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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Le harki de Meriem » (Mehdi Charef)

Cru et poignant, le destin d’une famille de harkis de 1959 à 1989.

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Publié en 1989 au Mercure de France, réédité en 2016 chez Agone, le deuxième roman de Mehdi Charef, six ans après son célèbre « Le thé au harem d’Archi Ahmed », qui lança la carrière principale, celle de cinéaste – avec le film éponyme qu’il réalisa en 1985 – , de ce fils d’ouvrier algérien arrivé en France en 1962, à dix ans, ayant vécu de cité de transit en bidonville jusqu’en 1983, et lui-même ouvrier mécanicien de 1970 jusqu’au succès de son premier roman.

Utilisant à nouveau des éléments empruntés à sa propre expérience, mais les ayant confrontés à trois anecdotes qui lui furent racontées directement, Mehdi Charef élabore une poignante histoire familiale, où la petite histoire s’insère avec force et cruauté dans la grande, en commençant par un effroyable (mais plus banal qu’on ne veut bien le reconnaître de nos jours) meurtre raciste d’un jeune fils d’immigré algérien, Sélim, à Reims en 1989, avant de remonter le temps vers l’histoire du père de l’assassiné, Azzedine, harki de 1957 à 1962, et de sa femme, Meriem, et de venir boucler sur le contemporain grâce à la petite sœur de la victime, Saliha.

Un bruit de moteur à cette heure dans le désert de Reims surprenait. Sélim leva le pied en traversant la large avenue à deux sens. Le véhicule, une 403 marine qui, maintenant, apparaissait sur sa droite, accéléra dans sa direction. Alors qu’il y avait place pour éviter le piéton, le moteur rugit de plus belle et fonça droit sur lui. Le jeune homme sortit de ses pensées et se jeta hors de la chaussée. Les trois occupants de la voiture hurlèrent leur colère. Ils étaient passés si près de leur but. Sélim a vu leurs yeux. Surtout ceux d’un fin à moustache cachant des joues creuses, assis sur la banquette arrière. L’autre, un châtain clair qui avait visé Sélim avec son mégot en hurlant de toutes ses tripes « sale crouille », était à côté du chauffeur.
Au feu du coin de l’avenue, la voiture folle souffla le rouge. Immobile sur le trottoir, Sélim rageur pointa son majeur vers le ciel. Le fin du siège arrière lui répondit d’un geste nerveux et arrogant, invitant Sélim à les suivre s’il était un homme. Dans l’élan, la 403 disparut dans le silence de la nuit. Après la colère et l’impuissance à répondre à la provocation, Sélim, mortifié, reprit son souffle. Malgré lui sa différence lui revint. Il laissa Ginette et Pierre. Il savait qu’avec un visage plus clair il rentrerait tranquillement chez lui. Il n’était pas d’ailleurs et ne se sentait pas d’ailleurs. Sélim n’imaginait pas d’issue de secours, ville ou pays de retour. Il était de Reims, de France, depuis la clinique Saint-Charles où il était né. Il avait même de la peine à l’idée qu’il pourrait un jour quitter cette ville qu’il aimait tant, à laquelle il avait donné une première place de français au concours général et un podium au championnat de France cadets de fleuret à Coubertin.

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Datant de presque 30 ans, ce texte demeure spectaculaire avec sa simplicité orchestrée, montrant dans sa crudité aussi bien ce racisme ordinaire et viscéral – hors de tout contexte religieux – qu’il est toujours de meilleur ton ces temps-ci de minimiser, revenant sur les horreurs du contexte des « événements » d’Algérie, sur la pauvreté radicale qui conduisit certains de ces citoyens de troisième zone qu’étaient les Arabes d’Algérie – hors de toute idéologie ou conviction véritable, mais en assumant pleinement leurs choix – à s’engager aux côtés de l’armée française, tantôt avec mesure, tantôt avec l’extrême férocité dictée par la vengeance, ou simplement par le fait d’avoir brûlé ses vaisseaux.

– Sélim, c’est quoi, un harki ?
– Pourquoi tu me demandes ça ?
Elle avait neuf ans quand elle posa la question à son frère. Ses parents l’avaient inscrite dans une colonie de vacances à la mairie et le règlement ne tolérait que deux enfants étrangers par groupe d’une vingtaine d’enfants français. Les immigrés, désireux d’inscrire leurs enfants à une section, s’alignaient, dès l’aube, en une longue queue devant la porte de la mairie. Ils venaient par centaines pour douze places. Dans le groupe de Saliha, il y eut trois heureux élus. Un petit Marocain, une petite Tunisienne et elle, Saliha, parce qu’elle est fille de harki, qu’ils disaient, jaloux, les mômes d’immigrés, à la communale.

Cruel dans ces rappels presque élémentaires, Mehdi Charef ne propose par ailleurs aucune complaisance vis-à-vis de l’Algérie algérienne elle-même, mettant en scène avec brio ces « combattants de la dernière heure » surgis par milliers en 1962 – et fort lucidement évoqués aussi par le Kamel Daoud de « Meursault, contre-enquête » – comme la chape de plomb durci qui s’est élaborée au cœur des villages cuits et recuits de misère et de rancœur, avant même le tragique « retour du religieux » (et de son cortège d’hypocrisies) des années 1980.

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En cette fin des années cinquante, les mots « guerre » et « indépendance » n’existaient pas dans cette campagne. Il était loin d’Alger et des Aurès. Et puis il s’en fichait, Azzedine, de savoir s’il y aurait guerre ou indépendance, donc s’il finirait gradé ou les couilles dans la bouche. Il ne s’engagea pas contre quelqu’un, il s’engagea contre la terre : le ventre aride de sa terre. Le soleil avait même séché la rivière qui traversait le domaine et tous passaient leur temps à prier que vienne la pluie. Le sol était si dur, si craquelé que même les serpents le fuyaient. On en trouvait sous son lit, attirés par l’ombre et la fraîcheur des chambres. Les champs de légumes ressemblaient à des terrains de boules ! Les arbres donnaient des fruits sans jus, comme une mère allaiteuse aux seins taris. Les animaux étaient emmenés loin, très loin, quand ils n’y allaient pas d’eux-mêmes, vers des rivières encore humides. Et quand le soir, Azzedine voulait les ramener, les bêtes refusaient de quitter ce peu d’herbe, ces quelques flaques. Alors, Azzedine y allait à grands coups sur le dos des vaches, jusque sur les flancs des veaux, qu’il cognait ! Peine perdue ! … Et il dut prendre l’habitude de traire les deux vaches sur place. Son frère Driss venait sur l’âne récupérer le lait. Lui, Azzedine, passait la nuit ici.
Une terre où il n’y avait plus qu’à crever, c’est ce qu’Azzedine se répéta pendant ses trente années d’exil. Et comme il ne lui restait plus que sa vie, il l’avait donnée pour les siens.

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Ni la France gaullo-pompidolienne (à l’exception notable de l’armée française qui sut, plus ou moins, « prendre soin des siens » sous réserve qu’ils se rengagent, leur fournissant alors des conditions de vie infiniment supérieures à celles des camps de réfugiés destinés aux autres) ni l’Algérie indépendante – que ce soit en 1962 ou en 1989, pour les deux pays – ne sortent grandies de cette poignante histoire familiale, dont n’émergent que les farouches volontés de vivre et de survivre, et le fragile mais intense tissu de petites solidarités ordinaires qui vient tempérer le manteau global de l’indifférence – ou de la haine. Mehdi Charef, de manière sans doute moins raffinée que dans son cinéma, nous offrait ici un livre précieux, et tristement toujours et plus que jamais actuel.

À son tour il appuya sèchement son poing sur la bouche de Sélim et dit en grimaçant :
– Tes papiers, on veut voir tes papiers c’est tout, bon ! C’est sûr que tu vas prendre une branlée de première, même que tu ne pourras pas te regarder dans une glace pendant longtemps. Seulement – il leva le doigt -, seulement si tu as la modestie de rester crouille et fils de crouille. Parce que tu n’es que ça et les crouilles, on n’en veut pas, même avec une tronche bariolée de bleu blanc rouge… T’entends ?
Il mit le doigt sur son oreille et pencha ses yeux rouges. En guise de réponse, il tira les cheveux du frisé.
– Pauvre con ! lui jeta Sélim.
Le châtain s’essuya les lèvres et reprit :
– Si par malheur tu as une carte d’identité française on te fait la peau, on ne veut pas de basanés dans les mêmes registres que nous. Bicot tu es, bicot tu resteras. Tes papiers ?

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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