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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Spinoza encule Hegel » (Jean-Bernard Pouy)

L’inénarrable road novel de la Fraction Armée Spinoziste, sur les routes de Provence livrées à une Mad Max apocalypse provisoire, avec de la dialectique affûtée et du panache glam. Mythique.

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RELECTURE

Spinoza

PROLÉGOMÈNES A TOUTE CRASHITUDE
FICTION SPINOZISTE N°1
Le cadavre est au bord de la route, une de ses mains est prise dans le bitume gluant. Le vent puant, venant d’une décharge proche, agite faiblement ses cheveux blancs, dont certains restent eux aussi collés au goudron. C’est l’été, le deuxième après le grand merdier. Je retourne le mort du bout de ma botte de lézard mauve. C’est bien ce que j’attends, un Néo-Punk. Sa poitrine est lacérée, tranchée à vif, le cœur expulsé, la veste de daim vert imbibée de sang comme une éponge, le corps nu de la taille aux pieds. Intactes, ses jambes blondes paraissent de porcelaine.
Pensif, je regarde la plaine vide et la route droite. C’est la cinquième fois que j’en retrouve un cette semaine, pareillement mort et trafiqué. À ce train-là, la bande des Néo-Punks va friser le zéro absolu. Je me penche et embrasse le jeune mort sur les lèvres, mais ce n’est décidément qu’un cadavre. Je me vois me redresser dans ses lunettes noires. Je marche sombrement sur le bord de la route en écartant lentement du pied des vieilles boîtes de plastoc qui traînent. Mes mecs, derrière, ne bougent pas, les motos sont silencieuses, seules les selles grincent, le camion est au point mort, quelques raclements.
Tout ça comme dans un film. Je me voyais, d’où l’usage de l’imparfait. Sur la route, moi, seul, plus loin, les trois motos, le Magirus Deutz 25 tonnes, autour, déserte et dégueulasse, la décharge de Miramas.
– Les Hégéliens, y’en a vraiment marre ! Ça va chier pour leurs poires !
Momo a parlé. Il chevauche largement sa moto Guzzi et se dandine névrotos avec un bonnet en laine de couleurs criardes et ses deux P .38 à la ceinture. Ses cheveux suivent le mouvement et frottent la toile de son imper beige. Je me retourne pour lui signaler d’un regard que je pense comme lui. Cela le rassurera, lui et les autres.
Dix jours qu’on avait perdu le contact avec Hégel, et ces salopards en profitaient pour se faire la main sur les punkies. Proie facile. Ces similis étaient toujours en retard sur tout le monde, à plus forte raison sur un flingue. On les avait rencontrés, ou du moins le reste de leur troupe, des zombies speedés à mort, et on n’avait laissé fuser que des ricanements. Maintenant, il y en avait cinq de moins.
– Par Baruch, il va falloir les rattraper, ces cryptos, s’ils atteignent Marseille, on aura du mal à les coincer…

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Publié en 1983 dans la collection Sanguine d’Albin Michel, réédité en 1996 dans la collection Canaille/Revolver des éditions Baleine, puis en 1999 chez Folio Policier, le premier roman de Jean-Bernard Pouy (qui lui offrira deux suites en 1998 et en 2006) demeure presque quarante ans après sa parution un objet quasiment mythique, nourri de sa propre légende joliment exposée en préface par l’auteur lui-même, expliquant comment un récit oral des « événements de mai 68 » serait devenu au fil des enjolivements narratifs et des dérives science-fictives orchestrées à chaud un texte écrit composant en une petite centaine de pages un mélange explosif de l’« Easy Rider » de 1969 et des « Mad Max » (1 et 2) de 1979 et de 1981, de philosophies politiques radicales passées au tamis de l’esthétique glam-rock et de slogans d’époque recyclés savoureusement en variations linguistiques légèrement surréalistes. Incroyable exercice de style, le mini-roman de route de la Fraction Armée Spinoziste propose aussi, encore et toujours, sous couvert d’une gouaille monstrueusement joueuse et d’une condensation radicale, le choc des idéalismes et de la vie matérielle, des élans collectifs et des micro-apocalypses inexorables.

BLACK CROW BLUES
FICTION SPINOZISTE N°2
Momo ralentit brusquement. J’arrête le camion. Nous arrivons à un carrefour partiellement caché par de larges maisons provençales aux murs aveugles. Le mistral fétide nous souffle dans le dos. Momo met la béquille, descend de sa Guzzi, se dégourdit les jambes, pantin désarticulé, guignol inquiétant, sort son P .38 et avance à pas de loup jusqu’au croisement. Des corneilles passent en croassant, code énervant. Il faut se méfier de tout. Les Hégéliens sont des traîtres. Mais Momo revient. Rien à signaler à l’horizon de nos fausses inquiétudes. Nous poursuivons notre route. Le soir tombe. L’angoisse de la nuit va de nouveau nous assaillir. Le maléfice dominant s’accompagne de la chute de la lumière.
Nous sommes des hommes perdus.

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Pouy-Jean-Bernard

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  1. Pingback: Les livres des libraires invités chez Charybde | Charybde 27 : le Blog - 29 décembre 2020

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