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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Prémices de la chute » (Frédéric Paulin)

Entre Roubaix et la Bosnie de 1996, dans les méandres secrets et moins secrets de l’émergence d’un nouveau type de djihadisme. Impressionnant deuxième volume de la saga de l’atypique officier de la DGSE Tedj Benlazar.

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Paulin

On ne se prépare pas à la guerre.
Parfois on s’est entraîné, parfois on s’est armé, parfois on a dressé des plans d’attaque ou de défense, mais rien ne prépare à la guerre. À l’absence d’issue, à la violence totalisante, à la peur qui vous paralyse, à l’avenir qui n’est plus que hasard. Il n’y a pas de préparation à la guerre, il n’y a que des mensonges qui poussent les hommes à y partir.
On ne se prépare pas à la guerre.
On fait face, au dernier moment.
« Stop priorité. On nous a tiré dessus, un collègue est touché. Ils sont plusieurs… » Des coups de feu claquent. Gros calibre, pas de celui que les flics ont déjà pu croiser dans les rues.
« Attention ! Ça tire encore ! Il est derrière, il est pas loin, là ! Il nous a tiré dessus encore une fois ! »
La guerre a commencé.
Des véhicules de police foncent vers le point névralgique de la guerre, là où la bataille s’est engagée. Il en vient de Lille, de Roubaix, de partout. Leurs sirènes rompent le silence nocturne dans un vacarme ahurissant.
« Il y en a un qui a un fusil à pompe ! Il nous a fait feu. Ils sont en face, je sais pas. C’est la panique, là… »
Dans la 405 de la PJ qui fonce à tombeau ouvert, le capitaine Joël Attia et le lieutenant Riva Hocq sont muets. Les yeux écarquillés, ils sont hypnotisés par la  voix de leur collègue, le major Cardon, sur la bande passante. Ils sont entraînés, ils sont armés, mais ils n’ont jamais imaginé partir à la guerre. Jusqu’à cette minute.
Autour d’eux, les rues de Croix sont désertes. Les petites maisons cossues ou les grandes demeures à colombages qui défilent sont plongées dans le sommeil, contrastant avec la fureur qui se déchaîne tout près. Les façades sont seulement zébrées par la lumière du gyrophare posé sur le tableau de bord.
Attia est pied au plancher. Dans l’habitacle, la tension coupe le souffle des flics.
– Bordel ! Mais qu’est-ce qui se passe ? demande Hocq en dégainant son pistolet.
– Ils sont en train de se faire fumer, grogne Attia. Putain ! Mais ils ont quoi, comme flingue ?
Les minutes sont pareilles à des heures et les kilomètres, interminables. Le compteur indique 127 km/h. En ville, c’est suicidaire. Mais dans la confusion, Attia a désormais compris que des flics qui s’apprêtaient à contrôler une Audi se font arroser à l’arme de guerre. Philippe Gouget et Didier Cardon sont ses collègues, ses amis, il travaille avec eux depuis longtemps/
Hocq ne parle pas, elle voudrait lui dire d’aller plus vite encore. C’est étrange : la peur n’empêche pas de se précipiter vers la guerre. Les mensonges que l’on vous a répétés avant sont plus forts que la peur : la justesse de votre cause, la supériorité de la justice… Des mensonges.

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1996. À Roubaix, un gang défraie la chronique, avec ses braquages meurtriers effectués à l’arme lourde. Quasiment par hasard et par l’intermédiaire d’une jeune fille délurée, Réif Arno (pour Arnotovic, son patronyme ex-yougoslave), un journaliste local, curieux, inquiet et désireux de percer au niveau national, entre en contact avec Tedj Benlazar, officier arabaphone extrêmement aguerri que la DGSE a envoyé se faire quelque peu oublier en Bosnie, après les événements franco-algériens relatés dans « La guerre est une ruse », et surtout après que certains de ses étonnants arrangements avec la réalité de ses blessures psychologiques soient apparus au grand jour de ses supérieurs.

Alors que les dirigeants politiques, policiers et militaires français – mais pas uniquement eux – sont encore imprégnés de la menace du GIA (dont le meurtre des moines de Tibhirine semble constituer pourtant, au printemps 1996, l’un des derniers terrifiants soubresauts de la complexe relation entretenue avec le pouvoir militaire algérien), ils semblent peiner à saisir les signaux de moins en moins faibles qui témoignent de l’émergence d’une nouvelle forme de djihad, et de la montée en puissance d’une nébuleuse terroriste se faisant connaître, en bruit de fond, sous le nom d’Al Qaïda. Aux soldats moyen-orientaux ou proche-orientaux entraînés en Afghanistan s’ajoutent en effet des soldats européens entraînés en Bosnie, et un efficace réseau de relais et de financements, entre Londres, Hambourg et les États-Unis, que les services secrets occidentaux semblent peiner à relier en temps et en heure.

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En France, les médias parlent des bons Bosniaques et des mauvais Serbes. Des journalistes occidentaux font de rapides passages sur place et en tirent des papiers manichéens. Et puis, que donnent à voir de ce conflit les véritables « voyages organisés » pour personnalités politiques et intellectuelles ? Les Danièle Mitterrand, Barbara Hendricks, Bernard-Henri Lévy et tous les autres avaient-ils seulement le désir de comprendre ce qu’il se passait ici ? Benlazar a appris à Sarajevo que tout n’est pas si simple.
La guerre civile a immédiatement infiltré le centre-ville, comme une vague de boue qui pénètre partout. D’abord les balles des snipers et les obus serbes qui frappaient au hasard. Puis les mafias. Celles-ci sont toujours à l’œuvre. Un conseiller de ce qui reste du consulat français a expliqué à Benlazar que sur le kilo de nourriture distribué par jour et par habitant, seuls 160 grammes parviennent effectivement à l’habitant, le reste est revendu à l’extérieur de la ville. Lorsqu’il parle avec les locaux, le Français comprend aussi que les tensions communautaires ne se sont pas tues : une haine féroce oppose les Sarajéviens, urbains, aux paysans des alentours. Pour ces derniers, la ville était le lieu de l’invasion arabe – l’est toujours.
Cette invasion arabe n’est pas seulement un fantasme de paysans arriérés.
Pour sortir de Sarajevo, Benlazar n’emprunte plus le tunnel qui passe sous les pistes de l’aéroport. Il prend un 4 x 4 du consulat. Il a pour mission de surveiller le bataillon des volontaires islamistes internationaux, basé dans la ville de Zenica.
Des habitants lui ont assuré que des Français appartenaient à la brigade El Moudjahidin. Un ancien de la brigade, moyennant quelques dollars, a balancé des noms. Benlazar a établi et transmis à la Boîte des « fiches blanches ». Ces fiches de signalisation sont au nom de Lionel Dumont, Mouloud Bouguelane et Christophe Caze. Dans ses rapports, Benlazar note aussi les effectifs de la brigade – un millier de fondamentalistes, pour la plupart bosniaques, afghans ou arabes, et quelques Européens – et leurs déplacements. À Zenica, il a appris que ces hommes étaient sous la coupe d’émirs venus du Maghreb, d’Iran, d’Egypte et d’Afghanistan. Il a tenté d’alerter la direction de la DGSE. En vain. Paris est confiante : les accords de paix avancent et, après la guerre, ces moudjahidine retourneront chez eux, à leur vie d’avant. Benlazar n’en revient pas : toujours cette même vue à court terme des renseignements français. Lui, il sent les choses, il flaire cette odeur de djihad. Et Zenica, Sarajevo, c’est déjà l’Europe.

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Sur un terrain déjà puissamment balisé, dans l’imaginaire du noir contemporain, par le grand « Citoyens clandestins » (2007) de DOA, ou les redoutables « Dawa » (2014) et « Le Français » (2015) de Julien Suaudeau, celui de la montée en puissance d’un terrorisme islamiste de nouvelle génération désormais actif en « Occident », Frédéric Paulin parvient, avec « Prémices de la chute », publié en 2019 chez Agullo, grâce à la fois au superbe écosystème intime et technique bâti autour de son personnage Tedj Lazar et à la construction « de l’intérieur » d’une dérive radicale « maladroite » obtenue en romançant le personnage bien réel de Zacarias Moussaoui, à nous proposer une réécriture alerte et glaçante d’une série d’événements épars ayant conduit aux attentats de septembre 2001, sans didactisme géopolitique, mais en s’attachant sans doute avant tout aux impacts humains et personnels auprès des actrices et des acteurs de la tragédie, percevant un tissu d’horreur se mettant en place à une allure inexorable, sans pouvoir agir réellement. Une contribution singulière et impressionnante à la mise en perspective du poids du terrorisme contemporain sur nos imaginaires.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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