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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « La vie légale » (Dominique Dupart)

Caustique et savoureux, émouvant et intelligent, le roman intime et fort rusé d’un décodage / recodage des clichés d’après septembre 2001, entre Nord et Sud.

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Dupart

Le 12 novembre 2001, une jeune héroïne des temps modernes piétinait en compagnie d’autres héros et héroïnes des temps modernes sur l’esplanade de la Préfecture du Nord. Elle faisait la queue dans le froid d’une nuit finissante enchaînée à une longue file de personnes, tous âges, tous sexes, toutes nationalités, devant les guichets de la Préfecture, qui étaient tous fermés à cette heure, parce que l’heure, c’est l’heure, et que les guichets de la Préfecture du Nord, ça ouvre que pile après 8 h.
Personne ne connaît le véritable nom de cette jeune héroïne des temps modernes, si ce n’est son mari, qui était tout aussi jeune qu’elle, qui avait eu accès à sa véritable identité, en dépit de sa profonde ignorance de ce qu’avait été la vie de sa femme avant, quand, pour savoir, il aurait fallu voyager dans un pays où on voyage seulement armé de fusils d’assaut, de chars et de drones, ce qui ne l’avait pas empêché de continuer de l’appeler Joséphine, le prénom sous lequel elle s’était présentée à lui dans la vieille caravane où, si jeune, elle travaillait déjà dur pour se sortir, à force d’attraits, d’efforts et d’épargne, de la jungle humide du Nordaisis. Dans cette jungle humide, Joséphine avait atterri deux ans avant de rencontrer ce futur mari, qui n’était qu’un jeune marlou revêtu tous les jours gris de l’hiver et de l’automne du même manteau taillé en loden râpé, étonnant, en totale contradiction avec ses occupations sociales de jeune marlou faisant de toute sa vie une misère de trafics et de larcins au bord d’un canal déshérité, le canal du Nord, encore et toujours hébergé chez sa mère, encore et toujours créchant en jeune adulte dans l’unique chambre du F2 loué par sa mère sur les bords d’un canal depuis sa naissance.
À ce stade, il est encore trop tôt pour évoquer la mère du jeune marlou en loden râpé, une mère qui s’appelle Madame Dabritz et qui est, plus pour très longtemps, semble-t-il, secrétaire Admissions et Scolarité au Département de Français Langue Étrangère (FLE) de l’université du Nord, Département qui a vocation à enseigner la langue française à des étudiants étrangers, mais, puisqu’elle s’appelle Madame Dabritz, et puisque le jeune marlou, son fils, prénommé Guillaume, surnommé Loulou, porte son nom, cela fait que nous avons au moins ça, que, depuis qu’elle est mariée à Guillaume Dabritz, la jeune héroïne en attente sur l’esplanade de la Préfecture du Nord pour obtenir un rendez-vous à l’issue duquel elle obtiendra sans nul doute – c’est la loi – sa carte Vie Privée et Famille (VPF), Art. L313-11, Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, peut d’ores et déjà répondre au doux patronyme de « Joséphine Dabritz », dans la rue, à la banque, chez le médecin, à l’ANPE, au guichet de la Préfecture du Nord (« Madame Dabritz, que puis-je faire pour vous ? »), ou, hélas, bien avant de toucher au graal du guichet de Préfecture, au cours du contrôle d’identité qui allait funestement advenir sur l’esplanade en question, alors que la file qui faisait la queue était encore et toujours immobile occupée à se les geler, pieds et reste, dans le froid glacial de cette petite aube de journée d’automne.
Un automne particulier dans le monde. Des bords de l’Indus qui hydrate tout le Pendjab pakistanais jusqu’à la ville qui ne dort jamais, bâtie sur un ancien territoire indien à l’embouchure de l’Hudson sur l’Atlantique où, à 9 h 16 GMT / UTC-5 ce jour-là, un avion va s’écraser à nouveau, ça fait 5 avions maintenant, où, aussi, une jeune Française prénommée Blanche, 63 jours avant ce jour du 12 novembre 2001, était assise sur son canapé devant la téloche à regarder défiler des images de cratères fumants qui lui avaient fait se mordre la lèvre supérieure jusqu’au sang d’avoir migré au mauvais moment de l’autre côté de l’océan. Un automne particulier dans le monde entier. Dans le Nouveau Monde, dans l’Ancien Monde, jusqu’à Khwājah Bahā ud Dīn, province de Takhar, Afghanistan, une ville pas plus grosse que Béthune, en passant par Kaboul, même si le grand jour mondialisé de Kaboul n’allait advenir que dans 24 heures, le 13 novembre 2001, jour de l’entrée des Américains dans la ville, ville ouverte, ville soumise, à l’issue du contrôle de routine qui allait advenir sur cette esplanade de Préfecture du Nord, et il n’y aura donc pas ici l’injure écrite d’expliquer comment, pourquoi, à quelles fins, cet automne de l’année 2001 a été si particulier dans le monde pour tous.

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Novembre 2001. Quelques semaines plus tôt, entre l’assassinat du commandant Massoud en Afghanistan le 9 septembre et les destructions massives causées par les détournements de vols commerciaux le 11 septembre, le monde a peut-être changé d’orbite. Pourtant, alors que désormais tout accident aérien est d’abord réputé issu du terrorisme, certaines choses ne changent guère, même si elles ont entamé des évolutions plus ou moins subrepticement.

Dans une très grande ville du nord de la France, tandis que, devançant les désirs d’un édile sachant d’où souffle le vent, un préfet au sens politique affûté – avec sa vigilante épouse – prend en douceur des mesures pourtant déjà radicales vis-à-vis des migrants qui hanteraient les parages, une jeune femme de nationalité étrangère, ayant fui son pays, récemment mariée par amour authentique mais néanmoins commode à un jeune de nationalité française, échoué du mauvais côté de l’ascenseur social résiduel, teste par plusieurs angles le système de l’asile, entre multiplication des démarches administratives aux allures de course d’obstacles de longue haleine et bienveillance risquée d’une fonctionnaire universitaire qui se trouve être la mère de son chéri. Dans le même décor, une jeune femme se remet difficilement d’avoir bien failli être au mauvais endroit au mauvais moment, de l’autre côté de l’Atlantique, et ne voit plus désormais, peut-être définitivement, les avions d’un même œil.

Dans une cité de banlieue du sud de la France, aux tours appelant désormais rénovations urgentes et moins urgentes, une jeune femme gère au plus près ses aspirations religieuses et son voile social, tandis qu’un jeune homme trouve un moyen inattendu, astucieux et extrêmement militaire d’échapper à une certaine chape métaphorique de plomb et de ciment qui menaçait diablement son avenir. D’improbables rêves d’émancipation parviennent pourtant ici à se former et à se nourrir, contre toutes attentes ou presque.

Les circonstances particulières qui avaient conduit à la conception de Guillaume s’étaient traduites par l’écume sociale d’une vérité à jamais échappée des deux amants, à jamais échappée de leurs deux corps qui avaient fait follement l’amour trois nuits dans une chambre pas très luxueuse à l’arrière d’un hôtel de gare. Cette vérité avait percé l’obscurité qui accompagne les mystères de la Conception, mystères jamais disparus, qui s’étaient étendus à tous les individus même, alors qu’auparavant ils touchaient seulement les exceptionnelles naissances, type Jésus-Christ, Mahomet ou Kaspar Hauser. Et cette vérité était parvenue, par le biais de formulaires administratifs, à la connaissance des praticiens de l’Hôpital du Nord, ceux-là désormais doués d’un savoir incontestable sur ce que les deux amants étaient devenus à la suite de leurs trois nuits d’amour : un « parent isolé » + une « case vide ».

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C’est un fort étonnant deuxième roman, aux allures puissantes de mosaïque orientée avec ruse et beauté, que nous offre Dominique Dupart, aux éditions Actes Sud, en ce mois de janvier 2021.

Jouant en permanence avec un cadre de montée des périls et d’hystérie obsidionale dans la cité, dont on trouverait les échos aussi bien chez le Frédéric Paulin de « La guerre est une ruse » que chez le Julien Suaudeau de « Dawa », voire chez le DOA de « Citoyens clandestins », passant au crible de son ironie structurée, à l’instar de la Cloé Korman des « Saisons de Louveplaine » ou du Charles Robinson de « Dans les cités » et de « Fabrication de la guerre civile », voire du Frédéric Arnoux de « Merdeille », les clichés infiniment non neutres aujourd’hui de la banlieue de béton, puisant merveilleusement aussi dans le matériau bureaucratique des méandres du droit d’asile, si magnifiquement appréhendé par la troupe théâtrale des Entichés dans leur « Provisoire(s) », elle opère, au fil de ses quatre grands portraits en action, joliment enchâssés et subtilement enchevêtrés, un étourdissant rétablissement qui vient, dans un beau jaillissement d’humour acide et de feux follets pince-sans-rire, démentir ce que nous croyons savoir comme ce que nous peinons à imaginer, sous les feux croisés de plusieurs leçons inattendues d’humanité qui ne dépareraient sans doute pas non plus chez le Loïc Merle de « Seul, invaincu », le Jérôme Ferrari de « Un dieu, un animal » ou la Fanny Taillandier de « Par les écrans du monde ». Une réussite caustique impressionnante par sa technique et enthousiasmante par sa passion, servie par une langue à facettes particulièrement savoureuse.

Après le 3 nivôse 1800, rapport à l’élimination des chefs de guerre, les méthodes avaient beaucoup changé.
Ainsi, les deux conspirateurs de l’attentat dit « de la machine infernale » ont voulu eux aussi infliger la mort à un chef de guerre despotique au nom honni par tous, et pour cause, et nous avons nommé Napoléon, mais ils ne voulaient pas pour autant sauter avec le despote dans leur feu d’artifice sanguinaire, ils ne voulaient pas finir avec le gros tonneau à vin bourré de poudre qui devait sonner la fin d’un despotisme d’autant plus unique qu’il tenait le langage de la liberté. Ils se sont donc enfuis, loin, très loin. Alors que les deux comparses qui ont réussi à faire sauter la tronche au grand loup gris à la cigarette fumante, Prince des montagnes et vallées reculées, chef militaire admiré des enfants, de l’Europe, le seul des chefs de l’histoire de tous les brigands du monde jamais convié à une table de négociation par Youri Andropov, eux, ils n’ont pas hésité à se faire sauter en bouillie en compagnie du chef de guerre au béret de laine des montagnes.

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Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « La vie légale » (Dominique Dupart)

  1. MARIE COSNAY Les Enfants de l’Aube
    je l’avais acheté de suite, puis oublié, sans doute d’autres choses à lire, moins drôles, moins poétiques, plus techniques. Puis retrouvé après « Comète et Perdrix » (https://charybde2.wordpress.com/2021/03/02/note-de-lecture-le-dit-du-mistral-olivier-mak-bouchard/#comments)

    « Les Enfants de l’Aurore » (2019, Fayard, 160 p.) de Marie Cosnay, avec une très belle couverture de Holus Pokus, qui représente trois hérons qui attendent, chacun sur un pieu. Très japonisant.
    Le texte du quatrième de couverture n’aide pas beaucoup pour qui connait un peu la vie et les œuvres de Marie Cosnay. « Ils sont trois, des gosses encore, parmi des milliers et des milliers d’autres qui ont pris la route ». Puis « Ils ont deux, Rhésos et Memnon, des gosses encore qui ont pris la route ». Achille a disparu (sous sa tente ?). Enfin, dans le livre, ils sont trois : Rhésos, Memnon et Xanthe. Bon, il y a des excuses. Marie Cosnay est professeur de lettres classiques, pas de mathématiques. Et de plus, ce n’est pas elle qui écrit le texte de la couverture ; Ce n’est pas son style, ce n’est pas si beau.
    Le 4eme de couverture continue, ou plutôt se termine « L’Iliade comme vous ne l’avez jamais lue ». Deux façons de comprendre. Soit c’est « L’Illiade pour les nuls », ce qui n’est guère flatteur, ni pour les lecteurs, ni pour les aèdes (bien qu’il n’y ait plus de droits d’auteurs). Soit, encore, cela se veut promotionnel, mais c’est vendre des serviettes pour des torchons, ou Gustave Flaubert pour Joel Dicker. Ce qui est tout aussi préjudiciable pour Marie Cosnay.
    Mais, bon il faut se faire une raison, le texte du livre vaut largement la couverture.
    Retour à la tente d’Achille. « Chez Achille, il y a brebis, chèvres et sangliers à rôtir ». C’est Marie Cosnay qui raconte : « Achille accueille poliment ses hôtes, les nourrit, les écoute. Il leur refuse tout. Il leur dit non, un point c’est tout. ». Tout se passe « entre Achille qui boude et l’enfant Rhésos que personne n’a encore vu mais qui ne va pas tarder ».
    Drôle d’histoire, quasi d’un ménage à trois, entre Achille, Patrocle et Briséis, la belle esclave que Agamemnon lui a enlevée. Bien entendu, il reste Patrocle, avec qui Achille a été élevé. Tous deux ensemble, par le centaure Chiron et le sage Nestor qui les persuade d’aller à la guerre, reconquérir Troie. Patrocle et Achille. Il faut lire le superbe « Le Chant d’Achille » de Madeline Miller traduit par Christine Auché (2014, Rue Fromentin, 400 p.) qui reprend la jeunesse de Patrocle et d’Achille, leur début au siège de Troie. Loin d’être le guerrier que l’on décrit le plus souvent « Je suis le bouillant Achille, / bouillant Achille, bouillant Achille,/ Le grand Myrmidon, / Le Myr, le Myrmidon ». On y découvre le jeune Achille qui s’entraine aux sports et à la lutte avec son ami Patrocle. Amitié ? ou plus que ? Et survient la reine Briséis, dont Homère dit qu’elle avait de belles joues et qui est ensuite décrite comme une « femme à la blonde chevelure et au beau corps ». Survient aussi Agamemnon « Le Roi barbu qui s’avance, / bu qui s’avance, bu qui s’avance, / C’est Agamemnon ! / Aga, Agamemnon » tout puissant. « J’en ai dit assez, je pense, en disant mon nom. » qui s’empare de Briséis. D’où la bouderie d’Achille.
    Un véritable ménage à trois, sous la tente d’Achille. Les illustrations que l’on en a, tout au moins celles d’Agostino Carracci la montre collaborant avec Achille lors de exercices musculatoires. Bon c’est dans l’Arétin, pour les amateurs d’entrainement gymnastique. Je n’ose imaginer ce qu’auraient donné un statuaire, comme celui de Khajuraho en Inde, décrivant la jeunesse de Patrocle, Achille et Chiron.
    C’est d’ailleurs souvent que l’on a affaire à des trios dans le livre de Marie Cosnay. Les trois enfants que sont Achille, Rhésos et Memnon. Les trois espions qui se croisent, Dolon, Ulysse et Diomède, tous camouflés en loup, taureau et sanglier. Mais il n’y a qu’un héron que le groupe fait envoler. Ils étaient trois sur la couverture. Plus loin, au chapitre de Rhésos, il y aura l’oiseau noir dont le « Bailly » ne donne pas le nom, malgré ses trois kilos et ses 2200 pages. C’est à lui que l’on voit que le grec est plus riche que le latin, lui qui surpasse le « Gaffiot » de 400 pages et 5 kilos. Le choc des photos et le poids des dicos.
    Que dire de Memnon, l’enfant-roi, venu de la lointaine Ethiopie avec Eschyle, pour renforcer le camp de Priam, son tonton assiégé. Il a laissé à Thèbes ses deux colosses, dont celui du Sud, qui chante aux premiers rayons du soleil. Véritable cri de la statue pour saluer l’Aurore (Eos), la mère de Memnon qui pleure la mort de son fils.
    Et de Rhésos, descendu des pentes du Mont Ida, tout proche. Mais comment a-t-il fait, tout comme Memnon, pour arriver la dernière année, la dixième, de la longue guerre de Troie. Surtout avec ses deux chevaux blancs, les cavales, que Achille va lui prendre, comme sa vie, et celle de ses douze gardes, pratiquement le jour de son arrivée. C’était bien la peine de se vanter de terminer la guerre de dix ans en un jour, à moins que cela ne soit que de l’auto-oracle.
    C’est aussi une conclusion du livre, non pas de savoir comment se termine la guerre de Troie, Homère et Virgile l’ont déjà écrit et chanté. Mais tout est rêglé d’avance, les Dieux ont décidé entre eux des règles à venir. Les demi-dieux ou déesses n’ont que leurs yeux ou les larmes de leur fleuve pour pleurer. Achille n’a même pas pu aller y faire boire ses deux cavales blanches dans le Scamandre.

    Publié par jlv.livres | 30 mars 2021, 09:29
  2. En complément, le pack mythologie

    « Le Chant d’Achille » de Madeline Miller, traduit par Christine Auché (2014, Rue Fromentin, 488 p.)
    Madeline Milller, née à Boston, études classiques, puis professeur de latin-grec dans le secondaire. Elle met en scène « Troïlus et Cressida » de Shakespeare. C’est le déclic. Tu seras comme la grand Bill, ma fille.
    Déjà la guerre de Troie, il faut dire qu’il y en a pour 10 ans. Troïlus, fils de Priam, tombe amoureux de Cressida, la fille du prêtre Calchas, partisan des vilains grecs. Amour malheureux, tout d’abord infructueux, mais, la persuasion paternelle aidant, ainsi que le tonton, Pandare, souteneur occasionnel, font que …. L’affaire se fera, avec Antenor, prisonnier troyen qui servira de monnaie d’échange. Mais souvent femme varie. Et Cressida cède à Diomède. Le Diomède, avec son bonnet en cuir de taureau, qui partira avec Ulysse, espionner le camp troyen (et occasionnellement faire sortir Achille de sa tente et de sa bouderie). Décidément, il s’en passe des choses lors de cette dixième année de guerre.
    Retour de Madeline Miller à Achille et Patrocle. Leur jeunesse. Le quasi mariage d’Achille avec la fille de Tyndare. « J’avais entendu parler de sa fille, la plus belle femme de nos royaumes d’après la rumeur. On racontait que Léda, sa mère, avait été enlevée par Zeus, le roi des dieux en personne, déguisé en cygne ». D’où deux paires de jumeaux : Clytemnestre et Castor ; Hélène et Pollux. Ou comment réécrire la bio-généalogie. Réaction du jeune Achille. « Les affaires matrimoniales m’indifféraient ». Sacré gamin, déjà en rebellion contre son père « roi et fils de roi ». Puis survint l’épisode de Clytonymos, fils d’un noble qui fréquentait souvent le palais. Dispute entre les gamins pour une paire d’osselets. « Sa tête émit un bruit sourd en heurtant la pierre, je vis ses yeux s’écarquiller de surprise. Autour de lui, le sol se mit à saigner ». Et voilà comment Achille se retrouve orphelin à dix ans et est envoyé à Phtie, entre le mont Othys et la mer, avec le roi Pelée. Nestor, un bon maître qui va vivre trois générations. Et le mont Pélion où Chiron, le centaure qui va dresser les deux garçons, Patrocle et Achille. Achille, autrement dit « Aristos archaion » (le meilleur des grecs). Dans une traduction moderne, on dirait (ou ferait dire) « le meilleur d’entre nous ». Une amitié profonde s’installe entre les deux jeunes gens.
    Le livre de Madeline Miller est plus qu’un parcours initiatique. C’est la découverte réciproque de ces deux garçons que tout sépare, aussi bien au physique qu’au moral. Le bouillant Achille et Patrocle le réservé. Ce dernier versé dans l’art de guérir les corps et les âmes. « Je le reconnaîtrais rien qu’au toucher, ou à son odeur, je le reconnaîtrais si j’étais aveugle, aux seuls bruits de sa respiration et de ses pas martelant le sol. Je le reconnaîtrais dans la mort, à la fin du monde ».
    Et les voilà tous deux forcés de combattre sous les murs de Troie par un Agamemnon tout puissant. En dépit des préceptes de Chiron. « Chiron nous avait appris un jour que les nations étaient la plus stupide et la plus mortelle des inventions »
    Et puis il y l’épisode de Briséis qui va se placer entre Patrocle et Achille, mais sans vraiment interférer « certains hommes ont à la fois une femme et un amant »
    .

    « Circé » de Madeline Miller, traduit par Christine Auché (2018, Rue Fromentin, 438 p.)
    Circé, la magicienne, fille de Hélios, un titan, dieu du soleil et de Perséis. Il n’y a pas beaucoup de magiciennes dans la mythologie grecque, mais beaucoup de magie. C’est dans l’Ile d’Æaea que cela se passe. Circé s’y est retirée, pour y vivre tranquille et améliorer ses potions magiques. Manque de chance, les voisins débarquent. « Dans une existence solitaire, il existe des moments rares où une autre âme plonge tout près de la vôtre, comme les étoiles qui s’approchent de la terre une fois par an ». En l’occurrence, il s’agit d’Ulysse qui est en croisière de retour, après la chute de Troie. Il y débarque donc et part à la recherche de nourriture. Il poursuit un cerf géant qu’il tue et rapporte au navire pour en nourrir ses marins. Bombance après les poissons pêchés au hasard des jours. Le groupe se scinde en deux. Pour les uns la sieste, pour les autres la chasse, et la découverte de l’ile. Au programme de ces derniers, la découverte du palais de Circé. Banquet à nouveau, mais le repas est pipé. Ils sont métamorphosés en porcs. Heureusement le rusé Ulysse veillait, aidé par Hermès. Ce dernier lui conseille le « moly » « la racine en est noire, et la fleur, blanc de lait », un dérivé du perce-neige.
    Est-ce la plante, est-ce la ruse, les deux ou simplement le charme et les démonstrations amoureuse d’Ulysse. Telegonos est en bonne voie, et sera fier de son papa qui repart entre Scylla et Charybde. « L’un de nous doit avoir du chagrin. Je n’allais pas accepter que ce soit lui »
    C’était le cadeau bonus, pour les amateurs de belles histoires contées par l’aède, le soir au coin du feu.

    Publié par jlv.livres | 30 mars 2021, 14:49

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Marche-frontière  (Ahmed Slama) | «Charybde 27 : le Blog - 11 mai 2021

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