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Notes de lecture 2011

Note de lecture : « Métal hurlant » (Valerio Evangelisti)

 

Trépidant, dur, cynique, toujours étrangement poétique, du grand Evangelisti liant plusieurs cycles.

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Métal hurlant

Traduites en 2001 chez Payot / Rivages, par Sophie Bajard, Jacques Barbéri, Serge Quadruppani et Éric Vial, ces quatre nouvelles de 1998 permettaient à Evangelisti de lier, de manière surprenante, le cycle d’Eymerich (il publiait « Picatrix » la même année), et celui, souple et encore en gestation à l’époque, de Pantera.

Résolument placées sous le signe du heavy metal, chacune d’entre elles apporte sa pierre à l’édifice : « Venom » montre un futur plus ou moins proche dans lequel une pandémie dramatique a conduit progressivement l’humanité à une hybridation croissante avec du métal « vivant », et plonge aux côtés de l’inquisiteur Eymerich dans la très ancienne et surprenante gestation de ce mal (dans laquelle on ne sera au fond pas si surpris que cela de découvrir une jolie réminiscence du « Lanark » d’Alasdair Gray), tandis que « Pantera » introduit l’extraordinaire personnage du chamane mexicain, sans doute mon préféré chez Evangelisti, appelé ici pour tenter de sauver ce qui peut l’être d’un village du Far West gangrené par l’horreur, en laissant juste sentir, fantomatiques, les échos de ce qui agitera « Black Flag », « Anthracite », et même, indirectement, « La coulée de feu ».

« La première horde de guerriers sortit en hurlant du temple de pierre qui barrait l’accès à la caverne de Kitoum. Le vacarme fut tel que Clarisse Lévy dut se couvrir les oreilles, pour autant que le lui permettaient les doigts d’or qui remplaçaient ceux que lui avait rongés le virus. Les jumelles retombèrent sur sa poitrine, mais point n’était besoin d’agrandir cette vision pour en saisir l’horreur. Les géants noirs et luisants jaillis des grottes n’avaient plus grand-chose d’humain, et les rares morceaux de peau qui leur restaient se confondaient avec l’acier bruni bio-actif dont ils étaient vêtus. » (« Venom »)

« – C’était vraiment nécessaire ? demanda Rosenthal d’une voix tremblante.
Il était clair qu’il voulait parler de l’assassinat de Wishburn.
– Non, pas vraiment, répondit Pantera impassible. Mais ma religion n’interdit pas de tuer un con. Ni le plaisir que cela procure. » (« Pantera »)

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« Il y avait deux portes. L’une d’elles conduisait dans la cuisine, l’autre dans un petit bureau qui donnait sur la chambre à coucher. Pantera jeta un œil dans les deux. Dans la première, il vit ce qu’il cherchait. Un énorme chaudron en cuivre trônait sur les débris d’assiettes et de pots en terre cuite, bien trop grand pour intéresser les vandales. Il le prit par l’anse et le leva sans effort. Il imagina le pasteur sous les traits d’un jeune homme plein d’enthousiasme, venu dans ce pays perdu dans l’espoir d’y exercer son désir de charité. Une cantine pour les pauvres ! S’il en existait une dans tout le Texas, elle ne pouvait se trouver que dans une grande ville. Aux yeux de toute la population, les pauvres y compris, l’indigence était synonyme de vice et de faute. Ou bien la conséquence naturelle de l’appartenance à une race inférieure à la race blanche. » (« Pantera »)

« Sepultura », en nous emmenant dans la prison brésilienne de haute sécurité où fut créée l’élastine spéciale destinée à immobiliser durablement les détenus, établit un pont bienvenu entre le passé et le futur, en nous donnant de précieux indices sur la genèse de la situation décrite initialement dans « Venom », et « Metallica », enfin, qui se passe quelque temps avant « Venom », voit la guerre raciale prendre feu aux États-Unis, attisée par les prothèses métalliques développées par les suprématistes blancs, et par les pouvoirs fusionnels vaudous mis en œuvre par leurs adversaires…

« Fernando Cuadros indiqua l’adresse au chauffeur de taxi. Ce dernier haussa les sourcils mais ne fit aucun commentaire. Il leur fallut pratiquement trois quarts d’heure pour atteindre la périphérie de São Paulo. Sur la crête d’une colline accessible par des escaliers en bois s’alignaient des baraques en tôle ondulée, des constructions basses en briques mal ajustées et même des tentes aux bords tenus par de grosses pierres. Les ordures s’entassaient partout. Chalets décadents d’une Suisse des pauvres. En faisant bien attention où il posait les pieds, Fernando entreprit de gravir les escaliers branlants qui craquaient sous ses pas. Tout en haut, une main amicale s’empara de sa valisette et l’aida à grimper sur une terrasse rudimentaire. – Bienvenue, commandant ! s’exclama joyeusement un jeune homme d’une vingtaine d’années, à la peau noire. Il accompagna Fernando à l’intérieur d’une très grande baraque pleine de hamacs dépareillés avec un seul mur en brique. Le chef des guérilleros mit un moment pour s’adapter à l’obscurité des lieux. – Comment saviez-vous que j’allais arriver aujourd’hui ? demanda-t-il alors sèchement. Le jeune Noir sourit. – Eh bien, grâce au courrier électronique. (Il indiqua l’ordinateur allumé sur une table de cuisine.) Les messages arrivent en code PGP. Personne ne peut les décrypter, expliqua-t-il. – La technologie. Toujours la technologie. Fernando se laissa choir sur un canapé en rotin et déboutonna le col de sa chemise, dévoilant un cou de taureau assiégé par l’imposante pilosité de ses pectoraux. – Un de ces jours, on finira par inventer un jeu vidéo appelé « Révolution » et on se contentera de le regarder, Armenio. » (« Sepultura »)

metallo

« Un nouvel essaim de missiles passa en sifflant. Robinson vit distinctement les doigts d’acier, désormais tout proches, qui se contractaient pour se préparer au choc. Il ne pouvait pas imaginer que ce soit un Nègre qui ait inventé l’acier STZ, sur le principe du titano-zirconate de plomb. Les Nègres n’étaient pas assez intelligents. L’un d’entre eux avait sûrement volé la formule à l’un de ses collègues aryens, et puis il l’avait passée à ses semblables. » (« Metallica »)

« Les alligators s’étaient entassés les uns sur les autres, formant une molle colline boueuse. Quand les chars en position avancée ouvrirent le feu, Robinson ressentit une excitation inexplicable. Les projectiles qui s’enfonçaient dans cette chair vivante, les jets de sang, les explosions de tissus et d’écailles fouettaient ses nerfs avec des décharges d’adrénaline d’une intensité presque insupportable, lui faisant désirer un exutoire. Il comprenait confusément les raisons de la violence qu’il sentait monter en lui. Il était en train d’assister à une synthèse de cette guerre. Un ennemi incompréhensible, épouvantable, complètement étranger, qui inspirait la peur et le dégoût ; l’action salutaire du feu sur ces chairs infectes nourries par la pourriture ; la certitude de se battre pour une race contre une autre race, une autre biologie qui n’avait aucun droit à l’existence. Dans cette canonnade, il y avait quelque chose de merveilleusement chirurgical. » (« Metallica »)

Trépidant, dur et cynique comme à l’accoutumée, et toujours étrangement poétique, du grand Evangelisti.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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