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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Portraits cannibales » (Dominique Forma)

En amoureux passionné du cinéma et de ses mystères, inventer d’étranges contenus dans des interstices des vies de Sophia Loren et de Fritz Lang, et voir autrement La Grande Bouffe.

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Comme je le mentionnais récemment à propos du « Énigmes, cinéma » d’Olivier Maillart, le travail de Marest Éditeur, tous auteurs et toutes autrices confondues, ou quasiment, renforce la fascination de la lectrice ou du lecteur à chaque nouvelle découverte. Bien peu d’entreprises éditoriales aujourd’hui parviennent à rendre compte fidèlement, au long cours, d’une véritable et charmeuse obsession, en l’occurrence celle de l’amour du cinéma, et de celles et ceux qui le font. Il faut en effet beaucoup aimer pour pouvoir se permettre de jouer ainsi avec son sujet en étant à la fois nettement irrévérencieux, subtil, jamais moqueur et toujours captivant : comme Luc Chomarat à propos de Yasujirō Ozu, Mario Bava et Dario Argento (« Les dix meilleurs films de tous les temps »), comme Sébastien Smirou, par le truchement de « Pierre Sky, l’enchanté », à propos de Nanni Moretti (« Chant-contre-chant »), Dominique Forma, que l’on connaissait en ce qui me concerne surtout pour ses redoutables polars (par exemple, « Voyoucratie ») et par son goût pour certains pans rarissimes de l’underground (« Skeud »), nous propose, avec ces « Portraits cannibales » publiés en 2019, deux variations époustouflantes sur Sophia Loren et sur Fritz Lang, séparées et jointes par un intermède enlevé à propos de « La Grande Bouffe » (1973) de Marco Ferreri.

Confession d’un affabulateur
Une image repêchée sur internet ne véhicule d’autres secrets que ceux qu’on lui attribue.
Bonne fille, l’image numérique passe de main en main, procurant à chacun la satisfaction qu’il espère, en lui délivrant le message personnalisé et secret qu’il était venu chercher.
***
De Sophia Loren, je n’ai pas vu les films, je n’ai pas suivi la carrière, et je n’ai pas lu l’autobiographie.
D’elle, je n’ai goûté et conservé que de rares images en noir et blanc, datant d’avant sa célébrité.
Deux douzaines de débris numériques éparpillés dans la sphère virtuelle que j’ai rassemblées avant d’imaginer une cohérence chronologique à ce fatras digital.
J’ai recollé les morceaux sans jamais céder à la tentation de me soumettre au diktat de l’authenticité biographique. Cependant, rien dans les pages qui suivent n’a été écrit pour moquer, dénigrer ou dégrader les personnes nommément citées. Au contraire.
Je raconte aussi ce que je ne connais pas de la curieuse relation qui, durant des années, lia Fritz Lang et Peter, son étrange ami. Leur amitié est documentée dans plusieurs lettres écrites par le réalisateur allemand et illustrée par quelques images exposant la connivence des deux garnements.
Entre les yeux cernés d’une Sofia encore débutante et l’étrange penchant de Fritz, entre ces deux stupéfactions, ces deux programmes projetés sur un même écran, il fallait souffler le temps d’un intermède. Comme on aimait acheter des glaces, du pop-corn ou des paquets de cacahuètes, j’ai revisité, retaillé, recadré un texte écrit il y a plusieurs années, à propos de La Grande Bouffe, et qui trouva sa place dans Le Dictionnaire des films français pornographiques & érotiques – 16 et 35 mm.
Avec Andréa Ferréol, on me reconnaîtra la saine ardeur d’avoir ajouté à la saleté morale une jubilation des sens.
Concernant les trois sujets traités, j’affirme un angle d’approche aussi précis que scientifique. On peut le mesurer : il s’agit du fameux pas de côté.

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Malice et empathie, respect et compréhension fine des obscurs objets du désir – toujours à imaginer – sont au rendez-vous de cette centaine de pages. Sophia Loren, presque maltraitée par les leçons de maintien de sa mère-qui-aurait-bien-voulu-être-actrice, y hante les allées mal famées du Cinecittà d’après-guerre, se tenant un pas seulement à l’intérieur de la limite de la prostitution, se servant de ses mains (… et de ses pieds) en attendant la décisive rencontre avec celui qui sera son pygmalion, son protecteur, puis son mari, Carlo Ponti. Fritz Lang, en compagnie de la sulfureuse future égérie nazie Thea von Harbou, assiste aux premières loges au suicide de sa première épouse avant, ainsi devenu veuf, de l’épouser un peu plus tard, devient un génie du cinéma de la république de Weimar, fuit le nazisme à Hollywood, doute beaucoup, et se confie à son ami d’enfance Peter, donc, en un formidable clin d’œil de Dominique Forma au « Citizen Kane » d’Orson Welles. Entre ces deux « Portraits cannibales », Marcello Mastroianni, Philippe Noiret, Michel Piccoli et Ugo Tognazzi bâfrent et font aussi tout autre chose, sous l’oeil affûté d’institutrice d’Andréa Ferréol, et c’est ainsi que « La Grande Bouffe » revue par Dominique Forma n’est, naturellement, pas exactement celle dont on se souvenait, nous rappelant que, encore et toujours, le cinéma demeure affaire d’énigme et d’interprétation – joyeuse et mesurée, tragique ou obsessionnelle.

En Allemagne, il avait la gloire, la prestance, l’autorité, l’appui des financiers, la soumission des journalistes et Thea von Harbou à ses côtés.
Mabuse, Metropolis, M.
Il était adulé, à défaut d’être aimé.
Thea lui pardonnait ses régulières incartades sentimentales ; comme tout le monde elle respectait plus le metteur en scène qu’elle n’aimait l’homme.
Fritz était le Meister, génial et indestructible, jusqu’au jour où un autre Meister a montré le nez. L’industrie du cinéma, pas plus qu’une autre, ne lui suffisait et sur la carte des conquêtes Berlin n’était qu’un point entre les deux extrêmes d’une Europe à conquérir. Ce nouveau leader avait de l’appétit au point de dévorer toute l’Europe. Fritz était si intelligent qu’il avait tout envisagé, tout prévu, sauf ce qui est arrivé.
Thea s’enthousiasma pour ces nouvelles idées, et adhéra au Parti national-socialiste. Ils divorcèrent en 1932, Fritz quitta Berlin l’année suivante ; après un film réalisé à Paris, il rejoignit la communauté germanophone d’Hollywood.
Que son départ ait été prémédité, décidé après une longue période d’hésitation ou bien au contraire, que Fritz se soit déterminé comme il le raconte à la perfection à ses amis de tablée dans des restaurants de Beverly Hills, suite à un rendez-vous fixé par Joseph Goebbels, durant lequel le ministre de la propagande voulut lui remettre les clés du nouveau cinéma allemand, n’a pas grande importance, puisque rien, de la fiction ou de la réalité, ne sera pardonné à Fritz Lang.
Il avait tout, il n’est plus grand-chose ; malgré sa volonté et ses efforts pour devenir un véritable Américain, Fritz est relégué à son statut d’immigré.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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