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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Une légende » (Olivier Martinelli)

Lorsque le rock télescope le malaise adolescent pour changer radicalement la vie. Éclatant de rage et de beauté, sous le signe de John Fante.

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Une légende

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L’alchimie, à la fois toujours banale et toujours mystérieuse, qui provoque la rencontre avec la musique, et avec la musique rock tout particulièrement, quelque part vers l’adolescence, est sans doute l’une des plus difficiles à faire partager pleinement en littérature

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Olivier Martinelli nous avait déjà donné en 2011, chez Treizième Note, le magnifique « La nuit ne dure pas », une construction emblématique, à partir d’un jeune groupe rock « réel », montrant avec une intense empathie la manière dont des personnalités, des sources d’inspiration passées et présentes, fusionnent, par-delà les différences d’histoire et, en partie, de génération, pour faire collectif, sens et bataille pour le succès et l’art, dans ce monde bien particulier, à la fois presque éternel et toujours un rien suranné qu’est le rock « indie ». Sa nouvelle « Jonas », publiée chez e-fractions au printemps dernier, cristallisait en onze pages la saisie de l’instant fugace par lequel, magie noire et néanmoins bienveillante, au fond, du rock, l’enfant devient adolescent.

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Avec ce « Une légende » qui paraît chez e-fractions le 1er septembre 2014, Olivier Martinelli prouve avec éclat et tendresse qu’il compte bien parmi les très rares écrivains français – et peut-être même écrivains tout court, car il joue là dans la cour des maîtres anglo-saxons de l’écriture rock – capables de rendre avec justesse, authenticité et puissance ce fabuleux cocktail : le doute intime, l’incommunicabilité, la passion et la rage de vaincre en beauté qui saisissent certaines et certains lorsque le rock télescope le malaise adolescent, changeant radicalement leur vie pour quelques années, ou pour toujours.

« Un soir, à la sortie d’un concert, j’ai rencontré ce gamin. Remarquez, j’étais pas tellement plus vieux. Je lui donnais dans les seize ans. Un bouton d’acné lui avait laissé une marque entre les sourcils… Un cratère de la taille d’une pièce de monnaie. Ça lui faisait comme un troisième oeil. Sa voix n’avait pas terminé sa mue. Du coup, il n’osait pas trop parler. Il se contentait, une fois sur deux d’émettre un rire débile… Celui typique de l’adolescent mal dans sa peau. Il portait sur ses épaules décharnées, le tee-shirt à l’effigie de mon groupe. Il attendait que je dédicace le livret du CD qu’il venait d’acheter. Il me regardait comme un demi-dieu… Une légende. Il devait s’imaginer que le talent m’était tombé dessus au berceau… Que chacun de mes actes, chacune de mes créations étaient guidés par la main de Dieu… Que depuis mon plus jeune âge, un charisme indéniable irradiait de ma personne… Que les filles se battaient pour un baiser volé sur mes lèvres. »

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Jesus and Mary Chain.

Suivre ces quelques mois ou années de la jeune vie d’Antoine Bardini, que son nom place fatalement, à quelques lettres près, sous la double étoile de John Fante et de Louis-Ferdinand Céline, c’est pénétrer malicieusement, avec toutes les apparences de la plus authentique sincérité, et avec tout l’arsenal de la maîtrise des mythes fondateurs du rock’n’roll (jusqu’au somptueux, improbable, poignant et drôle bref passage par les États-Unis et aux décompositions sauvages et hilarantes de mélodies de variété française, passées au tamis de Jesus & Mary Chain), dans le passé recomposé d’un chanteur de rock qui, peut-être, à l’arrache et au prix joyeux de folles tournées en J9, de tremplin rock en centre culturel, de salle confidentielle en bar improvisé, aura transformé boutons d’acné, cheveux gras et pulsions masturbatoires en l’étoile éclatante du riff qui tue, de la voix qui bouleverse et de l’aura qui enrage et apaise à la fois.

« On devait affronter trois autres groupes, deux de Paris et un de Rouen. Celui de Rouen était très pop et les deux autres étaient un mélange de nihilisme punk et de chanson réaliste… La grande mode à l’époque. Les punks portaient tous des Doc Martens et leurs jeans troués étaient retroussés aux chevilles. Leurs cheveux partaient dans tous les sens. Quant aux trois musiciens du groupe pop, on aurait dit des clones de Daho. J’aime beaucoup Daho. Mais sa personnalité et sa musique tiennent sur un fil. Essayez de l’imiter et ratez votre coup d’un demi-centimètre et vous aurez l’air totalement ridicule. Les clones de Daho, visiblement, avaient raté leur coup d’un bon mètre. »

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John Fante

Si vous ajoutez au fabuleux mélange un guitariste de hard à l’estime de soi dégradée mais à la réelle puissance dissimulée, une batteuse (oups, pardon… un batteur, car : « — La prochaine fois que tu me traites de « batteuse », je t’éclate. Je suis batteur. « Batteuse », ça n’existe pas. ») qui n’a froid ni aux yeux ni ailleurs, un manager fils de bourgeois, passionné, fou et infiniment généreux, un grand frère confiant, une mère possessive et dépassée, une grand-mère d’anthologie, et la discrète présence du football dans le paysage, vous obtenez in fine l’un des plus beaux textes de rock qu’il m’ait été donné de lire, associant par touches et avec une certaine aisance l’humour à auto-dérision d’un Nick Hornby, la tendresse mystérieuse d’un Douglas Cowie, la ferveur culturelle d’un Marc Spitz et, bien entendu, la cohérence poétique désenchantée d’un John Fante.

« On a pioché tous les deux et c’est elle qui a commencé. Elle n’avait pas beaucoup d’instruction, ma grand-mère, mais elle ne faisait pas une faute d’orthographe. Le certificat d’études en poche, elle avait tout de suite travaillé dans l’épicerie familiale à Rio Salado, un petit village de son Algérie natale.
Elle plaçait toujours des mots très élégants, des mots comme « volage », « lagune » ou « boa ». En général, ça ne lui rapportait pas grand-chose parce qu’elle ne visait ni les mots « compte double », ni ceux qui comptaient triple. À l’inverse, j’avais, au Scrabble, les mêmes qualités que celles qu’on me prêtait au foot. Et au foot, j’étais un buteur. Peu importait la beauté du geste, la seule chose qui comptait pour moi, c’était de faire trembler les filets adverses. Et j’étais capable de marquer avec toutes les parties du corps… pointe, tibia, genou. Au Scrabble, donc, je pouvais faire 38 points avec un H bien placé. »

Pour conclure, je ne peux qu’inventer le message qu’un maître de la basse qui tonne aurait certainement pu prononcer : « Meet Antoine Bardini, learn how to stop worrying and love him: you won’t regret it ! » (Lemmy Kilmister).

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Olivier Martinelli

Olivier Martinelli (Photo : David Andorra / Le Midi Libre)

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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