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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Meursault, contre-enquête » (Kamel Daoud)

Le meurtre d’un Arabe anonyme par Meursault en 1942 comme filtre décapant de la colonie qui écrase et de la post-colonie qui échoue.

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Meursault, contre-enquête

Publié en 2013 chez barzakh à Alger, puis en juin 2014 chez Actes Sud, le troisième roman du journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud, qui a également publié deux recueils de nouvelles, permet au lecteur français une fascinante plongée en angle oblique dans une certaine Algérie contemporaine, et dans l’impossible digestion de cent trente ans de colonialisme par cinquante ans d’indépendance aux trop nombreuses failles, en remontant au meurtre fictionnel, mondialement célèbre, d’un Arabe par un Blanc sur une plage algéroise chauffée au soleil.

Dans cet univers-ci, le roman « L’étranger » (1942) n’a pas été écrit par un certain Albert Camus, philosophe et romancier humaniste, mais, sous forme de récit autobiographique « arrangé », par le meurtrier Meursault lui-même, qui n’a finalement pas été guillotiné, mais est devenu écrivain.

Dans un bar d’Alger de nos jours, refuge rare et menacé, emblématiquement excessif, d’une société qui ne courba pas toujours à ce point l’échine face au rituel religieux, le narrateur, vieillard, se confie à un étudiant, doctorant en cours d’enquête pour sa thèse : il est le frère de cet Arabe anonyme abattu de plusieurs balles au soleil, soixante-dix ans plus tôt, par Meursault.

« Aujourd’hui, M’ma est encore vivante.
Elle ne dit plus rien, mais elle pourrait raconter bien des choses. Contrairement à moi, qui, à force de ressasser cette histoire, ne m’en souviens presque plus.
Je veux dire que c’est une histoire qui remonte à plus d’un demi-siècle. Elle a eu lieu et on en a beaucoup parlé. Les gens en parlent encore, mais n’évoquent qu’un seul mort – sans honte, vois-tu, alors qu’il y en avait deux, de morts. Oui, deux. La raison de cette omission ? Le premier savait raconter, au point qu’il a réussi à faire oublier son crime, alors que le second était un pauvre illettré que Dieu a créé uniquement, semble-t-il, pour qu’il reçoive une balle et retourne à la poussière, un anonyme qui n’a même pas eu le temps d’avoir un prénom.
Je te le dis d’emblée : le second mort, celui qui a été assassiné, est mon frère. Il n’en reste rien. Il ne reste que moi pour parler à sa place, assis dans ce bar, à attendre des condoléances que jamais personne ne me présentera. Tu peux en rire, c’est un peu ma mission : être revendeur d’un silence de coulisses alors que la salle se vide. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai appris à parler cette langue et à l’écrire ; pour parler à la place d’un mort, continuer un peu ses phrases. Le meurtrier est devenu célèbre et son histoire est trop bien écrite pour que j’aie dans l’idée de l’imiter. C’était sa langue à lui. C’est pourquoi je vais faire ce qu’on a fait dans ce pays après son indépendance : prendre une à une les pierres des anciennes maisons des colons et en faire une maison  à moi, une langue  à moi. Les mots du meurtrier et ses expressions sont mon bien vacant. Le pays est d’ailleurs jonché de mots qui n’appartiennent plus à personne et qu’on aperçoit sur les devantures des vieux magasins, dans les livres jaunis, sur des visages, ou transformés par l’étrange créole que fabrique la décolonisation. »

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Ce narrateur d’origine modeste, issu du peuple illettré, ne dénonce pas explicitement les maux qui sont ses cibles potentielles. Beaucoup plus matois, beaucoup moins fiable, se gardant de tout dire, tout révéler, attendant son heure, au privilège du grand âge et de la bosse roulée, il lui suffit en somme de raconter les trois contre-enquêtes ayant tenté d’élucider le mystère de cet anonymat complet de la victime – absence de signes et de preuves, absence de témoignages concrets, absence de certitudes, qui renvoient peut-être même le frère supposé au rang de simple mythomane. Raconter d’abord celle de sa mère, enquête de pauvresse engluée dans les figures imposées du rite funéraire et de la haine déjà viscérale ; raconter ensuite la sienne, au moins en partie – car n’est-ce pas au fond la quête même d’une vie ? -, frisant la folie et risquant comme l’écho de l’absurdité incarnée par Meursault ; raconter enfin celle d’une jeune intellectuelle libérée, juste après l’Indépendance, rationnelle et sensible, incarnation d’un avenir algérien qui aurait pu exister si…

L'étranger de Visconti 1

« Je vais te résumer l’histoire avant de te la raconter : un homme qui sait écrire tue un Arabe qui n’a même pas de nom ce jour-là – comme s’il l’avait laissé accroché à un clou en entrant dans le décor -, puis se met à expliquer que c’est la faute d’un Dieu qui n’existe pas et à cause de ce qu’il vient de comprendre sous le soleil et parce que le sel de la mer l’oblige à fermer les yeux. Du coup, le meurtre est un acte absolument impuni et n’est déjà pas un crime parce qu’il n’y a pas de loi entre midi et quatorze heures, entre lui et Zoudj, entre Meursault et Moussa. Et ensuite, pendant soixante-dix ans, tout le monde s’est mis de la partie pour faire disparaître à la hâte le corps de la victime et transformer les lieux du meurtre en musée immatériel. Que veut dire Meursault ? « Meurt seul » ? « Meurt sot » ? « Ne meurs jamais » ? Mon frère, lui, n’a au droit à aucun mot dans cette histoire. Et là, toi, comme tous tes aînés, tu fais fausse route. L’absurde, c’est mon frère et moi qui le portons sur le dos ou dans le ventre de nos terres, pas l’autre. Comprends-moi bien, je n’exprime ni tristesse ni colère. Je ne joue même pas deuil, seulement… seulement quoi ? Je ne sais pas. Je crois que je voudrais que justice soit faite. cela peut paraître ridicule à mon âge… Mais je te jure que c’est vrai. J’entends par là, non la justice des tribunaux, mais celle des équilibres. Et puis, j’ai une autre raison : je veux m’en aller sans être poursuivi par un fantôme. Je crois que je devine pourquoi on écrit les vrais livres. Pas pour se rendre célèbre, mais pour mieux se rendre invisible, tout en réclamant à manger le vrai noyau du monde. »

L'étranger de Visconti 3

Si le frère narrateur de Kamel Daoud dénonce, c’est principalement dans les creux de ses récits lancinants, ressassant en volutes désabusées – mais pas nécessairement désespérées -. la possibilité de l’ignorance de l’autre, l’acceptation centenaire de l’infériorité structurelle de l’Arabe anonyme face au colon européen, la présence jamais démentie du racisme et du suprématisme blanc, la réalité des guerres fratricides et des montées aux extrêmes, la corruption des pouvoirs issus des ralliements tardifs aux maquisards et des lendemains de victoire qui déchantent à vive allure, le terrible effondrement psychologique qui entraîne un peuple entier des prometteuses années de braise de Mohammed Lakhdar-Hamina aux années de soufre de la Sonatrach mettant un pays en coupe réglée et corrompue, pour finir par échouer dans les années de sel d’une religion paradoxalement victorieuse, développant comme un cancer ses pires penchants à l’oppression sociale et au rituel étouffant.

« Les bars encore ouverts dans ce pays sont des aquariums où nagent des poissons alourdis raclant les fonds. On vient ici quand on veut échapper à son âge, son dieu ou sa femme, je crois, mais dans le désordre. Bon, je pense que tu connais un peu ce genre d’endroit. Sauf qu’on ferme tous les bars du pays depuis peu et qu’on se retrouve tous comme des rats piégés sautant d’un bateau qui coule à un autre. Et quand on aura atteint le dernier bar, il faudra jouer des coudes, on sera nombreux, vieux. Un vrai Jugement dernier que ce moment. Je t’y invite, c’est pour bientôt. Tu sais comment s’appelle ce bar pour les intimes ? Le Titanic. Mais sur l’enseigne est inscrit le nom d’une montagne : Djebel Zendel. Va savoir. »

S’il traque impitoyablement les non-dits, les interstices philosophiques et politiques qui rendent possible le meurtre au soleil, et tout particulièrement ceux qui échappaient à l’humanisme confronté à l’absurde du « Mythe de Sisyphe » (1942), contemporain de la scène originelle du crime, prenant acte aussi du déchirement et de l’indécision du Camus honni par toutes les parties en présence pour sa poursuite tenace d’une improbable voie médiane étroite au moment de la guerre d’indépendance, le roman de Kamel Daoud, par l’étrange voix de ce vieillard fraternel, invente bien une autre « voix qui crie dans le désert », qui est aussi celle d’un juge-pénitent, de plus d’une manière, comme on le découvrira à mi-parcours, et qui se fait l’écho complice de celle du Clamence de « La chute » (1956), et témoin d’une parenté réelle avec l’Albert Camus désenchanté de 1958-1960.

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Usant de la langue, de ses plis et de ses replis, pour mieux montrer insidieusement à quel point, même lorsque les récits de deux vainqueurs contradictoires s’affrontent, l’histoire des véritables vaincus leur échappe encore et toujours, ne pouvant subsister, peut-être, que dans la mise en gloire des ratiocinations d’un vieillard dont jamais on ne saura la part de ce qu’il invente, oublie ou travestit, le soir, autour d’un verre, Kamel Daoud nous offre le très grand roman d’un humanisme qui meurt encore et encore.

La superbe lecture de ma collègue et amie Charybde 7, qui m’a fait découvrir ce grand roman, est ici.

Et c’est ainsi avec une grande joie que la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) recevra Kamel Daoud le vendredi 26 septembre (2014) à partir de 19 h 30.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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daoud

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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