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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « La République des faibles » (Gwenaël Bulteau)

Superbement conduite et joliment surprenante, la chasse policière à un tueur d’enfants, dans un Lyon populaire de 1898 hanté par une poussée bourgeoise revancharde et antisémite qui ne s’arrêtera pas là.

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Pierre Demange se réveilla dans son lit bien avant l’aube de ce premier jour de l’an 1898. Comme chaque nuit, il avait rêvé de montagnes de vieux journaux, d’affiches de campagnes électorales et de tracts syndicaux, de tous les papiers, en fin de compte, que l’on jetait au rebut. Les nouvelles se périmaient en un rien de temps et c’était une bonne chose, car on fabriquait la pâte à partir des imprimés de la veille dont il remplissait sa charrette de chiffonnier pour la revente.
En se mettant à sonner, les cloches de Fourvière lui rappelèrent le passage inexorable du temps. Le carillon enfonçait les clous un peu plus loin dans son cercueil. Dans ses jeunes années, il avait creusé des tombes, un peu partout, en plein champ lors de la guerre, ou dans des cimetières en place de concessions expirées. Les morts prenaient la place des morts. Les occupants précédents avaient disparu. Il ne restait ni cercueil, ni ossement, rien à part de la poussière et l’idée de retourner à la poussière le fit frissonner. Il avait beau être croyant, l’espoir de résurrection s’amenuisait  avec l’âge. Il flairait la supercherie et cette idée d’anéantissement était pénible.
Les enfants et le chien dormaient au pied du lit, enroulés dans une couverture. Sa femme tournée sur le côté lui opposait son dos massif et hostile qu’il n’osait plus escalader. Madame refusait qu’il la touche. Ça le prenait, parfois, d’engueuler toute la smala avant de partir au boulot mais, prompte à répliquer, elle prenait le premier objet qui lui tombait sous la main et le lui balançait au visage. Les enfants ricanaient dans leur demi-sommeil et ce n’était rien en comparaison du chien qui, arraché à ses rêves, lui adressait des regards pleins de reproches. La bestiole ne perdait rien pour attendre. Il règlerait ses comptes avec elle, en temps et en heure.
Seulement, en cette nuit de l’an nouveau, ni sa femme, ni ses gosses, ni le chien ne se réveillèrent. Ce n’est pas qu’ils avaient fait de belles ripailles car les festivités ne faisaient plus partie depuis longtemps des habitudes de la maison, mais ils ronflaient tous du profond sommeil de l’innocence. Il avala un bol de soupe en regardant, affichées au mur, les images des grands hommes qui avaient toujours été une source d’inspiration pour lui. Il lui fallait des idoles, fussent-elles républicaines. Il imagina son portrait fixé au mur en cette bonne compagnie quand soudain sa femme ouvrit un œil morne et terrible qu’elle posa sur lui comme une accusation : pourquoi n’était-il pas déjà parti gagner sa croûte ?
Dehors, sous un temps glacial, il cracha dans ses mains et saisit les bras de sa charrette. Il était tout, homme et bête de somme à la fois, et l’attelage s’enfonça dans cette nuit de goudron. L’éclairage public n’avait pas encore conquis les quais de la Saône. Autant le cours d’Herbouville et la Grande-Rue fleurissaient de réverbères depuis un demi-siècle, autant certains quartiers restaient dans la pénombre, quoi que fissent les habitants. Le sort, ou les édiles, les maintenaient loin de la lumière. Au fond, peut-être ne la méritaient-ils pas.
Malgré les ténèbres, les rues connaissaient une affluence de passants fêtant la nouvelle année. Certains lui lançaient des quolibets parce qu’il était le seul con à travailler cette nuit-là. Mais il n’avait pas le choix. Le repos du dimanche et les jours chômés étaient une fantaisie qui ne le concernait pas. Les débouchés se raréfiaient. Les presses utilisaient de plus en plus la cellulose de bois. Seul Le Salut public lui achetait encore sa marchandise et de la part d’une entreprise de presse, on pouvait être sûr que ce n’était pas par charité. Alors il ramassait, il piquait les papiers ou les chiffons, il entassait les journaux de la veille et il décollait les réclames pour en remplir ses gros sacs de toile.
À ses yeux, la décharge de la Croix-Rousse constituait un véritable filon qu’il n’était pas le seul à exploiter car parfois, lorsqu’il grattait dans la pourriture, il dérangeait les rats qui s’écartaient de mauvaise grâce, contrariés par cet homme empiétant sur leur territoire.

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Lyon, 1898 : tandis que des élections approchent et que les forces de droite extrême, répugnant toujours à accepter la République, déploient leur anti-sémitisme viscéral et leur patriotisme revanchard exacerbé face à tous ces gueux et ces rouges qu’ils détestent, une série d’assassinats d’enfants, particulièrement horribles, semble prendre forme sous les yeux incrédules d’une brigade criminelle en cours d’émergence, péniblement, au sein de la vieille police réactionnaire de la ville. Trois policiers sont sur l’affaire, chacun avec ses particularités, ses petits secrets, ses biais et ses éventuels agendas cachés, jusqu’à la manifestation de la vérité… si elle existe réellement.

Le commissaire Jules Soubielle observa les trois officiers en face de lui. Le premier, Fernand Grimbert, revenait des lieux du crime. Encore plus blafard qu’au petit matin, il se tassait sur sa chaise, les yeux vitreux de fatigue. Des agents étaient allés chercher les deux autres chez eux en leur montrant le document de réquisition immédiate. Ils s’étaient alors tous retrouvés au commissariat, réunis dans la même salle alors qu’ils appartenaient à des services différents et en faisant une sale gueule à l’idée que leur premier de l’an passait à l’as.
– Un chiffonnier a trouvé un cadavre d’enfant dans la décharge de la Croix-Rousse, commença Soubielle. L’information est remontée au commissariat alors que le lieutenant Grimbert prenait son service.
Gabriel Silent et Aurélien Caron tournèrent la tête pour regarder leur collègue. Une odeur tenace de pourriture émanait de ses vêtements. Il avait passé la matinée à patauger dans les ordures où ses bottes s’enfonçaient avec un bruit de succion. Le commissaire, arrivé sur les lieux peu après, avait jeté un œil à la civière tenue par les ambulanciers. Une couverture dégueulasse tombait bizarrement à l’endroit supposé de la tête. En la relevant, il avait dégagé un corps en robe de fillette, au cou scié à la base, grouillant de vers. Les bras et les jambes présentaient des marbrures et le ventre gonflé démesurément semblait sur le point d’éclater.
– Vous connaissez comme moi le fonctionnement de notre administration. Les priorités sont claires : l’ordre social, la tranquillité publique, la sécurité des commerces. On ne fait pas grand cas de la mort d’un enfant. Deux ou trois jours d’investigation et on passe à autre chose ! Or, la rapidité et la coordination des forces de police sont souvent les facteurs essentiels de la résolution d’un crime. C’est pour cette raison que je vous ai réunis ici.
Les trois flics acquiescèrent. Lors de son arrivée à la Croix-Rousse, le commissaire Soubielle n’avait pas fait mystère de sa volonté de rénover les procédures de l’enquête policière. La création de brigades judiciaires réunissant des hommes de divers horizons faisait partie de ses projets. C’était une chance à saisir. Aucun des officiers présents dans la salle n’avait envie de patrouiller dans la rue pour s’enquérir de la santé des commerçants.

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Dans une veine de romans policiers historiques « IIIème République », jouant de cette période faussement pépère et véritablement riche en failles et en méandres qui s’étend de 1870 à 1914, période où se sont déjà joliment illustrés par exemple le Hervé Le Corre de « L’homme aux lèvres de saphir » ou de « Dans l’ombre du brasier », ou bien le Patrick Pécherot de « L’homme à la carabine » ou de « Une plaie ouverte », Gwenaël Bulteau nous offre, avec ce premier roman publié en 2021 à La Manufacture des Livres, une manière bien personnelle et très réussie de parcourir l’Histoire pour jouer avec les intempéries du temps présent.

Si l’on admirera certainement cette jolie façon de titiller en vrai-faux police procedural les prémisses des Brigades du Tigre qui apparaîtront à Paris quelques années plus tard (et l’on peut vite glisser ainsi de Jules Soubielle à Jules Sébille, qui fut bien commissaire à la sûreté de Lyon avant de prendre la direction en 1907 des toutes nouvelles Brigades régionales de police mobile), et si l’on se régalera d’évocations lyonnaises justes et savoureuses, c’est sans doute par sa façon d’assumer en beauté la centralité du socio-politique (on songera sûrement au Philippe Huet des « Émeutiers », mais le Valerio Evangelisti de « Briseurs de grève » n’est pas si loin non plus) et par sa rare capacité à donner très vite de l’épaisseur humaine et intime à ses enquêteurs – dont les fêlures joliment surprenantes font une bonne part de la richesse du roman -, que l’on sera si séduit de cette découverte.

Grimbert décida de procéder à des vérifications avant de se rendre au commissariat. À la mairie de la Croix-Rousse, il apprit que la salle Valentino, d’où étaient sorties Blovski et consorts, avait été réservée par la bourse du travail le soir du réveillon pour y donner un bal. Les prolétaires aimaient ce lieu où on avait fusillé une poignée de traîtres lors de la Commune. En tout cas, le responsable avait rapporté les clés en temps et en heure et la salle rendue était en bon état.
La bourse du travail se trouvant à deux pas, autant s’y arrêter. Grimbert ne fut pas surpris par la foule immense aux abords et à l’intérieur du bâtiment. Des ouvriers faisaient la queue devant des bureaux de placement et certains d’entre eux, ayant participé à des luttes syndicales, se retrouvaient sans espoir d’embauche quand leurs noms figuraient sur des listes noires. Prise par d’autres desseins, la république ne se souciait pas de la question sociale alors la bourse devenait l’asile des misérables. Au bar, certains débattaient sur le meilleur moyen de faire rendre gorge aux exploiteurs. La question provoquait des discussions animées et des plans plus débiles les uns que les autres.
Grimbert parcourut différents services, du viaticum au dispensaire, ne sachant à qui s’adresser dans ce dédale. On finit par l’orienter vers le syndicat de l’industrie. L’homme qu’il devait consulter se livrait à une conversation interminable constellée de gloussements et d’éclats de rire. La construction de la lutte syndicale ressemblait à une partie de rigolade. N’y tenant plus, le flic entra dans le bureau et plaça sa carte sous le nez de l’homme en question, qui, blasé, expédia son interlocuteur.
– Je cherche des informations sur le bal du réveillon.
– Le conseil d’administration de la bourse a validé cette manifestation. Tous les documents sont en ordre.
Grimbert leva la main.
– Ce n’est pas le problème. Il me faut les noms des participants.
L’homme hésita.
– Je possède la liste des inscrits pour le repas puisque la réservation était obligatoire mais la soirée s’est poursuivie en bal populaire avec entrée libre et là, c’est plus difficile, nous n’avions pas de cartons d’invitation.
– Désiré Blovski était-il présent ?
– Désiré ? Je l’ai vu, oui.
L’homme fut tout de suite sur le qui-vive. Avec le nom de Blovski dans la balance, la visite d’un policier prenait une autre ampleur.
– Vers quelle heure est-il parti ? demanda Grimbert.
– Autour de trois heures du matin. Je m’en souviens parce qu’il est venu me remercier pour l’organisation de la soirée.
– Il était seul ?
– Des amis l’accompagnaient, me semble-t-il. J’ai reconnu Simon Letourneur. Les autres l’attendaient près de la porte, je n’ai pas vraiment fait attention.
– Ils avaient passé toute la soirée à Valentino ?
– Désiré s’est fendu d’un magnifique discours sur le thème de l’état social. Je peux vous trouver des centaines de témoins.
C’était bien pratique d’avoir autant d’amis, comme disait Blovski. Apparemment, le rouge et ses acolytes avaient raconté la vérité. Grimbert poussa un papier devant le type.
– Regardez ces noms. Indiquez-moi ceux qui étaient présents.
L’homme se frotta les tempes. Cette discussion ressemblait à une belle collaboration avec la police. D’un autre côté, il avait la possibilité de couvrir ses camarades. On ne pourrait pas le lui reprocher.
– Ce sont des gars de chez nous, dit-il en parcourant la liste. Ils étaient là.
– À la sortie du bal, ils ont tous été arrêtés par la police pour voie de fait ou tapage nocturne.
L’homme haussa les épaules.
– La bourse n’est pas responsable.

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