☀︎
Notes de lecture 2016

Note de lecture : « 1962, le dernier voyage » (Mehdi Charef)

Le dernier train pour l’exil : sept personnes à quai pour dire la tragédie.

x

capture-decran-2017-01-03-a-12-02-04

Fumiers d’indigènes, macaques, fellouzes de mon cul ! La France, la vraie, représentée par Barnabé ici même… (Il se tape sur la poitrine) …valeureux cheminot de la grande famille de la SNCF qui a tant œuvré pour vous en amenant le progrès et la civilisation jusqu’aux portes de vos gourbis de merde, vous prévient que ce n’est pas fini, que nous ne sommes pas encore partis, et que tant que je suis encore là… (Il ne sait plus quoi dire) …tant que… (Il est frustré, les mots lui manquent)… tant que… je serai là !

Le 16 juin 1962, à Marnia, dans le Nord-Ouest algérien, sept personnages se retrouvent, durant trois actes, sur le quai de la gare, alors que le tout dernier train vers Oran, puis vers l’embarquement à destination de Marseille, se profile à l’horizon, dernière échappatoire pour les futurs rapatriés parmi eux, alors que les ex-rebelles fellaghas, embusqués dans la forêt avoisinante, s’assurent de leurs balles ciblées que les harkis, eux, ne pourront pas fuir par ce moyen, au grand dam du chef de gare Barnabé, qui débute seul en scène par un monologue tempétueux. Il est rapidement rejoint par Léonie Canova, toute récente veuve d’un riche agriculteur des environs, accompagnée par Tahar, le fidèle régisseur et ouvrier agricole en chef de sa propriété.

Le nouveau gouvernement ! Une bande d’assassins à la botte des communistes russes qui va exproprier nos terres et vous faire trimer comme des esclaves ! Ne les écoute pas, Tahar, va de ce pas habiter ma ferme et cultiver ma terre, c’est à toi ! Tu y as laissé autant de rides et de sueur que moi et Jules. Tu es notre ouvrier et tout ce bien que nous laissons revient en priorité à toi et à ta famille.

Les trois premiers venus sont rejoints à leur heure par Perret, le fermier raciste et suprématiste quasiment revendiqué, par Marie, la jeune veuve d’un militaire français, venue six ans plus tôt récupérer son corps, et demeurée sur place comme serveuse d’un bar à soldats, par Dacquin, le coiffeur aux sympathies nationalistes prononcées, et enfin par le chef harki El Dib, renommé pour sa férocité et son engagement aux côtés des troupes coloniales et métropolitaines.

x

17252-photointro-630x0

BARNABÉ : Toi, Dacquin, qui accuses, tu n’as jamais coiffé un indigène, on n’a jamais vu un Arabe dans ton échoppe !
DACQUIN : Cela ne m’aurait pas dérangé de coiffer un Arabe. Il n’en venait pas, même ceux qui étaient mes amis. Nous les avons repoussés si loin qu’ils ne pouvaient revenir. Nous avons profité de leur candeur et accaparé les plus belles situations : dans les campagnes, les terres les plus fertiles, celles qui bordent ruisseaux et oueds, sont les nôtres ; nous y avons élevé nos fermes, étendu des domaines à perte de vue. Nos troupeaux paissent en de verts et abondants pâturages et vont s’abreuver sans courir ; quant à eux, les indigènes, ils ont reculé si loin sur la terre craquelée afin de trouver ne serait-ce qu’un ru près duquel ils ont dressé leurs gourbis que nous les avons perdus à jamais.
PERRET : Dacquin ! Tu voulais une Algérie algérienne ! Tu l’as ! Alors restes-y ! Car ce dernier train, tu ne monteras pas dedans, foi de moi, sur ma vie je le jure !
DACQUIN : Oui, je voulais une Algérie algérienne. Nous leur avons bien imposé notre administration, notre drapeau, notre langue, et ç’a failli aller loin, pourquoi refuser d’être algériens à notre tour ?
LÉONIE : Ils nous auraient tous éliminés, tu rêves Dacquin !
DACQUIN : Nous serions un même peuple ! Des dirigeants arabes ? Et alors ! Avec le temps tout se serait arrangé ; là, nous perdons tout, par orgueil et par haine.
PERRET : Là, Dacquin, tu joues de la trompette avec ton zob.
DACQUIN : J’ai hurlé de toutes mes forces afin de vous prévenir : restons dans une Algérie algérienne ! L’O.A.S., votre organisation fasciste, m’a condamné à mort ; j’ai dû fuir, rejoindre la montagne où les fellaghas m’ont pris, ils ont voulu me supprimer, je ne dois mon salut qu’au fils Belhadj qui m’a reconnu. Je les ai suivis, et je me suis terré à leurs côtés dans les mahals entre deux embuscades.
PERRET : Tu as tiré sur les nôtres dans ces embuscades ?

x

2103971

Première incursion de Mehdi Charef au théâtre, vingt ans après le succès du roman et du film « Le Thé au harem d’Archi Ahmed », cette pièce courte et dense répondait à un besoin viscéral chez l’auteur, qu’il exprime ainsi dans l’un des articles du dossier joint au texte par l’éditeur, dossier dont la qualité est bien l’un des signes distinctifs récurrents de l’Avant-Scène Théâtre : « J’aime toutes les formes d’écriture, mais seul le théâtre évoque pour moi une immédiateté, une vie que le roman et le cinéma ne savent pas rendre. Je voulais que le drame qui se joue ici se déroule vite, et, surtout, que tous les personnages soient présents en même temps. S’instaure alors un rapport permanent de confrontation : entre les personnages de la pièce, et entre les interprètes de la pièce. C’est de ce rapport tendu et complexe que peuvent naître les émotions particulières liées à ce contexte de l’année 1962 en Algérie. »

DACQUIN : Pardonne-moi, Marie, pour toi ces dimanches-là étaient jours de fête. Dans cette armée de soldats qui défilait, moi je voyais des enfants apeurés, serrés les uns aux autres ; ils m’impressionnaient par leur nombre, par le bruit angoissant de leurs bottes, c’était leur but : pousser l’indigène à renoncer au maquis s’il en avait l’idée. Notre armée prenait soin d’aligner ses soldats harkis entretenus et repus aux extrémités du cortège afin qu’ils soient vus par l’indigène en haillons qui cherchait une solution à sa misère. Ensuite toute cette communauté française du village se retrouvait au café où toi, Marie, tu attendais. On grignotait des olives pimentées, des sardines grillées fraîchement arrivées de Port-Saïd, des brochettes. Les verres ne désemplissaient pas. Du bar, où j’étais accoudé, je ne voyais pas les choses comme toi, Marie ; je regardais les petits porteurs arabes, sur leurs têtes, de larges couffins pleins à ras bord de victuailles, qui attendaient sur le trottoir que leurs maîtres se décident enfin à se lever de leur chaise. Chacun voit ce qu’il veut voir.

On retrouvera ici avec bonheur la prodigieuse énergie de Mehdi Charef, campant ses sept personnages chacun au bord de la caricature déterminée, pour mieux rendre copte de cette complexité qu’ont su affronter aussi, chacun à leur manière, l’Olivier Martinelli de « L’ombre des années sereines », les Perrine Le Querrec et Lalie Walker du « Chant des dunes », et le Kamel Daoud de « Meursault, contre-enquête », pour un moment d’histoire française, algérienne et humaine qui continue à hanter les consciences des deux pays, bien au-delà d’une simple page coloniale désormais tournée.

Le livret de la pièce, publié en 2005 aux toujours passionnantes éditions de l’Avant-scène Théâtre, est actuellement épuisé – mais Mehdi Charef sera le jeudi 26 janvier prochain à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris), à partir de 19 h 30, pour évoquer notamment son captivant « Harki de Meriem ».

x

mehdi-charef

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :