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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Meurtre au comité central » – Pepe Carvalho 4 (Manuel Vázquez Montalban)

Le secrétaire général du Parti communiste espagnol assassiné en plein comité central, à huis clos : notre détective barcelonais mène l’enquête à Madrid, entre prouesses culinaires, cynismes déchaînés et mélancolies déjà amères.

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RELECTURE

Carvalho

Santos déplaça distraitement les dossiers. Il faisait semblant d’avoir une activité quelconque, ce qui le dispensait de saluer un à un tous ceux qui arrivaient.
– En voilà quelques-unes qui ont fait tapisserie lors de la dernière réunion.
La secrétaire lui montrait un tas de chemises, des dossiers à la dérive entassés sur un coin de la table couverte de fichiers et de sous-mains tout neufs où les membres du Comité central du Parti communiste d’Espagne allaient trouver l’ordre du jour, le sommaire du rapport du secrétaire général et l’intervention complète du responsable du Mouvement ouvrier.
– De mon temps, on donnait sa vie pour être membre du Comité central et maintenant on mégote sur les week-ends.
Santos adressa un sourire à Julian Mir, responsable du service d’ordre.
– Je n’échangerais pas ce temps-là contre maintenant.
– Non, Santos, moi non plus, mais le manque de considération de certains de nos camarades m’énerve. Il y en a qui se tapent sept cents kilomètres en train pour venir à la réunion et il s’en trouve d’autres pour rester à Argüelles, à une demi-heure de taxi.
– Alors, qu’est-ce que je fais des dossiers de ceux qui ne sont pas venus à la dernière réunion ?
– Mets-les avec ceux d’aujourd’hui.
La fille obéit à Santos et Julian Mir reprit son rôle de responsable du service d’ordre. Il examina d’un regard expert les entrées et les sorties de ses subordonnés, porteurs d’un brassard rouge.
– Un de ces jours, il va nous arriver un malheur. Je n’aime pas cet endroit.
Santos souligna la mauvaise humeur critique de Mir d’un hochement de tête ambigu, tout aussi susceptible de marquer son accord que son désaccord. Ce hochement de tête, il le réservait à Mir depuis l’époque du Ve régiment. Julian n’aimait pas les ombres du soir : on les aurait dites grosses de soldats franquistes. Il n’aimait pas non plus les lumières de l’aube ouvrant la voie à l’avant-garde des troupes. Tout comme plus tard, il ne devait pas aimer du tout, mais vraiment pas du tout, les haies du Tarn taillées depuis le Pléistocène à la mesure des patrouilles allemandes. Ensuite il n’aima pas les missions dont il fut chargé en Espagne, mais il les accomplit cependant avec la dédaigneuse assurance d’un héros du Far West.
– Des problèmes ?
– Quatre fachos morts de peur, répondait invariablement Mir au retour de chacune de ses expéditions en terre franquiste.

En ce début d’année 1981, le dictateur Franco est mort depuis presque six ans, mais le parti communiste espagnol n’est de nouveau légal que depuis à peine quatre ans, régularisation accélérée après le massacre d’Atocha en 1977 et le constat qu’une extrême-droite anti-communiste, malgré le processus de transition démocratique demeurait prête à tout. Entre rivalités avec les socialistes, jeu de poker menteur incertain autour de l’eurocommunisme et usure de la si longue clandestinité, les instances dirigeantes du Parti, peut-être en voie de renouveau, sont méfiantes : même les paranoïaques ont des ennemis. Lorsque le leader historique est assassiné en pleine session du comité central, c’est la panique, aussi bien au gouvernement espagnol, soucieux de ne pas victimiser le vieil adversaire politique et de prouver que la processus démocratique est une réalité, qu’au parti lui-même, redoutant fort logiquement le scandale, tandis que bien des forces plus ou moins obscures rôdent autour du cadavre. C’est ainsi que Pepe Carvalho, le détective barcelonais, auréolé de son lointain engagement politique et de sa flatteuse réputation d’indépendance, est embauché par les responsables communistes pour conduite une enquête privée indépendante, « en collaboration » avec l’enquête officielle, policière et gouvernementale.

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Asa

Le regard de Santos Pacheco consultait celui de Salvatella, dont le sourire indiqua à Carvalho que Santos n’avait pas le sens de l’humour et que l’autre le savait. Réconforté et averti par son camarade, Santos échangea avec Carvalho un regard complice et souriant.
– Madrid n’est pas une abstraction, et on ne peut pas généraliser à propos des fonctionnaires. Je vois que vous adhérez à tous les poncifs provinciaux.
– Ce n’est pas une question d’adhésion ou de non-adhésion. Madrid n’est plus ce qu’elle était.
– En 1936 ?
– Non, en 1959, lorsque j’y habitais. Les gambas de la Casa del Abuelo, par exemple. Excellentes et pour rien. Allez donc les chercher, à présent.
– Ah ! Il s’agit des gambas.
Le regard de Santos allait de droite à gauche, on aurait dit qu’il était à la recherche du lieu exact que méritaient les gambas perdues de la Casa del Abuelo dans une conversation sur le meurtre du secrétaire général du parti communiste.
– Il y a d’excellents restaurants de fruits de mer, dit-il soudain avec un certain soulagement.
– Mais à quel prix !
– Évidemment, les fruits de mer sont chers.
– Il y a de tout, coupa Salvatella, puis il ajouta : Quand je vais aux réunions du Comité central, je dors chez Togores, celui de la Perkins. Il habite près du palais des Sports, rue Duque de Sesto. Eh bien, dans le coin, il y a un endroit où on en sert d’excellents pas trop chers. C’est toujours plein. En se baladant un peu on trouve des bistrots géniaux. Près de chez Togores il y en a un fantastique, il s’appelle La Maria de Cebreros. Vous avez déjà goûté les rognons que prépare cette femme ? Délicieux. C’est la chose la plus simple du monde. Du sel, du poivre, au gril, un peu d’huile et de citron. Bien sûr, il faut que ce soient des rognons de mouton bien frais.
Toi, ou tu fais semblant ou tu es de ma clique.
Carvalho remarqua qu’à l’évidence Santos était désorienté et qu’il tentait d’assumer en souriant la complicité gastronomique qui s’était établie entre Salvatella et lui.
– Je ne vous contredirai pas, dit-il, car il y a longtemps que je ne vais plus à Madrid, mais la dernière fois je suis passé par le quartier des Austrias. Là où avant il y avait un bistrot, il y a maintenant une cafétéria et on vous sert des tripes à la madrilène faites avec du concentré de bouillon et du chorizo de cheval.
– Les tripes, c’est une autre histoire, répliqua Salvatella. Pour ça, il faut bien reconnaître, et ce n’est pas un poncif provincial…
Santos Pacheco haussa les épaules à l’allusion de Salvatella.
– … Qu’elles ont beaucoup perdu. Il en va des tripes à la madrilène comme des fèves à l’asturienne. Ce sont des conserves. Des conserves.
Salvatella assenait durement à Santos Pacheco cette vérité objective, tout comme s’il montrait la blessure causée par le pic à glace de Mercader sur le crâne de Trotski.

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Savoureuse, et en tout cas nettement plus culinaire encore que les deux précédentes, les emblématiques « La solitude du manager » (1977) et « Les mers du Sud » (1979), la quatrième enquête du détective barcelonais Pepe Carvalho, publiée en 1981 et impeccablement traduite en français en 1982 par Michèle Gazier au Seuil, se démarque des deux précédentes en s’inscrivant très directement dans la politique politicienne espagnole de l’époque, fictionnalisée certes, mais néanmoins truffée de références à peine déguisées à l’histoire authentique du parti communiste espagnol et à sa monumentale gueule de bois alors en gestation, comme dans d’autres pays européens, pour des raisons à la fois partout structurelles et localement bien spécifiques. Manuel Vázquez Montalban s’est visiblement délecté, alors même que Madrid se prépare, dans la réalité, à résonner des bruits du coup d’état avorté de février 1981 (que Javier Cercas traitera, d’une manière bien différente, dans son magnifique « Anatomie d’un instant » de 2009), à associer les mélancolies inévitables, masquées par le vrai-faux cynisme de son héros, d’une époque enfuie de lutte souterraine aux palinodies déjà apparentes d’une transition démocratique dans laquelle, si la superstructure (au sens marxiste du terme) évolue, l’infrastructure demeure d’une constance inébranlable, en faveur des possédants jamais vraiment rassasiés, en une forme toujours renouvelée du « Il faut que tout change pour que rien ne change » de Giuseppe Tomasi di Lampedusa et de son « Guépard » (1958) . Et la délectation acérée de l’auteur est ici particulièrement contagieuse pour la lectrice ou le lecteur : un vrai régal. 

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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