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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Manu militari ? » (Tristan Leoni)

Luttant intelligemment contre les caricatures de toute nature, une captivante analyse marxisante de ce qu’est l’armée française d’aujourd’hui.

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Nous sommes, paraît-il, « en guerre ». Dans ces rues de Paris où jusque-là les militaires déambulaient paisiblement a même résonné le tac-tac caractéristique de la kalachnikov. La guerre, qu’elle soit civile, continentale ou mondiale, refait progressivement surface dans le champ des possibles des Européens. L’habitude en a été perdue, elle se retrouvera.
Mais, pour ce qui est de comprendre ou d’analyser la période, les patrouilles de soldats ont d’abord un effet déformant. Chez les militants politiques qui les déplorent et ressentent un minimum d’aversion envers l’uniforme, elles font souvent resurgir fantasmes, imprécations et caricatures datés : âge des casernes, kaki, complot, coup d’État, dictature, etc. La rhétorique de tract, comme celle des médias, est en ce domaine faite de clichés et de surenchère.
L’armée serait partout, mais, paradoxalement, elle reste mal connue, car elle n’est plus ce lieu de passage obligé pour des générations de jeunes hommes. Elle n’est pas pour autant un corps isolé du reste de la société, mais bien l’un de ses reflets. La comprendre, ou du moins ne pas trop se méprendre à son sujet, ne nous paraît pas inutile pour qui veut s’atteler à sa critique, à celle de notre société et même, pourquoi pas, pour penser la révolution.
Nos questionnements se concentreront sur celle que nous côtoyons quasi quotidiennement, l’armée française. Une cible de choix puisqu’elle est théoriquement une des plus puissantes de la planète, et l’une des rares capables de projeter des troupes à des milliers de kilomètres. Nous verrons toutefois que, entre le discours et la réalité, existe un certain nombre de nuances.

La critique néo-marxiste contemporaine, y compris sur son versant libertaire, souvent lucide et acérée, prend rarement pour cible, en France, le triptyque armée / politique de défense / capitalisme militaire, laissant ainsi très souvent la place, dans l’opinion publique générale dite « de gauche » ou chez les militants, à une accumulation de clichés et de fantasmes au pire fallacieux et au mieux dépassés. Tristan Leoni, dont on avait déjà pu tester la sagacité et l’érudition dans ses travaux sur l’État islamique (2016), sur la révolution iranienne (2019) et sur les gilets jaunes (2020), nous offre, avec cette version légèrement réactualisée de son ouvrage de 2018, une incursion particulièrement précieuse dans la démythification possible du fait militaire en tant que fait politique (et donc économique) dans la France d’aujourd’hui. Publié en juillet 2020 chez Le Monde à l’envers, « Manu militari ? » (sous-titré avec justesse « Radiographie critique de l’Armée ») propose, pour la fort modique somme de 5 €, une véritable revue de détail qui, en un peu plus de 100 pages d’une réelle densité, conduites d’un ton à la fois précis et légèrement (et joliment) sarcastique, concerne aussi bien la professionnalisation, la réduction des effectifs, la perméabilisation progressive de la frontière jadis presque sacrée entre défense intérieure et défense extérieure, l’apparition des sociétés militaires privées, la communication publique sur-modernisée, ou encore l’insertion dans un dispositif géostratégique où les objectifs industriels et financiers publics ou privés ont la part plus belle que jamais.

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Enfin, notons que les antimilitaristes pourraient se réjouir de Sentinelle, qui provoque dépressions et démissions chez les militaires quand elle n’en fait pas des cibles… « J’avais opté pour l’action et au final on m’a servi de l’ennui », se désole Maxime (en référence à ces journées passées à marcher dans une gare). Cette opération, qui rompt les cycles traditionnels de repos et d’entraînement, complique également la gestion des effectifs, et la disponibilité des unités pourrait même entraîner une baisse du niveau opérationnel des militaires. C’est ce qui est arrivé par exemple à l’infanterie israélienne qui, trop longtemps utilisée pour des opérations de maintien de l’ordre, a perdu ses savoirs-faire et, en 2006, s’est trouvée en difficulté lors de la guerre contre le Hezbollah. Aujourd’hui, si les militants dénoncent une fantomatique militarisation de la société, ce que demandent les officiers c’est avant tout une réelle remilitarisation de l’armée.

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En réglant patiemment et rationnellement leur compte à toute une série de fantasmes qui, comme souvent, masquent des réalités beaucoup plus terre-à-terre, et notamment celles des logiques imparables du capitalisme tardif, Tristan Leoni opère un travail réellement salutaire, en croisant depuis une perspective ouvertement marxisante des regards sur la chose militaire qui pourraient être partagés avec, par exemple, ceux de Michel Goya (« Sous le feu », 2014) ou de Nicolas Mingasson (« Afghanistan, la guerre inconnue des soldats français », 2012), deux auteurs qu’on ne saurait a priori soupçonner d’antimilitarisme primaire, pour une vision de l’intérieur, et ceux, par ailleurs davantage concernés par l’institution sécuritaire en elle-même – et par la part qu’y tient ou y tiendrait l’armée -, de Arié Alimi (« Le coup d’état d’urgence », 2021) ou de Serge Quadruppani (« La politique de la peur », 2011). Avec ses abondantes notes de fin de volume pour qui souhaiterait creuser davantage, avec une impressionnante variété de sources de tous « bords » politiques et avec une grille d’analyse décidément solide, « Manu militari ? » constitue une lecture particulièrement salutaire en ces temps de confusion des horizons, d’abandonisme idéologique et de résignation mortifère – quoi qu’il puisse d’en dire par ailleurs – au manque d’alternatives politiques et économiques, sur un sujet demeurant essentiel à la démocratie comme à l’émancipation collective.

Mais l’histoire est inventive, et, dans le futur, si les temps se troublent encore, on ne sait quel rôle l’armée pourrait être amenée à jouer dans la société. Le coup de force sera toutefois inutile, car la démocratie prévoit toujours (dans ses institutions) la possibilité de sa suspension temporaire, tout particulièrement la Ve République. En attendant, depuis trente ans, ce sont bien de très civils et très démocratiques gouvernements, de droite ou de gauche, qui additionnent lois et mesures sécuritaires et liberticides.

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À propos de Hugues

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