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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Le chant de la frontière » (Jim Lynch)

À l’extrême ouest de la frontière entre États-Unis et Canada, un garde-frontière pas comme les autres, géant ornithologue et artiste, bouleverse bien malgré lui les subtils équilibres des trafics, des contrebandes et des paranoïas économiques, politiques et patriotiques. Humour caustique et grand art.

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Lynch

Tout le monde se souvenait de la nuit où Brandon Vanderkool avait survolé le champ de neige des Crawford et capturé le Prince et la Princesse de Nulle Part. Cette histoire était si insolite et elle fut répétée tant de fois de manière si vivante qu’elle s’incrusta dans les mémoires des deux côtés de la frontière, au point d’oublier qu’on n’en avait pas été témoin personnellement.
Cette nuit avait débuté comme les quatre précédentes. Brandon essayait de ne pas se sentir dans la peau d’un imposteur tandis qu’il scrutait les champs, les collines et les routes, guettant des individus, des véhicules, des sacs, des ombres… c’est-à-dire tout ce qui n’avait rien à faire là. Il doutait une fois de plus de posséder les qualités requises pour faire un bon garde-frontière.
Il passa devant les champs de framboisiers endormis de Tom Dunbar, où, dans un élan de patriotisme, Big Tom avait construit une réplique de la statue de la Liberté haute de six mètres. Elle vieillissait à toute allure, à moins que, comme l’affirmait le vieil homme, elle n’eût été vandalisée par des Canadiens. À contrecœur, Brandon fit un signe de la main aux frères Erickson qui s’esclaffèrent et mimèrent un salut militaire dès qu’ils l’eurent reconnu dans son uniforme. Il dépassa dans un bruit de ferraille la laiterie de Dirk Hoffman, où Dirk en personne, juché sur un escabeau en bois, apportait la dernière touche à un nouveau panneau destiné aux écologistes : LES BAINS DE BOUCHE AUSSI SONT DES PESTICIDES !
Brandon donna un petit coup de klaxon poli, puis zigzagua au milieu de la route entre les nids-de-poule à moitié gelés. Il voulait aller voir de plus près la silhouette frangée d’une buse à queue rousse – vingt-six -, puis la croupe blanche d’un pic flamboyant – vingt-sept -, et suspendue au-dessus de tout cela, la forme en boomerang d’une hirondelle bicolore solitaire – vingt-huit.
Plus que jamais, Brandon avait l’impression de se promener sur le boulevard de son existence en étant payé pour faire ce qu’il aimait depuis toujours : observer les choses de près, encore et encore. Le côté répétitif et familier lui convenait. Il avait passé les vingt-trois années de sa vie sur ces terres agricoles et dans ces petites villes modestes, coincées entre les montagnes et la mer intérieure qui longeait le nord de l’État de Washington. Dès qu’il voyageait en dehors de ce réseau, il était désorienté, surtout quand il s’agissait de villes frénétiques grouillant de néons, de pigeons et de nains aux yeux exorbités qui le regardaient bouche bée. Deux heures passées dans les canyons flashy de Seattle ou de Vancouver et ses circuits s’enrayaient, ses mots se mélangeaient, et il craignait que son existence ne s’achève avant qu’il ait pu en comprendre le sens.
Certaines personnes mettaient ses excentricités sur le compte de sa dyslexie, si prononcée qu’un pédiatre écervelé avait parlé de don : alors qu’il risquait de n’être jamais capable de lire ou d’écrire mieux qu’un écolier, il verrait toujours des choses que nous ne pouvions pas voir. Selon d’autres avis, il était à l’étroit dans ce monde, tout simplement. Il prétendait mesurer deux mètres car les gens sont incapables de concevoir une taille supérieure, mais, en réalité, on pouvait lui attribuer cinq centimètres de plus et il n’était pas du genre maigrichon. Cent cinq kilos de viande et d’os empilés à la verticale sous un sourire en coin et une touffe de cheveux provocatrice qui lui donnaient l’apparence d’une sculpture inachevée. Sa taille avait toujours déclenché des attentes déraisonnables. Des professeurs d’art affirmaient que ses peintures d’oiseaux étaient aussi extraordinaires que son corps. Des entraîneurs de basket déliraient sur son potentiel, jusqu’à ce qu’il abandonne définitivement ce sport après avoir vu ce gigantesque Indien marquer un panier à la place d’un Jack Nicholson à moitié comateux dans Vol au-dessus d’un nid de coucou. Les grandes femmes s’extasiaient elles aussi devant sa puissance, jusqu’à ce qu’elles entendent ses élucubrations et son rire guttural ou qu’elles regardent ses œuvres de plus près.

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Le comté de Whatcom, avec en son sein l’emblématique petite ville (5 000 habitants) de Blaine, tout au bout de l’Interstate 5, marque la pointe nord-ouest des États-Unis « continentaux ». Terre principalement agricole et forestière, coincée entre le Puget Sound et la chaîne des Cascades, à mi-distance de Seattle et de Vancouver, elle comprend plusieurs des passages les plus fréquentés entre le Canada et les États-Unis, sur un terrain où la frontière se limite souvent à un simple fossé d’irrigation entre deux exploitations agricoles de nationalités différentes. Terre de passage légal, mais aussi chemin privilégié pour des entrées illégales, en toute discrétion, venant du Canada, de la part d’immigrants clandestins, de trafiquants de marijuana (réalisant, comme dans toute Prohibition, de fort juteux profits du fait de la différence de statut entre les deux pays concernant cette drogue douce, interdite d’un côté, autorisée à usage thérapeutique de l’autre), et, plus récemment (le roman se passe en 2005 ou à peu près), terroristes islamistes putatifs bénéficiant – d’après les nationalistes états-uniens toujours à l’affût – du laxisme supposé des autorités canadiennes, entraînant un renforcement aux allures exponentielles de la branche locale de la Border Patrol, l’unité de police chargée de faire respecter l’intégrité et la sécurité des frontières terrestres des États-Unis.

C’est au sein de celle-ci que vient d’être incorporé le tout jeune Brandon Vanderkool, géant bonhomme souffrant sans doute de troubles para-autistiques et d’une acuité auditive, visuelle et sensorielle résolument hors normes, passionné avant tout de nature, d’ornithologie (il connaît par cœur les caractéristiques de milliers d’espèces d’oiseaux, et ne peut s’empêcher, chaque jour, de compter in petto les rencontres auxquelles il est confronté, de près ou de loin) et d’œuvres d’art parfaitement baroques (pour lesquelles la notion même d’art brut pourrait avoir été conçue) réalisées à partir de matériaux naturels et artificiels assemblés au hasard secrètement calculé de ses pérégrinations frontalières. Lorsque, chance du débutant ou sixième sens, il se met, dès ses premières patrouilles, à multiplier de plusieurs facteurs le taux d’arrestation de franchisseurs clandestins de la frontière, sans même le vouloir, semble-t-il, alors même que la menace d’infiltration terroriste semble furieusement croissante, c’est tout le délicat équilibre séculaire du comté, et les masques parfois épais séparant les postures politiques affichées par les uns et les autres de leurs éventuels arrondissements de fin de mois, qui se mettent à trembler et vaciller.

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Wayne Rousseau se leva bien avant l’aube afin de réinventer l’ampoule électrique.
Travaillant dans sa cave à la lumière des lampes à pétrole et des bougies – autrement, ça n’aurait pas été drôle -, il tripota pendant des heures des bobines de platine, de titane, de nickel et de cuivre, jusqu’à ce qu’il se soit roussi tous les doigts de la main droite. Rien ne resta allumé plus de onze secondes avant de s’éteindre en clignotant ou en explosant.
Au cours de la semaine précédente, Wayne avait testé les quatre-vingt-quatre premiers filaments d’Edison, sans déroger à la pénible chronologie qui imposait de couper, fixer, électrifier et libérer chaque matériau, et leur combinaison, à l’intérieur d’une réplique de tube à vide qu’il avait commandée à une entreprise assez louftingue de Montréal. Après avoir achevé moins d’un dizième des tests d’Edison, il se sentait déjà abattu et vidé. Il attacha du tungstène à l’intérieur du tube, le scella, le relia à la batterie et abaissa l’interrupteur. L’ampoule s’éclaira un instant, scintilla, puis explosa. Wayne arracha ses lunettes de protection et balaya le sol.
Edison et ses assistants avaient essayé mille deux cents matériaux – dont les poils de barbe, les cartes à jouer et le fil de pêche – avant de trouver un filament fiable. Mille deux cents. Plus Wayne était habité par Edison, plus il se demandait comment un homme pouvait nourrir une telle obsession, au point de transformer une avalanche quotidienne d’échecs en un puissant stimulant.

Jim Lynch nous avait conquis dès son enchanteur premier roman de 2005, « Les grandes marées », dans lequel déjà un personnage puissamment atypique, en communion presque surnaturelle avec la nature (en l’espèce, celle de l’estran du Puget Sound et des innombrables découvertes qui peuvent s’y révéler à marée basse), l’attachant pré-adolescent Miles, bouleversait joyeusement son environnement familial, amical et social, quasiment à son corps défendant. Avant de nous proposer plus tard l’exceptionnel « Face au vent » de 2016, et son incursion multi-niveaux (ou multi-coques) dans le monde un peu à part des adoratrices et des adorateurs de la navigation à voile sous toutes ses formes, avec le concours, encore, d’une famille pas tout à fait comme les autres, il y avait eu ce deuxième roman, « Le chant de la frontière », publié en 2009 et traduit en français en 2011 par Jean Esch aux éditions des Deux Terres (sous le titre « À vol d’oiseau »), avant d’être repris chez Gallmeister en 2020. Comme un Percival Everett qui dissimulerait ses analyses socio-politiques (notamment, en l’occurrence, celles du « Supplice de l’eau ») sous un subtil assemblage de couches de nature writing ultra-documenté, d’ornithologie joliment digérée à la manière d’un Isaka Kôtarô ou d’un Norman Lavers, Jim Lynch nous offre ici un formidable mélange d’humour et de tendresse s’appuyant sur le bizarre et sur l’improbable, juste à la limite du fantastique, pour un véritable régal de causticité politique et de bonhomie incisive.

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Norm se tourna face au Canada et lança un regard noir en direction des collines tape-à-l’oeil à l’est d’Abbotsford, où de gigantesques fenêtres scintillaient telles des piscines verticales. Là-bas, une maison sur trois cultivait de la marijuana à ce qu’on racontait. Vrai ou pas, ça correspondait au sentiment grandissant de Norm : l’économie marchait sur la tête. Alors qu’il avait du mal à joindre les deux bouts avec ses vaches malades, des Canadiens gagnaient des millions en vendant de la drogue et des gamins de Seattle amassaient des fortunes sur Internet et dans des mondes virtuels dont il n’avait pas besoin et qu’il ne comprenait pas. Les millionnaires de Microsoft ? Ça ressemblait à une arnaque de vente par correspondance, et pourtant il entendait sans cesse parler de gamins qui prenaient leur retraite à trente ans. Pendant ce temps, lui n’avait pas le moindre contrôle sur le coût de sa production. Quand le prix du lait augmentait, les gros exploitants s’agrandissaient et les cours chutaient tandis que le coût de tout le reste s’envolait. Taxes foncières. Assurances. Matériel agricole. Absolument tout. Rien que ces deux dernières années le prix des aliments pour animaux avait presque doublé alors que celui du lait n’avait guère bougé depuis des décennies. Il était même inférieur à ce qu’il était en 1984 quand plus de la moitié des exploitations laitières de la vallée s’étaient jetées sur les offres de rachat du gouvernement. Norm aurait dû en faire autant. C’était évident maintenant. Il aurait pu vendre son troupeau quatorze dollars les cent livres puis cultiver des framboises. Il aurait engagé quelques travailleurs clandestins et pris des vacances en hiver – à condition de s’arranger avec sa morale et son patriotisme. Mais ce qui le rendait encore plus marteau que les fermes converties en champs de framboises, c’étaient celles qui devenaient des lotissements ou des ranchs pour parvenus en vacances. Pire que tout, certains snobinards gardaient les granges et les silos au nom d’une nostalgie charitable pour une Amérique qu’ils n’avaient pas connue. Presque la moitié des silos n’étaient pas plus authentiques que les fausses devantures de magasins de ces petites villes de l’arrière-pays qui s’échinaient à exploiter le filon du Far West. Combien de temps faudrait-il encore attendre avant que le spectacle de la vallée ne se limite aux grandes exploitations et à quelques fermes familiales délabrées destinées à amuser les touristes ? Regardez ! Voici Norm Vanderkool qui continue à traire ses vaches à genoux !

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À propos de Hugues

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