☀︎
Notes de lecture 2012

Note de lecture : « Infiltration » (Yehoshua Kenaz)

L’un des romans-phares de la littérature israélienne. Une réputation justifiée.

xxx

infiltration

Publié en 1986, traduit en français en 2003 par Rosie Pinhas-Delpuech chez Stock, le troisième roman de Yehoshua Kenaz est rapidement devenu un best-seller en Israël, avant d’être considéré par beaucoup comme l’un des dix livres les plus importants de la littérature israélienne contemporaine. À la lecture, cette réputation flatteuse semble largement justifiée.

En 1955, de jeunes Israéliens effectuent leur service militaire au sein d’une unité regroupant les appelés souffrant de légères déficiences physiques ou psychologiques, insuffisantes pour justifier une exemption, mais ne permettant pas l’intégration à une unité de combat. Ces quelques mois passés ensemble, vus à travers le regard des cinq narrateurs choisis au sein de cette section, fournissent l’occasion d’un subtil passage en revue, souvent en demi-teintes, d’éléments-clé de la société israélienne, développés entre 1948 et 1956, mais encore très présents aujourd’hui (relations et préjugés entre sabras, ashkenazes et sépharades, prégnance et opposition des cultures religieuse et kibboutznik, ambiguïté – ou absence d’ambiguïté ! – des sentiments et opinions vis-à-vis des Arabes, rôle de la langue dans l’intégration et la position sociale, culture politique des militaires, culture militaire de la société,… et bien d’autres encore).

4862

Si l’ambiance de la base d’entraînement lorgne parfois du côté ironique et absurdement farfelu du « Catch 22 » de Joseph Heller, et que le mythe national israélien prend certainement quelques coups au passage, le propos est nettement sérieux, et la galerie parfois baroque des appelés de cette section ne peut faire oublier que l’on traite ici avant tout, et avec brio, de la perte de l’innocence, avec peut-être encore plus d’acuité qu’un Vargas Llosa dans « La ville et les chiens », dont le lycée militaire péruvien n’était pas confronté à la lancinante question de la normalité et de la vie « malgré tout » au sein d’une société nécessairement obsidionale comme le fut l’Israël des années 1948-1982…

Un très grand roman, où la polyphonie des narrateurs, leurs cruautés et leurs amusements occasionnels, fluidifiant le propos, n’en masquent pas le redoutable tragique…

infiltration1

« Nous avions fini la ronde. Devant la baraque, Avner s’est assis par terre et, adossé contre un tronc d’eucalyptus, son fusil entre les genoux, il a mis sa tête entre ses mains. Il regardait d’un air songeur le ciel nocturne. Dans ces moments de silence, on entendait la symphonie des dormeurs. Ronflements, murmures, une toux, un soupir, un cri brusque. Quelque chose de maladif suintait de la baraque, comme des vapeurs malsaines et contaminées de corps défectueux, inaptes, les enfants perdus de Sparte jetés du haut de la montagne déserte. »

une-scene-du-film-israelien-de-dover

« En ce moment même, un groupe de parachutistes passe sans doute la frontière vers la Jordanie ou l’Égypte, se glisse sur les chemins des villages, grimpe sur les montagnes en terrasses, descend dans les oueds sans faire rouler la moindre pierre, sans se faire repérer sur les crêtes ; on entend dans les villages les chiens aboyer, ou quelqu’un crier : « Min Hada ? », et aussitôt, comme un seul homme, tout le monde s’aplatit au sol, puis ils quittent la route, contournent le village et avancent vers les champs et les vergers de ce pays antique et mystérieux éclairé par une autre lune, par-delà la frontière ; ils portent sur leur dos les explosifs qui feront sauter le poste de police ou le commandement du camp militaire, vont semer la confusion et la peur parmi leurs soldats, et aussitôt les agresseurs vont se retirer et rentrer par des chemins tortueux, agiles et légers, audacieux et sagaces, tous semblables à Alon, tous cuivrés et de bronze, avec sur leurs épaules les civières des blessés qu’ils n’abandonneront jamais en territoire ennemi.
En ce moment même sans doute, un commando suicide de fedayin s’infiltre en ISraël, marche dans les orangeraies proches de la frontière, s’en va vers les villages agricoles et les routes pour guetter sa proie, lancer des grenades sur un autobus, tuer ceux qui reviennent d’un mariage, se jeter sur le gardien d’une station de pompage. Le visage enveloppé dans un keffieh, un visage vide, qui ne ressemble à rien. »

Le roman a été adapté en film en 2011 par Dover Kosashvili.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

08/25/2003. Yehoshua Kenaz, israeli author

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :