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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Beaufort » (Ron Leshem)

L’évacuation israélienne du Sud-Liban en 2000, au plus près d’une section de commandos.

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À une dizaine de kilomètres de la frontière séparant le Liban d’Israël, au pied du vieux château croisé de Beaufort, une petite base militaire a été, entre 1982 et 2000, l’un des points-clé de la ligne de défense israélienne au Sud Liban, destinée à prévenir les tirs et les incursions du Hezbollah en Galilée.

Journaliste, Ron Leshem a rencontré par hasard lors d’un reportage à Gaza un jeune officier qu’il a ensuite longuement interrogé à propos de sa dernière année de déploiement à Beaufort (1999-2000), en tant que chef d’une section de commandos. Après avoir rencontré certains autres de ses camarades de combat de l’époque, il a extrait de ce matériau un incroyable premier roman, « Beaufort », publié en Israël en 2005, et traduit en français en 2008 par Jean-Luc Allouche au Seuil.

Mais moi, je me souviens des lumières de Kyriat-Chmona s’éloignant à l’horizon, cette nuit-là, les battements de cœur de toute la section, je te le jure, je les entends, la première fois qu’on gravit la crête. Le froid ne fait que se durcir. Et, à part nous, pas âme qui vive, et presque pas de village dans le secteur. Le convoi s’étire, l’épais brouillard l’avale, et l’on n’y voit pas à cent mètres. Les tanks se déploient pour nous couvrir. Pendant notre trajet, j’essaie de nous repérer à travers l’étroit sabord, détaille dans un murmure la carte des menaces, balance notre doctrine de combat en version abrégée. Je marmonne : « Interdit de parler. » D’où le coup va-t-il venir ? J’ai envie de crier au commandant qu’on s’éloigne trop de notre axe, mais je me mords les lèvres et me tais. À partir de ce moment, plus personne ne pourra me dire : « Tu n’as aucune idée de ce que c’est, le Liban. Attends d’y mettre un pied. » J’y suis, enfin, c’est l’essentiel. Une colonne interminable, une progression à pas de tortue – le Safari des vivres, le Safari des combattants, le Safari des essences, derrière eux le camion des munitions avec une grosse grue, un Abir avec le médecin et l’infirmier, encore deux Safari de combattants, le Hummer du commandant, le Hummer de l’adjoint, le Hummer des transmissions électroniques. Ochri me demande si j’ai apporté mes dessous fétiches. Ils sont sur moi, je lui fais signe, parce que notre sort dépend de mes caleçons, même si ça signifie trente-deux jours de crasse.

C’est en réalité le film de 2007 (Ours d’argent au festival de Berlin cette année-là), adapté du roman et réalisé par Joseph Cedar en étroite collaboration avec Ron Leshem lui-même, qui m’avait littéralement sidéré initialement, me conduisant à placer le roman sur ma pile de lectures… futures (comme on le voit, il peut y avoir un certain décalage temporel entre l’entrée et la sortie de cette pile). La première demi-heure, en particulier, avec l’arrivée à Beaufort d’un expert artificier et la scène de déminage qui s’ensuit, est inoubliable, et constitue sans doute l’une des plus puissantes scènes de guerre contemporaine qu’il m’ait été donné de voir à l’écran.

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Et je revois le portail de la forteresse s’ouvrir devant nous, puis le véhicule stopper dans un nuage. Et chacun de se saisir de ce qu’il trouve à portée de main – sacs, équipements, à lui, pas à lui – et de se ruer comme un hystérique à l’intérieur. Les chefs maugréent à voix basse : « Magnez-vous le cul ! Filez, filez ! Plus vite que ça ! » Des hommes descendent, d’autres montent, interdit de piétiner sur place, il faut s’abriter vite dans l’espace protégé. Quand le parking grouille de dizaines de combattants, c’est là que l’ennemi crache ses salves d’obus. Et moi, je fais de mon mieux, à l’aveugle, je ne reconnais personne autour de moi, j’attrape la chemise d’un soldat inconnu et me laisse traîner à sa suite. Je suis jeté dans un sas encombré, recouvert de béton brut de tous côtés. De longs corridors sans entrée, sans issue. Une pièce mène à des escaliers escarpés qui ne débouchent nulle part, une impasse. Puis une série de salles au plafond bas éclairées d’ampoules rouges. Et des civières. Un court instant plus tard, je me retrouve dans l’une des pièces de sécurité : un boyau étroit et long, une sorte de caverne souterraine, des murs bombés aux parois de métal rouillé et des lits comprimés de trois étages qui pendent de la voûte par de lourdes chaînes.

Adossé au château-fort en ruine, dominant toute la région depuis son belvédère, le fortin Beaufort est ici un personnage à part entière : ses zones sous le feu de l’artillerie du Hezbollah, ses espaces protégés, ses tranchées labyrinthiques conduisant aux divers postes d’observation de plus en plus automatisés (et garnis de mannequins) au fur et à mesure que l’ennemi s’enhardit (et se dote de missiles plus perfectionnés, aptes au tir direct d’embrasure notamment), son mobilier à géométrie variable en fonction des jours et des heures, ses souterrains profonds, sa crasse poisseuse et sa fatigue permanente. Beaufort est l’écrin de ce groupe de soldats, professionnels en diable, soudés au-delà du « raisonnable » vu de l’extérieur, naturellement disciplinés et néanmoins monstrueusement gouailleurs (dans l’un de ces mélanges qui continue de nos jours à étonner les observateurs militaires étrangers de l’intimité de Tsahal), rassemblés autour du lieutenant Erez, échantillon militaire qui, plus que dans tout autre pays, représenta longtemps une pertinente coupe transversale de la société israélienne. L’un des nombreux intérêts de ce roman d’une fébrile intensité est d’ailleurs de provoquer la comparaison avec une coupe similaire effectuée vingt années plus tôt, celle de Yehoshua Kenaz dans son « Infiltration » (1986), et de mesurer l’écart observé entre les conscrits de l’un et les commandos de l’autre, beau et tragique reflet des mutations psycho-sociales d’Israël entre 1955 et 2000 – le magnifique film « Kippour » (2000) d’Amos Gitaï pouvant tenir lieu de ligne de partage des eaux dans le domaine.

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Une fois, Lilakh m’a demandé : « C’est quoi au juste, ton Beaufort ? » Et moi, j’ai pensé qu’il est très difficile d’expliquer avec de simples mots. Il faut avoir été là-bas pour comprendre, et même ça, ça ne suffit pas. Parce que Beaufort, c’est une foule de choses. Comme toute forteresse militaire, Beaufort, c’est le jacquet, du café noir et des toasts : on joue au jacquet en pariant des toasts. Le perdant les prépare pour tout le monde, quelque chose de costaud avec du basilic. Quand on s’emmerde plus que d’habitude, on joue au poker pour des clopes. Beaufort, c’est vivre sans un millième de seconde d’intimité des semaines entières avec sa section, lits emmêlés, et être capable d’identifier, en plein sommeil, l’odeur des rangers de chacun d’eux. Yeux fermés, réussir à tout moment à savoir qui a lâché un pet, en se repérant à l’odeur. C’est à ça qu’on mesure la véritable amitié. Beaufort, c’est mentir à sa mère au téléphone afin de ne pas l’inquiéter. Tu diras toujours : « Tout est super, je viens de prendre ma douche et j’allais me mettre au lit », alors que tu ne t’es pas douché depuis vingt et un jours, qu’il n’y a plus d’eau dans les citernes et que, dans une minute exactement, tu dois prendre ton tour de garde. Et ce n’est pas un tour de garde de routine : tu dois grimper vers la position la plus effrayante de la forteresse. Quand elle te demande la date de ton retour à la maison, tu lui réponds en code : « Maman, tu te rappelles le nom du chien des voisins ? Alors, enlève la valeur deux de la première lettre, et, ce jour-là précisément, je m’en vais d’ici. » L’essentiel est que le Hezbollah n’écoute pas et n’en profite pas pour faire exploser ton convoi.

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Les romans mettant justement et intelligemment en scène la fraternité des camarades de combat, sous ses diverses formes à travers l’histoire relativement récente, ne sont certes pas rares, et « Beaufort » s’inscrit résolument parmi les sommets du genre. Pour rendre compte de la complexité des sentiments et des sensations, souvent dissimulée sous une épaisse couche d’argot et de fanfaronnades diverses, il a fallu au traducteur Jean-Luc Allouche une belle imagination langagière, allant réinventer un mélange de jargon ad hoc de soldat et de langue des banlieues pour reproduire la lingua franca de ces combattants d’élite majoritairement issus désormais des cités de « durs-à-cuire » et de « cacous » des environs de Tel-Aviv, de Jérusalem, d’Haïfa ou de Beersheva (il me semble malgré tout avoir été un peu moins à l’aise dans la traduction du vocabulaire technique militaire proprement dit, avec la présence de quelques savoureuses bizarreries en français : « les soixante-trois tonnes du VAB », par exemple). C’est peut-être toutefois lorsqu’il organise le télescopage romanesque entre l’univers confiné de Beaufort et celui des « jobniks » (militaires techniciens, avec une connotation nette : « de l’arrière ») d’abord, de la société civile (et particulièrement celle des mouvements de familles demandant l’évacuation du Liban par Israël) ensuite, qu’il fouille les liens confrontant la vie des commandos au front et celle de leurs familles et amis, la manière de rendre compte de la peur et du courage, du patriotisme et de l’idéologie, que Ron Leshem atteint son maximum de beauté et d’efficacité. Lorsque la décision est prise en haut lieu d’évacuer le Liban (et Beaufort en particulier) après dix-huit ans de présence et un nombre significatif de morts israéliens au combat, le mélange de rage et de sens de l’absurde qui saisit les soldats (et qui multiplie tout à coup par dix ou cent celui qui les avait étreints lorsqu’après une escarmouche mortelle, une procédure était changée sans autre explications – retour d’expérience qui rend encore plus absurde le cadavre du camarade concerné) rappelle un autre monument de la guerre coloniale, vécue « de l’intérieur », celui de la révolte qui envahissait (potentiellement au moins) « Les centurions » et « Les prétoriens » de Jean Lartéguy lorsqu’ils apprennent que l’Algérie sera indépendante, et sans présence française.

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Fourman a donné ses instructions et les sections ont commencé à dérouler les mèches blanches entre les mines. Une telle mèche contient du TNT et du plomb, elle est enveloppée dans du jute et gainée de plastique blanc. Sa longueur est de cent-vingt-cinq mètres seulement, ce qui signifie qu’il faut en relier des dizaines de ce genre l’une à l’autre par des nœuds doubles si on veut en recouvrir tout un fortin. Ça prend au moins quatre heures de rang : passer d’une mine à l’autre, extraire la bande d’introduction, enfiler la mèche à l’intérieur du trou, charger l’explosif et, pour éviter les courts-jus, ajouter des branchements supplémentaires et des sécurités. Et à partir de ce moment-là, on le savait, il y avait le risque d’être tous pulvérisés. Risque difficile à évaluer en pourcentages, risque qu’on ne pouvait pas ne pas prendre, saisir que, peut-être, on disparaîtrait tous, car une mèche comme celle-là, si elle prend un coup, elle explose et emporte tout avec elle. Parce qu’une mèche qui se consumer à trois mille mètres à la seconde, aucune chance d’en réchapper.

Dans une langue à la fois très simple et très puissante, complexe et nuancé dans sa brutalité apparente, riche d’une empathie subtilement ironique en permanence, « Beaufort » est un très grand roman, bien au-delà de la simple plongée dans la guerre contemporaine (même si la phrase pensive qui échappe à l’un des meilleurs généraux israéliens évoqués ici, « nous étions englués dans les tactiques, sans stratégies », résonne toujours terriblement à l’heure des divers conflits de Syrie, d’Irak ou d’Afghanistan) et dans l’histoire actuelle d’Israël.

Ce qu’en dit Raphaëlle Rérolle dans Le Monde est ici, ce qu’en dit Gilles Heuré dans Télérama est ici, ce qu’en dit (en anglais) Jascha Hoffman dans le New York Times est ici, et ce qu’en dit Matthew J. Reisz (en anglais – et avec un peu trop de « spoilers », attention) dans The Independent est ici.

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