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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Une guerre de génies, de héros et de lâches » (Barouk Salamé)

Dans la mémoire vive d’un petit garçon, au sein d’une famille d’indépendantistes algériens, une plongée dans les luttes intestines des nationalistes et dans les massacres divers qui feront précocement dérailler une trajectoire possible de la future république algérienne, entre 1957 et 1963.

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Barouk

Mon prénom est Serjoun, Serge en français. Bien que je sois à peine un adolescent, j’ai décidé de rédiger mes mémoires de l’été 1962, l’été qui a vu l’indépendance de l’Algérie, pour ceux qui l’auraient oublié. Comme disait Grand-mère, paix à son âme, il faut savoir tout craindre, mais aussi tout tenter.
Il s’est passé beaucoup d’événements atroces pendant cet été à Oran, des histoires plus terribles que celles des films américains, des tragédies qui valent bien celles de l’Antiquité. Les adultes pourront tirer profit de mon témoignage car malgré mon jeune âge, j’ai été aux premières loges de l’embrasement final, le massacre des Européens et la bataille fratricide des combattants algériens. L’indépendance fut une fête dans tout le pays, mais dans la ville d’Oran, le méchoui avait le goût de la chair humaine.
Dans notre famille, aussi loin que l’on remonte, nous avons toujours vécu en Algérie, autochtones parmi les autochtones des États barbaresques, Indigènes au service des Indigènes de la Barbarie, puisque c’était ainsi qu’on nommait cette terre jusqu’en 1830. Beaucoup de gens perçoivent dans cette période reculée le temps de l’ignorance, font débuter l’Histoire du pays avec la naissance du FLN, le déclenchement de l’insurrection du 1er novembre 1954. Ce sont eux les ignorants. Grand-mère avait vu passer les insurrections bolchevique et kémaliste, la guerre du Rif, la fin du mandat français en Syrie, deux conflits mondiaux, la libération de l’Indochine ; elle m’a donné une vision beaucoup plus vaste des choses, avec plein d’autorités pour clore le bec des ignorants.
Les Français n’ont jamais compris les Algériens. Ils ont toujours cru que l’édification d’un État moderne pouvait tout disculper, le machinisme pallier l’injustice.
« Il y a trois mondes dans l’Algérie française, disait un boulanger algérois, dont la famille avait fui l’Alsace occupée en 1871 : l’Olympe de notre communauté laborieuse, un îlot de bicots argentés qui a les moyens de paresser au soleil, et l’immense plèbe de dégénérés qu’il faut dresser au travail. »
Ce malentendu devait coûter sa terre natale à la souche européenne installée là depuis cinq générations.
Les Turcs n’étaient pas des tendres, ils ont dû en brûler des villages par-ci par-là, le meurtre politique était leur technique de gouvernement, mais ils ne jugeaient pas les autochtones comme une espèce inférieure d’humanité ; ils craignaient leur révolte, ils épousaient leurs filles, ils les associaient à la conduite du pays. Aucun de leurs administrateurs n’aurait osé dire que faire entrer le peuple algérien à l’Assemblée, c’était prostituer la République. En trois siècles d’occupation, le Grand Turc n’avait jamais déplacé deux millions de personnes, brûlé des régions au napalm, instauré des zones interdites et des camps de regroupement.
Les produits manufacturés de qualité, les ports florissants, les réseaux de bus, de chemins de fer et de lignes aériennes, les hôpitaux et les écoles, les villas de maître et les voitures rapides, les journaux, la radio et le cinéma, c’est intéressant quand tout un pays en profite. Or la civilisation française, jusqu’en 1958, n’avait touché que le littoral algérien et les plaines voisines, partout ailleurs, hors les villes de garnison, c’était un monde archaïque, réglé par la course du soleil et les apparitions de la lune, une terre de hauts plateaux caillouteux et de dunes étouffantes, remuée péniblement à l’araire et à la houe pour les uns, foulée en quête d’herbes vives pour les autres, où la richesse était une bonne santé, des enfants et quelques moutons ; le luxe, un cheval fringant et un vieux fusil Lebel, et pour le reste, la magnanimité d’Allah.
L’honneur avait toujours eu plus de valeur que la vie humaine sur cette terre famélique : l’on thésaurisait le respect comme ailleurs l’argent. Et c’étaient ces Indigènes passés maîtres dans l’art de la survie, pointilleux sur les signes honorifiques, plus irascibles que des Iroquois, que le colon, par la mécanique infernale du régime colonial, expropriait, volait, bastonnait, bafouait.
Guy de Maupassant, qui s’était immergé dans ce monde plus vieux que la machine à vapeur, disait : l’Arabe supporte tout, puis il tue. Nous les Indigènes, berbère ou judéo-berbère, noir ou sang-mêlé, descendant ou non des fils de l’Orient, étions tous des Arabes en ce sens.

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1957 : le FLN, Front de Libération National né de l’insurrection, en réalité modeste, de 1954, est chassé d’Alger, largement démantelé, par les parachutistes du général Massu. Ceux-ci, comme leurs soutiens politiques variés, ne réalisent guère que s’ils croient gagner des batailles, riches désormais du savoir-faire contre-insurrectionnel extrapolé depuis leur défaite en Indochine face au Viet-Minth de Hô Chi Minh et de Giap, ils sont en passe de perdre, inexorablement, la guerre, devant la majorité de la population algérienne, et, davantage encore sans doute, devant les opinions publiques, française et mondiale.

Serge a alors sept ans. D’une intelligence précoce, ce rejeton choyé et plus ou moins gentiment arrogant d’une famille euro-algérienne intellectuelle, inscrite dans le militantisme nationaliste ou dans la rébellion depuis l’origine, doit accompagner sa grand-mère qui se réfugie chez des amis à Djelfa, sur les terres de l’ANPA, le « maquis officiel » du général Bellounis, pour échapper discrètement autant au risque d’arrestation par les Français qu’au risque d’élimination par le FLN qui, bien que mal en point à l’intérieur des frontières algériennes, se refait une santé à l’extérieur, au Maroc et en Tunisie, tout en commençant déjà à éliminer ses « ennemis », nationalistes non-frontistes tels que les membres du MTLD de Messali Hadj, l’opposant historique à la domination française, dès bien avant 1954. Or, si le père et la mère de Serge sont bien d’actifs cadres du FLN, sa grand-mère, elle, est une figure bien connue du messalisme, et à ce titre une cible toute désignée si elle ne prend pas quelques soigneuses précautions.

En un apprentissage tendre et cruel, baroque et accéléré, voici le petit Serge propulsé à douze ans à Oran, alors la ville « la plus européenne » d’Algérie, alors que sa grand-mère sortie de sa retraite avec le cessez-le-feu de mars 1962, poursuit ses propres objectifs dans les semaines qui précèdent la fête de l’indépendance, prévue pour juillet, et que, déjà, les ultimes soubresauts de l’OAS cèdent la place aux massacres d’Européens et davantage encore aux vengeances intestines, réflexes ou calculées, des nationalistes, et en particulier aux menées de l’Armée des Frontières, dont jailliront en 1965, pour plus de cinquante ans, les véritables maîtres de la future nation : l’armée du colonel Boumédiène d’abord, et les services secrets construits « à la soviétique » par Boussouf ensuite.

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Voici ce qui s’est passé. En 1943, quand l’Algérie était le centre de la France libre, les Algériens ont cru un instant qu’on allait rattraper le temps perdu, leur accorder les mêmes droits qu’aux Français. Après tout, ils avaient donné leur sang pour la France, et sans compter. Le mirage fut vite dissipé. Alors, de rage, le mai 1945, dans la région de Sétif et de Guelma, il y eut une tentative de soulèvement armé, dans lequel, malgré l’impréparation, Messali Hadj se laissa embarquer, persuadé que les Anglais et les Américains interviendraient. C’était si mal emmanché que l’affaire tourna tout de suite à la débâcle ; les responsables clamant que c’était une manifestation pacifique. Comme toujours quand c’est brouillon, quand le service d’ordre vient à manquer, un ouragan de sauvagerie s’abattit sur les fermes isolées et une centaine d’Européens furent suppliciés au nom du djihad.
La répression fut terrible, barbare, disproportionnée : quinze mille Indigènes furent exterminés, en majorité des innocents, pour que le souvenir soit plus marquant. Remarquez bien cette proportion : pour un Européen assassiné, on massacra cent cinquante autochtones. Un pour cent cinquante, cela vous donne le prix du bougnoule. Dans la Bible et dans le Coran, on dit dent pour dent, œil pour œil, c’est la loi du talion, une vie pour une vie. Mais les Français jugeaient cette équation largement insuffisante, il fallait réviser ces vieux codes quand il s’agissait des Nord-Africains. Cent cinquante Indigènes pour un Français, voilà le bon taux de change à la foire aux massacres ! Ce taux devint une habitude, comme on le vit dans le Nord constantinois lors de l’insurrection de 1955, où une petite centaine de victimes françaoui fut vengée par des milliers et des milliers de têtes basanées. Sans ce taux à l’esprit, les atrocités du camp de l’indépendance ne sont pas intelligibles.

C’est en 2012 qu’est paru chez Rivages le troisième roman de Barouk Salamé, dont il a été avoué qu’il s’agit d’un pseudonyme pour un célèbre essayiste franco-algérien, professeur de philosophie et de littérature, pseudonyme choisi à la fois pour des raisons de protection, au moment de la publication de son remarquable « Testament syriaque » et de l’islamisme algérien meurtrier alors triomphant, en 2009, et pour des raisons de revendication « d’une altérité intrinsèque ». En nourrissant ainsi les souvenirs d’enfance du commissaire Serge Sarfaty, héros de ses deux précédents romans, de nombreux éléments autobiographiques et d’emprunts romancés lorsque nécessaire à l’histoire de sa propre famille, l’auteur nous offre une saisissante plongée au milieu de certaines des cartes les moins connues de la guerre d’Algérie, en tout cas pour le grand public, notamment en ce qui concerne les rivalités sanglantes entre factions nationalistes et les menées cruelles et redoutables du clan Boumédiène-Boussouf tout au long de la lutte ou presque, et dans les premiers mois de l’indépendance, même s’il me semble bien, comme le suggère l’auteur dans sa postface, que le quadriptyque d’Yves Courrière, dès 1968-1971, n’en faisait guère mystère. Sur une phase particulièrement sombre de la guerre d’Algérie, sur laquelle on lira aussi avec bonheur l’étonnant « L’ombre des années sereines » d’Olivier Martinelli, certains interstices significatifs du « Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud, ou, naturellement, la pièce de théâtre « 1962, le dernier voyage » et le roman « Le harki de Meriem » de Mehdi Charef, celui qui se dissimulait alors derrière Barouk Salamé utilise avec une grande habileté ce regard d’enfant surdoué, subtilement décalé, pour nous proposer une lecture acérée d’une histoire aux ramifications jamais vraiment épuisées.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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