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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « La guerre est une ruse » (Frédéric Paulin)

Les cruautés et les manipulations de la « sale guerre » algérienne de 1992-2002, par le prisme d’un agent de la DGSE au bord du gouffre. Impressionnant.

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Paulin

À l’ombre des murs de l’université, Djaber attend encore quelques minutes en jetant discrètement des regards alentour, dissimulé derrière ses lunettes noires. C’est inutile, sans doute, parce que les hommes de la sécurité militaire sont bien entraînés et savent disparaître dans la foule.
Il traverse la rue et vient s’asseoir à la table voisine de celle de Stein en espérant que la chance sera avec lui.
Les deux hommes ne se regardent pas. Comme d’habitude.
– Bonjour, commandant, dit le Français sans lever les yeux de son journal.
Djaber commande un café. Lui, il n’aime pas le lekhchef : l’eau de rose, la fleur d’oranger, la cannelle… tout ça dans une seule boisson, c’est trop d’Algérie. Trop de clichés algériens pour le commandant Djaber.
Lorsque le garçon dépose la tasse devant lui, il paye immédiatement.
– Vous avez quoi pour moi, commandant ? fait Stein, une fois qu’ils sont seuls.
La main devant sa bouche, Djaber continue de lancer des coups d’œil inutiles à droite et à gauche, derrière ses verres fumés.
– Bon, voilà : les généraux veulent mettre sur pied une action d’infiltration massive des maquis.
Stein note sur son journal, à la page des mots croisés, ce que vient de lui dire son honorable correspondant.
– Les généraux, qui exactement ?
– Smaïl, Médiène, Nezzar et d’autres encore, les janviéristes, quoi. Ils espèrent délégitimer les islamistes du FIS.
Stein a un rapide rictus, il passe une main dans ses cheveux blonds.
– Je ne comprends pas : comment ça, délégitimer les islamistes ?
– Ils veulent placer des hommes à eux au sein même des maquis pour que leurs crimes salissent le FIS et tous les islamistes.
Stein se racle la gorge, visiblement mal à l’aise.
– Vous dites que les généraux veulent commettre des assassinats en les faisant passer pour ceux du FIS ou de l’AIS ? Vous avez des preuves ?
– On m’a demandé d’établir un liste de personnalités de la société civile à éliminer. Une liste destinée à être transmise aux islamistes, sans que ceux-ci sachent que nous l’avons établie.
Le Français cesse d’écrire et ne peut s’empêcher de tourner les yeux vers le commandant Djaber.
– Arrêtez ça tout de suite, intime Djaber sans lever le ton. Vous voulez qu’on me repère ou quoi ?
Stein se penche à nouveau sur ses mots croisés, repousse son verre.
– Franchement, commandant, vos chefs ne sont pas des anges, je veux bien l’admettre. Mais de là à jouer aux docteurs Frankenstein…
Il sourit. Ce con de Français sourit.
Soudain, un éclair passe dans son champ de vision. Djaber ne tourne pas la tête mais il a le temps d’apercevoir un homme à l’arrière d’une voiture bleue garée non loin du café, qui utilise une longue-vue ou un appareil photo. Putain ! quelqu’un le file.
– Je vous laisse, murmure-t-il en se levant.
– Qu’est-ce qui se passe, commandant ? répond l’autre, sans élever la voix et sans cesser de remplir sa grille de mots croisés.
– C’est moi qui vous recontacterai.
– Il me faut des preuves, commandant, sinon jamais mes chefs…
Djebar quitte la terrasse sans écouter. Il ne se demande plus si la France est capable de sauver l’Algérie, il se demande seulement combien il lui reste, lui, à vivre.

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Blida, 1992. Dans la cinquième ville d’Algérie, à 50 km de la capitale, le lieutenant Tedj Benlazar, officier de la DGSE, se fait passer autant que possible pour un fonctionnaire médiocre auprès des militaires du CTRI, le Centre territorial de recherche et d’investigation de la 1ère région militaire algérienne, en réalité une ramification du DRS (le Département de recherche et de sécurité – les services secrets algériens), dont il est le correspondant tout à fait officiel, alors que depuis l’annulation des élections législatives de décembre 1991, massivement remportées par les islamistes du FIS, dont les franges les plus radicales ont depuis pris le maquis, traquées par l’armée et les services secrets qui dirigent de facto le pays depuis janvier 1992, une guerre civile impitoyable se prépare activement, de part et d’autre. Lorsque certains renseignements épars viennent attiser ses propres doutes et ses intuitions, Benlazar se lance dans une quête déraisonnable et presque solitaire, soutenu uniquement par le commandant Rémy de Bellevue, un vieux routier de l’Afrique et de l’Algérie, désormais au bord de la retraite et de la maladie, pour parvenir à prouver la machination de vaste ampleur conduite par les principaux responsables militaires et sécuritaires du pays. Une route semée d’horreurs, de trahisons, de coups fourrés et de précipices, pouvant conduire à la mort et à la folie – si l’on ne s’y trouvait pas déjà à plus d’un titre.

Ça fait trois jours que Chokri Saïdi-Sief s’est engagé sur la Transsaharienne à Médéa. Trois jours qu’il n’a plus donné signe de vie.
Tedj Benlazar s’est retenu de se rendre chez lui et d’interroger sa femme. Ce n’est pas dans le protocole, les agents de la DGSE doivent éviter autant que possible de mouiller les familles de leurs correspondants. Benlazar se tient à cette règle : les rencontres ont lieu dans des endroits neutres et discrets, dans des bars ou des parkings, tard le soir. Comme il n’est pas sous couverture, à l’instar de certains officiers de la DGSE, et qu’il travaille ouvertement avec le DRS et les services de sécurité algériens, il doit prendre beaucoup de précautions pour rencontrer ses indics.
Le week-end a passé. Le lieutenant Benlazar doit se rendre à Haouch-Chnou, comme chaque début de semaine. Suivre le protocole, quoi… Le lundi matin, il s’entretient avec Djebbar et Allouache. C’est en général follement passionnant : ils parlent de la pluie et du beau temps, de tout et de rien. De rien, surtout. On lui donnera quelques chiffres, peut-être un ou deux compte-rendus inutiles qu’il rapportera à l’ambassade à Alger. À l’ambassade, Bellevue haussera les épaules et remettra ces documents à l’une des secrétaires en demandant qu’on les classifie. Classifier ou foutre à la poubelle, c’est souvent pareil.
Le téléphone sonne.
– Lieutenant, faut m’aider !
Quelque chose dans la voix de Chokri tord les intestins de Benlazar, peut-être ce quelque chose qu’il a croisé dans son regard lorsqu’il s’est lancé à la poursuite du prisonnier et du colonel aux lunettes d’or.
– Tu es où ?
– Sur la route de Tamanrasset.
Le silence qui suit lui tord encore plus les entrailles.
– Chokri ?
– Faut que je vous laisse, lieutenant…
– Chokri, le prisonnier, ils l’ont emmené à Aïn M’guel avec les barbus du FIS ?
– Oui, mais je crois que…
– Tu as vu le camp, Chokri ?
Et la tonalité sonne occupé.

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Comme Yasmina Khadra depuis son « Morituri » de 1997 et comme Barouk Salamé et son « Testament syriaque » de 2009, Frédéric Paulin ancre dans une Algérie demeurée malade de sa colonisation et des conditions heurtées de son accès à l’indépendance une tourbe sanglante à l’influence déterminante sur le djihadisme des vingt dernières années. Mais là où l’ancien militaire algérien ayant longtemps œuvré sous pseudonyme créait un commissaire de police algérois à la cinquantaine bien sonnée (dont on croit détecter un écho en forme d’hommage dans l’un des personnages de second plan de ce roman-ci) et là où l’exégète littéraire pied-noir ayant lui aussi pratiqué la dissimulation d’identité se reposait sur un policier français à l’enfance constantinoise et oranaise, l’auteur rennais nous a concocté, pour ce premier roman d’une trilogie ( dont on a désormais envie de dévorer rapidement les deux tomes suivants), publié en 2018 chez Agullo avant d’être repris en poche chez Folio Policier, un personnage d’une folle audace, officier arabisant et dépressif de la DGSE, dont les lourds secrets personnels, soigneusement dissimulés, hantent les méandres de ses cheminements, sans nuire en apparence à son efficacité – lui conférant une sorte de rage en dedans qui ne déparerait évidemment pas dans la première saison du désormais mythique « Bureau des Légendes » d’Éric Rochant. Roman cruel et alerte, parcourant au volant d’une vieille Renault 21 certains des actes fondateurs de la décennie noire algérienne, décennie qui n’a pas fini, loin de là, d’empoisonner le monde méditerranéen et moyen-oriental plus de vingt ans après sa « conclusion », « La guerre est une ruse » est une belle réussite.

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Benlazar observe ses supérieurs en essayant d’ouvrir son œil poché.
– Alors, ça y est : vous croyez que ça peut péter en France, c’est ça ?
L’idée lui paraît irréelle. Mais le visage de Bellevue ne laisse pas de doute.
– Tu n’as pas idée de ce à quoi on se prépare, Tedj.
– Enfin, disons que tous les scénarii sont envisagés, précise Chevallier dont le regard s’est troublé. Rien n’est certain et pour l’instant, messieurs, la position officielle est que la crise algérienne est bien un problème algéro-algérien, comme vous dites, commandant.
Bellevue referme lentement le dossier. Il avale sa salive comme si les mots à venir lui faisaient mal à la gorge.
– Il nous faut des preuves qui confirment ou infirment l’hypothèse que le pouvoir algérien pourrait avaliser cette traversée de la Méditerranée, tu vois ?
Chevallier transpire-t-il un peu face à ce qui se raconte devant lui ? A-t-il le sentiment qu’il va à l’encontre de la position officielle ?
Benlazar accepte de retourner en Algérie, d’essayer de trouver ces preuves, mais il a du mal à avaler que ses chefs, ces aveugles au milieu du champ de bataille, l’envoient au casse-pipe aussi facilement.
– Vous allez croire que je suis la proie des idées fixes, mais en ce qui concerne la double tentative de meurtre qui nous a visés, le commandant et moi, on en reste donc là ? Je vois. Que quelqu’un ait sans doute flingué Stein, essayé de t’avoir dans le parking de ta résidence et tenté de me descendre dans la Casbah, ça ne pose aucun problème ? Que ce quelqu’un soit peut-être la sécurité militaire ou le DRS, ça ne dérange personne, ici ou plus haut, à l’Élysée, par exemple ?
Bellevue et Chevallier fixent leur subordonné comme s’ils attendaient la fin d’une bonne blague.
– Deux ressortissants français se font tuer, on cible des agents de la DGSE, et on continue comme avant ? – On vous a dit ce que l’on savait, lieutenant, lâche le colonel en se dirigeant vers la sortie. Le DRS et la sécurité intérieure ne sont pas responsables de ces agressions. Pour nous, c’étaient de petits voyous, rien d’autre.
Benlazar éclate de rire. Ça ne plaît pas à Chevallier.
– Faites pas trop chier, parce que vous êtes sur la corde raide.
Il toise les deux hommes, le regard sombre.
– On est tous sur la corde raide, apparemment.
Il disparaît dans le couloir.
Lorsqu’ils sont seuls, Bellevue se lève de son fauteuil.
– Disons qu’ici et plus haut, à l’Élysée, par exemple, on n’a pas franchement la main. Ou plutôt que la main que l’on a, ce n’est pas vraiment une quinte flush et qu’on n’a pas envie de se retrouver à poil, tu vois ? Je veux dire : on ne sait pas qui a voulu nous descendre et c’est l’un des risques de notre métier.
Benlazar voit : la France, cette grande puissance diplomatique, laisse ses agents se faire flinguer et ça fait partie du jeu. Mais s’il regarde au fond de lui, l’affaiblissement de la puissance française n’a pas de prise sur lui : oui, il va risquer sa vie en retournant en Algérie, oui, ses chefs sont loin de maîtriser la situation. Mais il voit seulement le soleil au-dessus de Blida, le kiosque de la place Toute, le marché couvert de Placet Laârab… Il hume déjà le parfum des rosiers qui fleurissent la ville, des citronniers et du chèvrefeuille. Il a hâte.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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