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Notes de lecture 2016

Note de lecture bis : « Quelqu’un à tuer » (Olivier Martinelli)

Du plomb coincé dans la gorge durant la Guerre civile espagnole, portant loin ses conséquences.

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Publié en 2015 à la Manufacture de Livres, le sixième roman d’Olivier Martinelli est sans doute, moins directement bercé de rock et d’énergie brute que les précédents (et tout particulièrement que les excellents « La nuit ne dure pas » en 2011 et « Une légende » en 2014), son plus saisissant jusqu’ici, en diffusant sa quête artistique dans un magnifique tableau d’enfance et d’adolescence de guerre civile, et de traces laissées par celle-ci.

J’ai commencé très tôt la tristesse. J’étais tellement doué pour ça. Ça venait sans doute de ma mère, de ses épaules voutées, de l’air accablé qu’elle promenait dans toutes les pièces de l’appartement. Les gens de gauche sont toujours un peu tristes. Et je n’ai jamais connu quelqu’un plus à gauche que ma mère. On ne peut pas être heureux quand on a trop de conscience sociale.
Je me souviens qu’à sept ans, je ne passais pas une journée sans pleurer. Il fallait toujours que je me trouve une bonne raison. J’aimais bien inventer des désastres dans ma vie. J’imaginais ma mère morte. Je me voyais seul, en orphelinat, maltraité par des instituteurs sadiques. En dehors de ma mère, il n’existait personne de plus malheureux que moi à cent kilomètres à la ronde. J’avais un tel besoin d’amour…

Deux fils conducteurs, dont l’articulation à la fois brutale et délicate constitue l’un des mystères du roman, jouent pour nous les torrents terriblement impétueux : celui d’une quête contemporaine et désespérée, dans sa mélancolie radicale, pour échapper à un début de vie parisien, bohème et vide, et retrouver peut-être l’inspiration musicale qui a déserté ses sens et ses doigts de guitariste, d’une part (et dans celle-ci, sans la conduite hallucinée d’un long trajet en voiture, résonnent aussi certains accents du beau « La terre sous les ongles » d’Alexandre Civico) ; celui d’une fuite éperdue dans l’Espagne de 1934, d’autre part, d’un apprentissage d’une certaine vie à la (extrêmement) dure, dont les pérégrinations cruelles portent des lendemains bien étonnants.

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Femme de mineur en lutte (Asturies, 1934)

Mon frère marchait serré tout contre moi. Il ne faisait pas si froid, mais j’entendais ses dents qui s’entrechoquaient. Depuis la mort du caporal Alonso, il n’avait plus prononcé un mot. Je faisais ce que je pouvais pour lui changer les idées. Mais je me rendais compte que je ne savais pas grand-chose de lui alors qu’on partageait la même chambre depuis quinze ans. Je connaissais son odeur, ses petites manies, sa maniaquerie poussée à l’outrance, la tache de naissance collée à sa hanche et que je portais moi aussi. Celle qui épousait la forme des Asturies… Oui, je savais beaucoup de choses sur lui, sauf l’essentiel. Parce que je savais rien de ses rêves.

Parvenir à instiller une poésie cruelle qui doit beaucoup au rock et à ses racines, à la politique aussi, même s’il y a du rebrousse-poil furieux à certains moments de ces lignes, parvenir à construire un lien solide et irascible entre l’horreur de la guerre civile espagnole, le poids futur des illusions tôt perdues, la quête irrationnelle d’un salut éventuel, et la force brute des accords de guitare et de la pierre qui prend forme et évoque : c’est tout cela que réussit l’auteur dans cette romance endiablée à deux voix distantes, s’interpellant par-dessus le cadavre de Federico Garcia Lorca et de quelques autres.

On s’est glissés hors de la maison dans la nuit noire. Le chien des Gimenez hurlait à la mort. Une plainte horrible à cause d’un plomb dans la gorge reçu lors d’une partie de chasse, il y a des années. Un plomb que personne n’a jamais pu lui retirer, même le vieux rebouteux, celui qui vivait comme un ermite au milieu des arbres. Mais bon, c’était prévisible. Je vois pas comment un cataplasme à base de feuilles et une tisane d’orties et de racines, ça peut obliger un plomb à sortir.

Il est des morceaux précoces de vies qui sont comme autant de plombs restant définitivement coincés dans des gorges, et Olivier Martinelli nous en offre ici un témoignage fictif d’une belle puissance.

Ma collègue et amie Charybde 7 en parle superbement sur ce même blog, ici.

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À propos de charybde2

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