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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Le roi des Krols » – Le Livre des Purs 1 (Olivier Martinelli)

Une somptueuse et surprenante entrée en fantasy de la part d’un auteur que l’on appréciait déjà tant sur d’autres terrains de jeu.

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J’ai tué mes premiers Palocks à l’âge de 17 ans. Ça s’est produit à la tombée du soir, en bordure de village. Tous ceux de mon clan avaient pris position devant les premières maisons. Tous ceux en âge de porter les armes. Les filles à l’arrière, cordes tendues, flèches pointées vers le ciel lugubre. Les hommes à l’avant, droits face au danger qui fondait sur eux. Les cheveux longs des guerriers fuyaient des casques et planaient dans le vent. Les mâchoires étaient crispées. Les jointures des doigts étaient bleues de trop étreindre les lances et les glaives.
Je n’avais jamais rencontré de Palocks avant ce jour. Des légendes circulaient à leurs sujets… Des dessins aussi… Des croquis approximatifs. Mais les anciens étaient toujours réticents à nous parler d’eux. Ce qui épaississait le mystère. Nous parvenions à imaginer leurs longues silhouettes blanches, leurs armes, leurs montures. Mais leurs visages n’avaient pas de traits, leurs orbites étaient creuses.
La chose qui m’a le plus frappé, ce jour-là, ce n’est ni la couleur de leur peau ou de leurs armures, ni le sixième doigt qu’ils portaient à chaque main. Non. Ce qui m’a marqué, c’est la couleur de leurs yeux… Un bleu si clair et en même temps si profond qu’il en devenait translucide… Des yeux qui semblaient pénétrer votre âme.
J’en ai tué trois pendant l’assaut. Mon père n’était pas loin de moi. Je voyais son bras fendre l’air. Je voyais ses ennemis tomber. Et surtout, je voyais son regard qui ne me lâchait pas. J’y lisais de l’inquiétude, de la fierté et peut-être même de l’amour. Des sentiments que je n’avais jamais devinés chez lui.
Mais je vais trop vite, là. Parce que, avant cette attaque, j’ai vécu dix-sept ans au milieu des miens… Dix-sept ans de paix. Oui, dix-sept ans de paix avant que la fureur ne vienne hanter notre contrée et réveiller de vieux démons.

Daan, dix-sept ans, est le fils aîné du charpentier du village de Glomek, l’une des cinq bourgades du vaste cirque naturel de Kilos, où le peuple beleck, dit-on, s’est volontairement confiné jadis, à l’écart du reste des Krols, après un grave différend dont on ne parle pas, aujourd’hui. Une vie paisible se déroule là, rythmée par de rudes saisons, par des jeux endiablés et par des apprentissages guerriers, filles et garçons largement confondus. Pourtant, lorsqu’un ennemi séculaire et incroyablement obstiné se débarrasse des éboulements rocheux massifs qui barraient depuis longtemps l’entrée du cirque pour faire sauvagement et mortellement irruption dans ce havre apparent, le monde bascule brutalement, et les paisibles agriculteurs et artisans belecks doivent redevenir, en un clin d’œil, ce qu’ils étaient jadis : les plus redoutables combattantes et combattants du monde connu, avec à leur tête un chef de guerre, sorti de sa retraite, comme on en fait peu.

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Il neigeait depuis deux jours. Les flocons doux et paresseux marquaient le début de l’hiver. Ils s’accrochaient aux toits et recouvraient déjà les champs et les cimes qui cernaient la contrée. Des paysages magnifiques, paisibles qui me réchauffaient le cœur. Ce n’était pas encore le grand froid, mais ma mère avait exigé de chacun de nous qu’il adopte la tenue de saison, une courte et épaisse tunique, un pantalon chaud et le long manteau rouge des Belecks. Nous avions grandi tellement vite, mes frères et moi, que nos pantalons étaient trop courts. Ils nous arrivaient aux mollets. Nous avons beaucoup ri, le jour de l’essayage. Les rires, c’était ma mère qui les faisait entrer dans la maison. Mon père était plutôt sombre, peu loquace. Il nous a observés comme s’il nous découvrait, comme si nous étions des étrangers. Ma mère a donné mon pantalon à Lak, âgé de quinze ans. Lak a donné le sien à Luk qui venait, lui, de fêter ses treize printemps. Et j’ai récupéré l’une des nombreuses tenues de mon père. Comme toutes les filles, Zila devait porter un fuseau jaune. Elle aussi s’était allongée. À seize ans, elle était, à présent, aussi grande que ma mère, qui s’est mise au travail tout de suite.
Mon frère Lak avait une auréole bleu-jaune autour de l’œil gauche. Il avait gagné cet hématome dans la partie de boulon contre les frères Gouriak. Entre un coude et un œil, c’est toujours le coude qui gagne. Zila portait une griffure sur la joue. Le cerclage d’une bille l’avait éraflée lors d’un accrochage avec un adversaire. Mais nous avions vaincu la meilleure équipe de Glomek. À présent, nous pouvions affronter celles des autres villages. Le grand tournoi au Temple devait se dérouler bientôt.

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Comme je l’avais expliqué ici lors de la parution de « L’enfant de poussière » de Patrick K. Dewdney, en 2018, je ne lisais plus beaucoup de fantasy ces dernières années, loin de mes années boulimiques, plus anciennes, auprès de ce genre littéraire si particulier. Et puis il y a eu en effet le véritable choc ressenti à la lecture de la saga sus-mentionnée, le deuxième tome après le premier, et la révélation si chaleureusement recommandée par plusieurs amies et amis, du « Livre des Martyrs » de Steven Erikson : deux puissants déclics pour ramener à la vie, avec une vigueur renouvelée, le souvenir des joies ressenties jadis en plongeant dans Jack Vance ou Fritz Leiber, et beaucoup plus récemment tout de même, chez le grand Glen Cook. Ma curiosité ainsi revenue dans ce domaine, elle fut ainsi davantage encore attisée avec la publication de ce « Roi des Krols », premier tome d’un diptyque annoncé, aux éditions Leha en septembre 2020, sous une belle couverture de Marc Simonetti, car ce n’est pas en tant qu’auteur de fantasy que je connaissais et appréciais jusqu’ici Olivier Martinelli : poète rock flamboyant et pertinent (« La nuit ne dure pas » en 2011, « Une légende » en 2014, ou encore « Mes nuits apaches » en 2019), explorateur déterminé de certaines affres de la guerre d’Espagne (« Quelqu’un à tuer » en 2015) ou de la guerre d’Algérie (« L’ombre des années sereines » en 2015 également), ou encore chroniqueur alerte et paradoxalement souriant de la vie dans la lutte contre la maladie (« L’homme de miel » en 2017), sans compter nouvelliste footballistique malicieux (dans l’anthologie Antidata « Temps additionnel » en 2012, par exemple), tout cela, oui, et en beauté, mais pas jusqu’alors metteur en scène de batailles épiques conduites dans un déluge de griffes et de crocs, de flèches et d’épées, de sorcellerie et de technologie dévoyée. Et c’est avec un immense brio qu’Olivier Martinelli s’extrait ici des risques du cliché sword & sorcery, des pièges redoutables et sempiternels de la sur-exposition, ou du soufflé épique qui retomberait trop vite, pour nous offrir une tranche saignante à souhait d’épopée intime dissimulant ses incises politiques, conduite avec art à hauteur d’adolescent devenant adulte, dans le bruit et dans la fureur, mais aussi dans une surprenante douceur distillée à touches délicates dans les interstices de la guerre totale et cruelle. Une magnifique réussite, qui nous fait attendre avec impatience le deuxième volume de ce « Livre des Purs ».

Nous aurons la joie de retrouver Olivier Martinelli, en compagnie de Sara Doke, ce vendredi 16 octobre à partir de 19 h 30, à la librairie Charybde (87 rue du Charolais 75012 Paris), pour une dernière soirée de rencontre et discussion avant l’instauration du couvre-feu.

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  1. Pingback: Le Roi des Krols, d’Olivier Martinelli – Les Chroniques du Chroniqueur - 19 octobre 2020

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