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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Le Métier de mourir » (Jean-René Van der Plaetsen)

Au Sud-Liban, un rêveur casqué caricatural pour tenter d’exprimer certaines facettes du métier de soldat. Une bien triste déception littéraire.

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Plaetsen

« Inch Allah. Si Dieu le veut, Favrier. » Belleface cracha vers le sol puis il se tut. Il venait d’allumer une cigarette dont il inhala la fumée jusqu’au fond de ses poumons. Le mélange âcre et brûlant de goudron et de nicotine lui donna un haut-le-cœur. Après trois bouffées, il écrasa la tige de papier et de tabac dans une boîte de conserve vide qui faisait office de cendrier. La première cigarette de la matinée est réputée être la meilleure de la journée ; pour Belleface, c’était la pire, mais les suivantes étaient assez bonnes pour le convaincre de continuer à fumer. Il se saisit alors de sa baïonnette et il reprit le morceau de bois qu’il taillait quelques instants plus tôt.
« Dis-moi, le Vieux, répondit Favrier, pourquoi parles-tu si souvent arabe ? Tu parlerais hébreu, je comprendrais, mais l’arabe…
– Même si je suis juif, je suis un peu arabe quand même, fit Belleface an jouant avec la partie crantée de la lame de sa baïonnette qu’il frottait maintenant contre le haut de la paroi de la boîte de conserve.
– J’ai du mal à m’y habituer, dit Favrier. Au fait que tu parles arabe, mais aussi à tout ce bruit que tu causes avec ta baïonnette. D’ailleurs, pourquoi es-tu le seul à utiliser une kalachnikov alors que nous avons tous un M 16 ? »
Belleface ne répondit pas et continua à faire aller et venir la lame de son arme contre la boîte de métal, émettant un bruit à la fois strident et grinçant et, à la longue, irritant pour les nerfs.
« C’est normal, reprit Belleface au bout de quelques instants. Tu ne peux pas tout comprendre. Tu n’es là que depuis trois mois. » Il arrêta de gratter son arme contre la boîte.

1985, à quelques kilomètres de Tyr. Belleface, colonel « retraité » de l’armée israélienne et ancien légionnaire français en Indochine, juif ashkénaze dont toute la famille a été assassinée dans les camps nazis, commande un check-point de l’Armée du Liban-Sud, la milice chrétienne soutenue et dirigée de facto par Israël entre 1978 et 2000 pour servir de point d’appui à l’invasion du Liban lors de l’opération Paix en Galilée (particulièrement emblématique du sens presque ironique de la litote et de l’antiphrase dont témoigne régulièrement la nomenclature opérationnelle de Tsahal) et de « tampon » face aux milices chiites libanaises, tout particulièrement le Hezbollah, ensuite. Entre fouilles des coffres des voitures locales souhaitant accéder à la zone protégée, inspections des positions du périmètre et attente angoissante des inévitables attaques kamikaze toujours à redouter, Belleface médite sur sa vie passée, sur son futur envisagé et sur le métier de soldat en général, et sympathise avec un jeune engagé volontaire français en qui il voit peu à peu naître le fils qu’il n’a pas eu, tout en citant toutes les dix minutes (y compris sous forme de monologue intérieur) des extraits de L’Ecclésiaste.

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« Et toi, le Vieux, ça fait combien de temps que tu es ici ? » demanda Favier au bout d’un long moment.
Belleface observa le silence. Il n’avait pas envie de parler de lui et, même s’il aimait bien Favrier, cela ne le regardait pas. Cela ne se fait pas, quand on est un soldat, de dire qu’on a plus de cinquante ans. Cinquante-huit ans, songea-t-il, c’est l’âge de la retraite dans presque toutes les armées du monde. Dieu merci, Tsahal n’était pas trop regardant sur les dates de naissance de ses effectifs et lui avait permis de continuer à exercer son métier.

Auteur en 2017 de « La nostalgie de l’honneur », remarquable biographie partielle de son grand-père, le général d’armée Jean Crépin, compagnon de la Libération et homme-clé de la saga Leclerc de 1940 à 1945, biographie récompensée par de nombreux prix littéraires, Jean-René Van Der Plaetsen échoue pourtant tristement avec ce premier roman, publié chez Grasset en 2020. Déployé brièvement au Liban avec le 7ème bataillon de chasseurs alpins, au sein des casques bleus de la FINUL, avant de devenir journaliste au Figaro à vingt-six ans, en 1988, l’auteur dispose certes d’une connaissance de première main de la chose militaire, au plus près du terrain. Cette prémisse prometteuse s’étouffe malheureusement, avant de se noyer complètement, dans une mystique religieuse judéo-chrétienne parfois fort surprenante qui voit son personnage se penser obsessionnellement en gardien casqué de l’Occident face aux hordes jadis communistes et désormais islamistes, ce qui serait après tout une possibilité – même baroque et quelque peu anachronique en 1985 – d’opinion et d’écriture, mais qui, sous le poids des clichés et des platitudes enfilées au fil des pages, masque mal l’essai (ou la tribune libre) de peu de substance, maquillé à gros traits en roman.

On pourra donc aisément se dispenser d’affronter ce qui a été pour moi une franche déception, et, pour saisir au plus près les composantes du métier de soldat « de terrain » depuis 1945, se plonger ou se replonger, par exemple, côté français, dans les romans ou les reportages de Jean Lartéguy, souvent imités et rarement égalés, ou dans le somptueux et rusé « L’art français de la guerre » d’Alexis Jenni – ou même  dans l’excellent travail analytique de Michel Goya, « Sous le feu » – et, côté israélien, sans remonter au captivant « Lieutenant au Sinaï » de Yaël Dayan ou à l’impertinent « Infiltration » de Yehoshua Kenaz, s’offrir le somptueux et autrement convaincant « Beaufort » de Ron Leshem.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Le Métier de mourir » (Jean-René Van der Plaetsen)

  1. C’est rare que tu fasses une critique négative !

    Publié par Anthony | 30 novembre 2020, 14:36

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