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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le modèle occidental de la guerre » (Victor Davis Hanson)

Traquer l’empreinte mentale contemporaine dans le détail intime du combat de hoplites.

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Le modèle occidental

Publié en 1989, traduit en français en 1990 par Alain Billault aux Belles Lettres (et réédité en 2007 dans la collection Texto de Taillandier), le deuxième essai historique de l’Américain Victor Davis Hanson, six ans après la publication de sa thèse « Guerre et agriculture dans la Grèce antique », et douze ans avant la célébrité mondiale que lui apportera son « Carnage et culture », bien au-delà des cercles d’historiens militaires et de spécialistes de la Grèce antique, est relativement peu marqué, à l’époque, par sa lecture ultérieure, idéologiquement rattachable au néo-conservatisme américain, d’une « culture occidentale plus efficace » en matière de guerre, position qui, après son intense médiatisation au lendemain du 11 septembre 2001 et du déclenchement des guerres d’Afghanistan et d’Irak, lui vaut encore aujourd’hui une réputation controversée.

Ce travail précoce, situé plutôt au confluent de sa réflexion sur le soldat-paysan grec et de celles de John Keegan sur la violence telle qu’elle est perçue au cœur du combat (« Anatomie de la bataille », 1976), semble ainsi infiniment moins idéologique et beaucoup plus « purement » historique, même si la capacité réelle de l’auteur à formuler et soutenir des hypothèses relativement audacieuses lui valut déjà à l’époque de belles empoignades avec de nombreux confrères historiens militaires ou spécialistes de la Grèce classique.

S’appuyant, en helléniste et latiniste distingué, sur la lecture de très nombreux textes classiques (sachant notamment traquer les détails apparemment anodins, mais ayant justement force d’évidence culturelle, dans des écrits ne traitant pas de guerre ou de combat), mais aussi (même s’il a un peu tendance à en rajouter, peut-être, sur ce thème) sur son expérience personnelle de culture de la vigne en Californie, il commence par rappeler l’enracinement agricole du hoplite des premiers temps, et la manière dont cette culture fondamentale impacte la manière de considérer la guerre, ce qui constituait le sujet essentiel de sa thèse de doctorat de 1983.

The Western Way of War

La raison d’être de la bataille d’infanterie lourde en Grèce à l’époque classique ne peut résider dans le fait qu’elle était un moyen d’empêcher un désastre agricole. Nous devons plutôt considérer qu’elle se présentait comme une provocation ou une réaction contre la simple menace d’une attaque contre les fermes. Le simple spectacle de pillards ennemis traversant au pas de course, librement, les terres de ceux qu’ils envahissaient était à lui seul considéré comme un outrage aussi bien à la vie privée des individus qu’à la fierté municipale. D’ordinaire, l’on considérait comme nécessaire une réplique rapide sous la forme d’une colonne de fermiers lourdement armés et cuirassés débouchant dans une petite plaine au site approprié, le lieu de travail par excellence en temps de paix, où une bataille brève, mais violente, aboutissait ou bien à des concessions faites à l’armée d’invasion, ou bien à une retraite humiliante et forcée des vaincus vers leur territoire. La victoire finale, au sens moderne du terme, et l’asservissement du peuple conquis, n’étaient considérés par aucun des deux camps comme un choix possible. Les batailles d’hoplites grecs étaient des luttes entre petits propriétaires fonciers qui, d’un commun accord, cherchaient à limiter la guerre et, partant, la tuerie à un affrontement unique, bref et cauchemardesque.

Sur ces bases, Victor Davis Hanson effectue ensuite une série d’analyses en profondeur, rassemblant des travaux déjà existants mais épars, ou formulant diverses hypothèses qu’il entreprend chaque fois de démontrer de son mieux, et le plus souvent de façon convaincante. Pour atteindre son but ultime (l’ancrage d’un « modèle occidental de la guerre » dans la bataille d’hoplites grecque), il balaie d’abord les notions fort rudimentaires à l’époque de stratégie et de tactique, pour se concentrer sur le cœur de l’affrontement, phalange contre phalange, homme contre homme, en passant notamment par une réflexion détaillée sur l’équipement et l’armement, leurs caractéristiques, leurs forces et leurs faiblesses, les contraintes qu’ils engendrent et la manière dont ils impliquent une certaine forme de combat, le tout étant cohérent et raisonné (sans que le mot ne soit jamais utilisé, on reconnaît là les symptômes ou les prémisses de l’analyse du chevalier médiéval comme « système d’armes » au sens moderne du terme, conduite par x). Il ne néglige toutefois pas du tout, au contraire, la manière dont l’organisation sociale et clanique, comme l’âge très variable des combattants, influence la forme du combat, prenant soin notamment de différencier finement Sparte, et ses soldats « professionnels » dégagés de leurs tâches « ordinaires » par des esclaves et ainsi entraînés, du reste de la Grèce, faisant appel à des soldats « amateurs » rassemblés uniquement de manière ad hoc, ce qui favorise bien entendu la recherche d’une forme de combat ne faisant pas la part trop belle à l’entraînement supérieur des « professionnels ».

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Consacrant un chapitre entier à détailler les différents types de sources anciennes qu’il utilise, Victor Davis Hanson étudie ensuite finement les phénomènes de peur avant et pendant l’assaut, ainsi que – se permettant parfois, assez prudemment, d’intéressantes échappées vers des guerres modernes ou contemporaines – les différents moyens, physiques ou psychologiques, individuels ou collectifs, imaginés et mis en œuvre pour lutter contre cette peur qui constitue presque toujours alors le principal moteur de l’effondrement et de la défaite.

Il détaille enfin les caractéristiques du choc de hoplites, de la fameuse « poussée » en laquelle se transforme très rapidement l’affrontement, de l’enjeu tel qu’il est perçu et vécu au sein embrumé et confus de la mêlée, de la manière dont se créent déchirures et brèches, du rôle permanent de la confusion et de la désorientation, voire de la « simple » erreur humaine, dans la genèse de l’effondrement et du massacre pour l’une des deux parties en présence, avant de conclure par une étonnante étude des types de blessures et des ressources limitées de la médecine grecque antique face aux hémorragies lourdes et aux pénétrations infectieuses.

Dans cet exposé du combat entre fantassins à l’époque classique en Grèce, j’ai essayé d’évoquer le cadre de cette expérience de la bataille ainsi que le mal et les difficultés extraordinaires qu’avaient les hommes qui combattaient. J’espère aussi offrir davantage qu’un récit descriptif des coups donnés et reçus. Car ma conviction est que la forme pure de la bataille chez les Grecs nous a laissés, en Occident, possesseurs d’un héritage embarrassant : nous sommes devenus persuadés qu’une bataille autre qu’une confrontation face à face entre des ennemis calmes et déterminés est contraire à nos valeurs et à notre style.
Le modèle grec de la guerre a développé en nous une aversion pour ce que nous appelons le terroriste, le guérillero ou le franc-tireur qui choisit de faire la guerre d’une autre façon et n’est pas disposé à mourir sur le champ de bataille pour tuer son ennemi. Nous n’éprouvons non plus aucun penchant pour l’extrémiste religieux ou politique, le fanatique au comportement suicidaire qui veut périr plutôt que de continuer à vivre en traversant l’épreuve d’une bataille. Nous avons tellement admis pendant les 2500 dernières années le modèle grec de la bataille rangée que nous avons à peine remarqué qu’en fait la guerre en Occident ne lui ressemble plus depuis longtemps, pas plus que nous n’avons remarqué sa disparition dans les guerres de la fin du XXème siècle.
(…) L’on tient pour plus moins admis, dans notre culture, que les hommes et les femmes, comme leurs devanciers grecs, savent naturellement sans que leurs gouvernements aient à le leur dire que l’unique façon de défaire un ennemi est de le rencontrer et d’engager la lutte avec lui dans le but de finir toute l’affaire aussi vite et aussi franchement que possible. Et ainsi ils ont fait leur cette suprême absurdité de la guerre : la bataille rangée.

Peut-être rédigé d’un ton parfois plus « affirmatif » que ce que semblerait permettre l’exposé des sources, il n’en reste pas moins que cet essai impressionne par l’ampleur et la détermination de ses vues, par la manière de bâtir de véritables raisonnements logiques et comparatifs, justifiant certainement les appréciations extrêmement flatteuses portées par John Keegan dans sa préface, comme la postérité importante de ce travail.

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hanson

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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