☀︎
Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Dernier tour lancé » (Antonin Varenne)

Dans l’univers intense, marchand et hanté de la moto de haute compétition, un formidable roman de connaissance de soi, d’humour noir et de beauté tragique, à ramifications inattendues. Très impressionnant.

x

9782358877299-475x500-1

Julien se redressa, le dos raide, en sortant de la voiture.
Deux mois après l’ostéosynthèse – plaques, vis et crochets – le chirurgien avait recommandé l’injection de résine acrylique dans les lombaires fracturées. Le ciment synthétique avait réduit les douleurs, sans remédier à la perte de souplesse.
Vous êtes tiré d’affaire, avait déclaré le spécialiste. Les terminaisons nerveuses endommagées n’ont provoqué qu’une insensibilité. Avec de la rééducation, les muscles compenseront naturellement et le système nerveux se reconstituera en partie autour des lésions. Vous retrouverez quatre-vingt-dix pour cent de votre mobilité.
Quatre-vingt-dix pour cent, ce n’est pas assez pour piloter, avait répondu Julien.
Piloter ? De quoi parlez-vous ? Les prothèses en titane resteront.
Alliage Ti-6Al-4V. Titane, aluminium, vanadium. Développé pour l’industrie aéronautique.
Après la reddition japonaise de 1945, les États-Unis d’Amérique avaient interdit aux Nippons de rebâtir une force militaire. Les ingénieurs qui avaient conçu les avions de guerre lancés sur Pearl Harbour avaient trouvé du travail dans l’industrie automobile.
Les motos de Grand Prix planent autant qu’elles roulent. Des avions interdits de vol. Si les avions étaient une branche biologique dans la chaîne de l’évolution, les motos de GP seraient des pingouins ou des autruches.
S’il ne sert plus de voler pour échapper à ses prédateurs, si la nage est préférable au vol pour se nourrir, on se sépare de ses ailes. Dans les vents qui balaient l’archipel des Kerguelen, les mouches ont abandonné leurs ailes ; elles sautent en l’air et se laissent emporter : gain de poids, gain d’énergie.
Pas d’illusion : les Kerguelen ont obligé les mouches. C’était ça ou crever. Comme le Circus se débarrasse des pilotes trop grands, des gros, des faibles, des inadaptés. Si les mouches n’avaient pas pris le boulot offert par les Kerguelen, de manger, digérer, nourrir les oiseaux et pondre dans leurs cadavres, décomposer ce qu’il y avait à décomposer sur ces cailloux glacés, une autre bête aurait fait le job. L’évolution, c’est la flexibilité.
Les motos sont des bêtes aptères, conçues par des ingénieurs militaires sans armée, pour gagner dans un Circus de compétition mondiale.
L’industrie japonaise contrôle aujourd’hui vingt-cinq pour cent du marché américain de l’automobile. Le marché de la liberté.
La défaite de nos ennemis n’est que temporaire.
Sur le paddock, les patrons des usines japonaises sont appelés Boss. Ils ne sourient pas les jours de victoire. Ils planifient la prochaine défaite.
Des chirurgiens avaient greffé à Julien des pièces tirées d’un alliage qui rendait sa moto plus légère, souple et résistante aux chocs. Sa colonne vertébrale s’était brisée sur le carbone et le titane des motos de Simonelli et Spies.
Au moment du choc, avant que les carénages colorés soient propulsés à des dizaines de mètres comme par une grenade, Alain avait eu l’impression que les trois corps et les motos avaient fusionné. Une seule entité, de membres et de machines agglomérés par l’énergie des masses propulsées.
Edward Spies avait des prothèses de titane dans les jambes, le dos, les bras et la tête. Peut-être que son fauteuil roulant était aussi en alliage Ti-6Al-4V inoxydable.
Franco Simonelli, lui, avait fusionné avec le minerai.
Le titane est le plus biocompatible des matériaux.

x

fabio-quartararo-yamaha-factor

Julien Perrault était un tout jeune pilote, particulièrement brillant, en train de s’imposer à toute allure, sur le circuit Moto Grand Prix, le top du top, parmi les champions avec lesquels il faut définitivement compter à chaque compétition. Jusqu’à l’accident lors des essais au Mans : alors qu’il détenait déjà le meilleur chrono, le perfectionniste lancé à fond pour un tour supplémentaire percute deux autres compétiteurs qui faisaient relâche sur le circuit. L’un mort, l’autre paralysé à vie, et Julien sauvagement désossé. Totalement blanchi par la commission d’enquête, il n’en demeure pas moins désormais le mouton noir des paddocks. Un come-back est-il néanmoins envisageable pour celui qui, comme la plupart de ses pairs, ne vit que pour la moto de haute performance et pour la gagne ? Une écurie sulfureuse rompue aux coups médiatiques, un fonds d’investissement en mal de sponsoring astucieux, une garde rapprochée hautement improbable composée de son père mécanicien et soutien de la première heure, d’un étonnant drogué rencontré durant son bref séjour en psychiatrie et de la psychiatre même qui l’a alors suivi : voilà le cocktail détonant concocté pour un retour flamboyant au plus haut niveau, si c’est possible…

Dans la caravane, les livres de Julien étaient classés par ordre alphabétique.
Ils occupaient presque tous les rangements.
Dans la chambre d’Alain, les carnets étaient rangés sur des étagères à équerres, par ordre chronologique ; une couleur par an. La première noire.
Ils occupaient toute la surface des murs.
Julien avait lu tous les livres à son père.
Il avait commencé à huit ans, le soir après l’école et ses devoirs. La même année, il avait dit à son père : Tu dois faire semblant, sinon les gens vont voir que tu ne sais pas écrire et pas lire.
Alain s’était retenu de pleurer. Son fils lui tendait un stylo à bille et un carnet, à couverture noire, avec un élastique pour le maintenir fermé.
– Qu’est-ce que tu dis, Julien ?
– Quand tu es avec des gens, tu dois faire semblant d’écrire dedans, n’importe quoi, et ils vont croire que tu écris pour de vrai.

x

programme-tv-motogp-grand-prix-de-france-le-mans-circuit-bugatti

Avec ce « Dernier tour lancé » publié en mars 2021 à La Manufacture de Livres, son dixième roman, Antonin Varenne ne nous offre pas seulement une exceptionnelle plongée dans l’intimité du « Grand Cirque » de la moto de haute compétition, avec ses rituels, ses écuries officielles, ses sponsors de boissons énergisantes, son machisme décomplexé, son argent fou, sa très haute technologie, ses risques insensés et sa passion dévorante, il nous propose aussi une formidable histoire de secret de famille à détentes multiples, d’amitiés soupesées ou instinctives, de poids du peu de mots, d’addictions enchevêtrées et de redéfinitions perpétuelles de ce que peut bien être l’amour. Nourri certainement soit de pratiques de première main soit d’une fréquentation assidue de la presse spécialisée, des interviews et biographies de grands champions contemporains de MotoGP ou de Superbike, tels Marc Márquez, Maverick Viñales ou Fabio Quartararo (dont les ombres hantent ici le paysage, indéniablement), « Dernier tour lancé », comme l’avait pratiqué en 2011 le magnifique « Carénage » de Sylvain Coher, dans un contexte bien différent, utilise en profondeur la moto haute performance, en tant que phénomène mécanique et psychologique extrêmement intense, pour explorer tout autre chose. Retrouvant en discret catalyseur le « Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes » de Robert M. Pirsig, qui jouait déjà une fonction au fond comparable sur les traces de Roger Federer, dans le « Je suis une aventure » (2012) d’Arno Bertina, ce grand roman affronte avec une grâce exceptionnelle les fantômes emblématiques de chair, d’huile et de titane qui hantent nos vies sous des formes éventuellement différentes.

– J’ai un nouveau livre que je pourrais te lire.
Julien était en caleçon, l’épaule appuyée au chambranle, un livre à la main. Alain, habillé pour le travail, avait reposé son café sur la table de la cuisine et coupé le son du poste de radio.
– Oui, bien sûr. C’est quoi ?
Julien tourna la couverture vers ses yeux.
Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes.
Alain sourit.
– Ça a l’air bien.
– Je l’ai lu à la clinique. C’est François, un gars là-bas, qui me l’a donné.
– Je l’ai vu, ce François, dans le parc. On s’est présentés.
– On pourra commencer ce soir, si tu veux, après le boulot.
Julien repartait dans le couloir.
– Julien ?
Il revint sur ses pas.
– Quoi ?
– Ça va aller, tout seul ici ?
– T’inquiète pas. S’ils reviennent pour saloper le mur, je remettrai un coup de blanc.
– Je pensais pas à ça.
– Rester sans surveillance, tu veux dire ?
– Non, c’est pas ce que je veux dire non plus.
– Ça ira. À ce soir.
Alain vérifia que le téléphone portable était chargé et le glissa dans sa poche de combinaison.
Il descendit l’allée en serrant le guidon de son vélo, sur les petites bosses du béton qui le faisaient trembler.
Le Code de la route était un livre.
La route était balisée de pancartes signalétiques.
Alain refusait d’utiliser une mobylette. Les tarés du village, les alcooliques, les crétins restés chez leurs parents roulaient en mobylette.

x

AVT_Antonin-Varenne_7632

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :