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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Stoppez les machines » (François Muratet)

Il y a vingt ans, l’affrontement total de plusieurs logiques patronales différentes et de plusieurs logiques ouvrières distinctes, lors du déploiement des 35 heures chez un sous-traitant automobile, en un véritable roman noir de terrain, aussi captivant que documenté.

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Muratet

Philippe Robineau, P.-D.G. de la société financière Interinvest, se lève de son fauteuil et claque la main sur le bureau.
– Jesser veut nous racheter nos parts ? Il me fait chier, putain, il m’emmerde ! Est-ce qu’il s’imagine qu’on a mis 10 millions dans sa boîte minable pour lui rendre service ? Cinq ans après il rachète, au revoir, merci Interinvest, vous êtes super-sympas !
En face de lui, l’avocat Nicolas Houbecq ramène les pans de sa veste sur son gros ventre et soupire.
– Dans quelques mois, vous tirerez tout le bénéfice de cet investissement. La Métallique sera à vous.
Robineau marche jusqu’à la grande baie vitrée qui donne sur une rue du 8e arrondissement de Paris.
– Pas sûr, puisque ce vieux con propose de nous racheter nos actions ! Il y a quelque chose qui se passe. D’où il tire l’argent ?
– J’ai demandé à notre contact de faire une enquête. Nous le saurons bientôt.
Le P.-D.G. sort une cigarette d’un paquet doré.
– Il n’est pas question de laisser la boîte de Jesser nous échapper. Il faut qu’on monte un truc !
Il fait basculer le couvercle en argent de son briquet, allume sa cigarette et se tourne vers l’avocat.
– Vous n’avez pas une idée, vous ? Allez, je suis sûr que si. Vous avez toujours des idées tordues pour faire craquer les gens.
Il rigole à un souvenir qui lui revient. Souvenir que doit partager Nicolas Houbecq, car ses lèvres s’étirent en un sourire de satisfaction modeste. L’avocat regarde le bout de sa cravate, en fait passer la pointe entre ses doigts :
– Effectivement, j’ai préparé quelque chose, une sorte de plan B.
Robineau souffle la fumée par ses narines. Il revient à son fauteuil, s’y vautre comme au cinéma, sourit d’avance.
– Je vous écoute.
– J’ai un scénario pour que Jesser et ses combines ne soient plus un souci dans les… disons dans les trois semaines.
Robineau rapproche le fauteuil du bureau.
– Trois semaines ? Nicolas, vous me faites marcher.
L’avocat fait mine de s’offusquer.
– Allons, vous n’avez plus confiance en moi ?
– C’est quoi votre idée, un assassinat ?
L’expert rit de bon cœur. Robineau s’impatiente.
– Alors, quoi ?
Houbecq explique son idée, mais le P.-D.G. est déçu. Et même ça ne lui plaît pas trop. L’avocat insiste, s’appuie sur le contexte très favorable, détaille les pions qu’il a mis en place, les ressorts qui ne demandent qu’à se détendre. Robineau fait tomber la cendre dans une assiette à soupe en cristal, tire sur sa cigarette, hésite.
L’avocat sort alors une pièce maîtresse de sa sacoche : un tract qu’il s’est procuré la semaine dernière et qui a pour en-tête « Lutte ouvrière – La Métallique ». Là, Robineau semble ébranlé, il lit le tract, passe une main de sa tempe à sa nuque.
– Alors ? demande l’avocat.
– On peut toujours essayer…

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Vieille société de métallurgie, sous-traitante en pièces embouties pour les grandes sociétés automobiles, La Métallique vit presque paisiblement son capitalisme familial paternaliste et largement frelaté lorsqu’une conjonction de circonstances vient mettre, pas si métaphoriquement que cela, le feu aux poudres. Alors même qu’un fringant consultant en ressources humaines, après un sérieux processus d’entretiens avec les salariés, vient de concocter, avec l’aide de quelques subventions d’Etat et bien avant que le mot ne soit à la mode, un accord gagnant-gagnant de passage aux 35 heures, le vieux Jesser, patron-propriétaire majoritaire de l’entreprise, n’écoutant que sa moelle épinière de « gros malin » (comme tant de dirigeants, et pas seulement français), propose à la place un texte nettement moins attractif pour ses employés, qu’il tente une fois de plus de prendre pour des benêts. Las, bien que les syndicats en place (principalement la CFDT, la CGT ayant été largement éradiquée quelques années plus tôt) témoignent d’une belle complaisance, la révolte gronde rapidement sous l’impulsion d’un ouvrier issu de Lutte Ouvrière et de quelques jeunes ayant moins froid aux yeux que d’autres. Et comme le début de grève arrange énormément les requins d’un fonds d’investissement s’étant introduit dans le capital quelques années auparavant, et ayant noyauté une partie de l’encadrement, voilà que l’incendie prend résolument, que la situation sociale se tend à très vive allure, et que bien malin qui peut savoir exactement comment cela va se terminer… Si on y ajoute un détective privé infiltré et alcoolique, le consultant déjà mentionné qui est appelé à la rescousse sur plusieurs fronts, quelques rockers, des voleurs de peinture industrielle fort bien organisés, quelques cadres largement au bord de la crise de nerfs et un bon nombre de nervis briseurs de grève, le cocktail détonant est parfaitement constitué.

La presse retombe lourdement. Ça cogne, couine et grince. Le mélange d’huile et d’eau gicle. Mona Vilemin bâille. Elle a du mal à se remettre de la fête pour ses vingt-cinq ans de samedi dernier. Des deux mains, elle lisse ses cheveux châtains en arrière et replace l’élastique noir qui les maintient. Ce qui dépasse, elle le met dans le col de son bleu. Un vêtement large dans lequel elle se sent bien, mieux que dans une cotte qui masquerait moins ses formes.
La presse s’est relevée. Les pièces se décalent d’un rang et se reçoivent encore des quintaux de fonte moulée. Pogo des presses-transfert. Le sol vibre à chaque fois. Des tonnes de pression pour emboutir douze pièces d’un coup. Ça rentre sous forme de galettes d’acier, ça sort en cylindres avec une gorge, des cannelures, des encoches, au rythme d’une pièce toutes les trois secondes. Tout ça deviendra des amortisseurs de Twingo, plus tard, dans une autre usine.
Mona réarrange le foulard vert autour de son cou, un morceau de soie qui protège des courants d’air et qui met en valeur la couleur de ses yeux, et remet ses gants. Sur la plateforme d’arrivée des pièces, elle prend trois cylindres et les emporte dans la cabine de mesure, à vingt mètres de là. Diamètre, épaisseur, hauteur, le pied à coulisse électronique donne des dimensions précises et Mona les entre dans la DataMyte. Aucun écart à la norme, elle le remarque machinalement. Deux ans d’usine, ça blase.
Retour à la sixième presse, la sienne. Plus loin, au bout de l’atelier, six autres presses fonctionnent toutes seules. Derrière des barrières grillagées de deux mètres de haut, comme au zoo, des robots dansent des valses folles avec des capots de voiture dans les bras. Jamais plus d’un demi-tour de valse avec le même capot, l’accouplement est bref, c’est la loi de la productivité.
Devant sa machine, Mona rejoint un intérimaire un peu âgé qui vérifie tous les cylindres un par un et les range dans un grand carton. Il fait ça avec un air placide, pensant à autre chose, comme tout le monde. De temps en temps, il met de côté une pièce rayée, après avoir marqué la rayure d’un rond de gros feutre rouge. Les pièces s’accumulent devant lui, mais ça n’accélère pas son rythme. Mona en reprend trois et repart.
Tiens ? Sa presse s’est arrêtée. Sur le chemin du local d’autocontrôle, elle hésite. Pas de chef à l’horizon, elle continue. Parce que, normalement, c’est elle qui vérifie ce qu’elle a, la machine. Et qui la remet en route. Mais maintenir la cadence, c’est pas son truc. Et son collègue, il a du mal à suivre.
Deux minutes plus tard, Mona revient, la presse est repartie. Le chef d’équipe, Viconti, dit le Vicomte, surnom qu’il cultive avec des moustaches en guidon de vélo, l’attend les bras croisés.
– Ben alors ? La machine ne marchait pas, c’est pas à moi de la remettre en route. Et pour la cadence, ça va pas faire le compte, hein ?
Mona prend l’air vaguement étonné, mais ne répond pas. Le chef, c’est pas un mauvais bougre, mais vaut mieux pas discuter. Ça l’énerve qu’on lui tienne tête. D’ailleurs, il s’en va déjà. Mona aime bien ce poste, c’est le plus intéressant. On bouge, on fait plein de petits trucs, le temps passe plus vite.

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François Muratet, dont on avait tant apprécié ici le roman noir fort original qu’il consacrait à certaines facettes peu connues de la guerre d’Algérie (« Tu dormiras quand tu seras mort », 2018), nous avait offert son deuxième roman, « Stoppez les machines », dès 2001 au Serpent à Plumes. Réédité en 2008 chez Actes Sud, et bien que désormais situé dans un contexte social, le déploiement initial des 35 heures dans l’industrie française, qui a désormais plus de vingt ans, la subtilité de sa mise en œuvre des rapports sociaux et politiques, ce roman prolétarien rusé n’a rien perdu de sa puissance aujourd’hui.

Lointain héritier de la saga historique des syndicalistes sans complaisance et de leurs adversaires à la solde du capital et « prêts à tout », dépeinte notamment par Valerio Evangelisti en ce qui concerne les États-Unis (« Nous ne sommes rien, soyons tout » en 2004 et « Briseurs de grèves » en 2012), moins joyeusement caricatural sans doute que les romans prolétariens plus théâtraux de Gérard Mordillat, tels « Les vivants et les morts » (2005) ou « Notre part des ténèbres » (2008), moins froidement réaliste que le « Bois II » (2014) d’Élisabeth Filhol et moins exploratoire et pluraliste que le « Des châteaux qui brûlent » (2017) d’Arno Bertina, « Stoppez les machines » surprendra sans doute par l’extrême justesse de sa tonalité et de sa violence, rejetant fort habilement plusieurs tentations de caricature, pour nous offrir un véritable roman noir implacable, précis comme un documentaire, nuancé comme une belle œuvre de littérature et de politique.

Costa retourne à son Fenwick, tandis que les deux musiciens vont se changer aux vestiaires et sortent de l’usine.
Ils longent une usine désaffectée, traversent la rue pour éviter les branches qui passent par-dessus le mur et, à travers les grilles d’entrée, prennent le raccourci par la cité de l’Orée du Bois, dont les tours dominent l’usine, et marchent vers le croisement avec l’avenue de Stalingrad.
Au Globe, un café qui domine le carrefour, trois ouvriers du matin sont au comptoir, à faire un 421 en buvant des pastis. Pascal commande deux jambon-beurre et deux demis, tandis que Mona se tourne vers les gars et leur parle de l’AG de demain.
– Eh, le boulot c’est terminé depuis longtemps, dit le plus vieux en regardant sa montre. Trente-cinq minutes pour être précis. Alors tout ça, tu m’en parles demain, si tu veux, mais là je ne comprends même pas de quoi tu causes.
Et tous les trois de rigoler comme des bossus. Mona laisse tomber. Elle regarde son pansement avec colère. Pascal pousse le demi devant elle.
– Alors, cette chanson, ça t’intéresse ou pas ?

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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