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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « La fabrique de la terreur » (Frédéric Paulin)

Troisième volet brillant d’une plongée romanesque dans les mutations permanentes du terrorisme islamiste contemporain, dans les aveuglements partiels et dans les trains de retard qui le servent – pas toujours là où le réflexe obsidional occidental les localiserait d’abord.

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Paulin

Une gifle.
Mohamed a reçu une gifle de trop.
Son vrai nom c’est Tarek. Sa famille et ses amis l’appellent Mohamed parce qu’il a un homonyme dans le voisinage. La famille, c’est le plus important. Il vit à Sidi Bouzid, avec sa mère, son beau-père et ses six frères et sœurs. Ils habitent une petite maison dans le quartier pauvre d’Ennour Gharbi. Mohamed a tout sacrifié à sa famille : il a quitté le lycée en terminale et s’est mis à la recherche d’un travail pour subvenir aux besoins des siens. N’en trouvant pas, il a fait comme la plupart des jeunes chômeurs ici : il est devenu marchand ambulant de fruits et légumes.
Des gifles, il en a reçu. Il en reçoit chaque jour. Puisqu’il n’a pas les moyens de payer les bakchichs pour obtenir l’autorisation de vendre sa marchandise, les flics se servent dans sa caisse, lui volent des fruits ou des légumes. C’est comme ça : il paye et doit quand même déplacer son étal.
Aujourd’hui, il a refusé d’obtempérer. Une colère aveugle l’a submergé. La jeune policière qui lui a ordonné de déguerpir a voulu saisir sa petite charrette. Il croit bien qu’elle l’a giflé – ça, Mohamed n’en est plus certain tant la rage l’étouffait. Il se souvient seulement qu’il l’a repoussée, qu’il a essayé de lui arracher les épaulettes de son uniforme.
Les flics lui ont pris la charrette, son seul moyen de subsistance. Il s’est rendu au siège du gouvernorat pour savoir pourquoi on lui avait retiré son outil de travail. Il a crié aux fonctionnaires de service qu’ici, le pauvre n’avait même pas le droit de vivre ! Les gardes l’ont expulsé brutalement par-delà l’épaisse grille noire du portail d’entrée. Une gifle encore, des gifles toujours.
La colère a laissé place à un désespoir sans fond. La certitude de ne jamais pouvoir vivre décemment l’a anéanti. Sa dignité a reçu trop de gifles, il n’en reste rien.
Il fixe quelques instants l’imposant bâtiment du gouvernorat d’où rien de bon ne sortira jamais. Le président Ben Ali et ses sbires qui vivent comme des nababs dans leur palais de Carthage n’ont de cesse d’humilier les Tunisiens. Cela dure depuis tant d’années que rien ne changera plus. Pas pour lui, pas pour les Tunisiens qui subsistent d’expédients, craignent le lendemain et ne voient plus aucun avenir dans leur pays, ni pour eux ni pour leurs enfants ou les enfants de leurs enfants.
Là-haut, sur le toit, la monumentale sculpture du croissant arabe se détache sur le ciel bleu azur, le temps est très agréable pour cette fin décembre. Le sirocco apporte les parfums des plantations. Les amandes, les pistaches, Mohamed a toujours aimé ces odeurs. Il a même l’impression de sentir l’odeur acre du jasmin. Le jasmin, c’est beau le jasmin…
Mais c’est l’odeur de la térébenthine qui lui pique le nez, le liquide inflammable lui irrite les yeux et tous les pores de la peau.
Il jette au loin la bouteille vide et craque une allumette.
Mohamed Bouazizi a décidé de refuser les gifles.

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Publié en mars 2020, toujours chez Agullo Noir, « La Fabrique de la terreur » est le troisième – et a priori dernier – volume de l’ambitieuse et fort réussie saga consacrée par Frédéric Paulin, sous la puissante couverture imaginaire de l’atypique et obsessionnel officier de la DGSE Tedj Benlazar et de ses proches, à l’intrication géopolitique et policière de l’islamisme radical au Proche- et au Moyen-Orient, de la politique féodale des oligarques, monarques et despotes de bon nombre de ces mêmes pays, et du retentissement de ces profonds soubresauts en termes de terrorisme conduit au cœur des nations « occidentales », particulièrement en France en l’espèce.

Après le « moment GIA », la prise d’otages de l’Airbus Air France 8969 et les attentats menés par Khaled Kelkal et ses complices (« La guerre est une ruse », 2018) et le « moment Al-Qaida », le gang de Roubaix et la préparation du 11 septembre 2001 (« Prémices de la chute », 2019), voici venu le temps du « moment État islamique », de la trouée sanglante des frères Merah et de la préparation, depuis Molenbeek et depuis Raqqa, des attentats de 2015, contre Charlie Hebdo et autour du Bataclan, dix mois plus tard. En saisissant 22 années de la vie mouvementée du lieutenant Tedj Benlazar (désormais retraité), de sa fille Vanessa, devenue journaliste d’investigation comme son compagnon Réif, beaucoup plus désabusé au fil des jours, et de Laureline Fell, passée de la DST d’avant la « réforme » à la DCRI puis à la DGSI, Frédéric Paulin, doté d’une minutieuse documentation, nous aura ainsi permis de parcourir quasiment l’ensemble de la transformation du terrorisme entre 1980 et 2020, en nous offrant une exceptionnelle plongée, non pas tant des mécanismes même de la rage radicale de cet islam dévoyé, bien entendu, mécanismes qui relèveraient en eux-mêmes davantage de l’essai historique sans doute, que de la construction permanente de l’inefficacité défensive d’un Occident européen (ou américain le cas échéant) qui confond trop souvent la fin et les moyens, qui se trompe régulièrement de cible, qui coupe ses budgets de renseignement à contre-temps, et qui semble, au fil de la séquence, perpétuellement en retard ou au mauvais endroit. Les trois volumes de cette saga, mais peut-être ce dernier épisode davantage encore que ses prédécesseurs, questionnent de manière redoutable le lien entre les mécaniques politiques, technocratiques et militaro-policières, confrontées à des menaces qui les dépassent, par leur fragmentation et leur mobilité même, faute d’une vision des dominations présentes et historiques, de ce qu’elles secrètent, et de ce qui permettrait de les ramener, progressivement, en zone véritablement « contrôlable ». Grande leçon de thriller historique contemporain certainement, et belle tentative de mise en demeure des palinodies du « manque-à-penser » de bien des techniques gouvernementales, davantage encore.

Quelques centaines de mètres plus loin, c’est la Turquie. Kilis, la Turque, et Azaz, la Syrienne ne sont séparées que d’une quinzaine de kilomètres. Vanessa a rendez-vous avec Simon à Azaz.
À la frontière, tout se paye. Les passeurs vendent leurs services aux réfugiés qui veulent quitter la Syrie et aux journalistes qui souhaitent au contraire s’y rendre. Ils vendent aussi des informations, et parfois des hommes et des femmes, à l’armée turque, aux rebelles syriens ou à Daech. Le passeur est l’individu le moins fiable dans cette région du monde.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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