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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Sous pression » (Faruk Šehić)

Quinze rudes et belles nouvelles de la guerre civile yougoslave, côté bosnien.

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On nous amène en première ligne. Partout, boue et brouillard. Je vois à peine le type devant moi. C’est tout juste si on ne se tient pas les uns aux autres par la ceinture pour ne pas se perdre. Autour de nous, des maisons incendiées. La colonne s’étire le long de palissades branlantes. On patauge dans la bouillasse, qui se colle aux bottes en mottes gluantes. Les lignes les plus belles sont celles qu’on prend pour la première fois. Tout a l’attrait du neuf, de l’inhabituel : tout est super-bandant. Surtout quand on prend la ligne de nuit et que le lendemain, à la lumière du jour, on va réaliser qu’on se trouve à la pointe d’un clou. D’un toit tombent des poutres carbonisées qui grésillent dans la boue. Le terrain est très pentu, on crapahute en dérapant dans l’herbe rendue visqueuse par le brouillard. Au premier qui se casse la gueule, la colonne doit s’arrêter et le gars, invariablement, maudit son propre pays et injurie son président. Quand je pense que cette nuit, on va devoir dormir à la belle étoile, j’en ai mal au cul. L’orienteur de la police militaire guide la colonne au sommet d’un piton, autant dire un clou. Emir et moi prenons possession d’une tranchée peu profonde où nous trouvons, crottés de boue, un matelas, un édredon et une poignée de mégots, fumés jusqu’au filtre et fichés nerveusement dans la terre. (« Sous pression »)

Encore étudiant vétérinaire, Faruk Šehić s’engage en 1992, à vingt-deux ans, dans l’armée bosnienne confrontée à la guerre civile yougoslave, qu’il traverse comme commandant d’une compagnie de 130 soldats, sur plusieurs fronts de ce conflit mouvant. Démobilisé à la fin des hostilités en 1995, il devient étudiant en littérature, puis poète et écrivain.

Les nouvelles de « Sous pression » sont ses premières proses publiées, en 2004, et sont traduites en français en 2014 par Christine Chalhoub, aux éditions meet (celles de la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs, à Saint-Nazaire), assortie d’une brève et belle préface de Patrick Deville.

 

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Encore le même plan. Sauf qu’on attaque de jour. Comment est le ciel ? Y a-t-il du soleil ? Je ne me souviens pas. L’uniforme a l’odeur monotone des choses unisexes. L’herbe humide est du même vert-de-gris que les parois des chiottes publiques. Pendant ces quelques minutes qui précèdent l’assaut règne un silence total. Même les bruits de la nature s’éteignent. Ou alors les sens ne les perçoivent plus, occupés qu’ils sont par une seule et unique chose : rester vivant. Tout mon corps est comme une main moite de sueur crispée jusqu’à la crampe. Tir au lance-roquettes, puis succession de rafales entrecoupées de Allah akbar. Nous enfonçons leur ligne avec une facilité inespérée. Faisons irruption dans leurs tranchées désertées. Les veines me sortent de la tête. Les balles explosives font un crépitement de pop-corn. Redžo Begić est à ma droite, à genoux. De la paille dépasse de dessous une couverture militaire. Nous fouillons les sacs des soldats. Le propriétaire de celui que j’ai entre les mains s’appelle Duško Banjac. Son nom est écrit au crayon à papier sur une feuille arrachée d’un carnet de comptabilité. On fourre dans nos poches les boîtes de munitions en carton. Maintenant, du sang épais coule de la bouche de Redžo. Il gargouille ; son visage prend la couleur de la craie. Je pense d’abord qu’il a pris une balle en pleine bouche. On le tire de la tranchée pour le traîner une dizaine de mètres plus bas, dans l’abri. Quelques secondes plus tard, il est mort. On n’a même pas eu le temps de panser sa blessure. La balle lui est entrée dans la poitrine par le haut. Son cœur a éclaté. On le recouvre d’une toile de tente. (« Pour l’éternité »)

 

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Particulièrement féroces et âpres, ces quinze textes, souplement reliés entre eux en méprisant la chronologie pour s’appuyer sur l’ordre confus des opérations sous les crânes, ne cachent rien de la violence des combats, contre les forces bosno-serbes ou contre les milices « autonomistes » bosniaques ralliées au régime de Pale. Ils ne cachent rien non plus de la cuirasse alcoolisée et de la marijuana nécessaires aux soldats pour tenir, au fil de cette succession d’engagements intenses, parfois ininterrompus pendant des semaines, avant que de fugaces retraits de la ligne – voire des permissions – ne permettent un contact avec l’arrière – contact rugueux et rythmé de bagarres acharnées et comme désespérées – ou avec la famille, devenue presque inconnue le temps du conflit. L’altérité radicale et l’aliénation de celui qui est devenu soldat en temps de guerre sont peut-être bien les véritables protagonistes centraux du recueil, que la mise en scène beaucoup plus minutieuse qu’il n’y paraît d’abord, conduite par Faruk Šehić, entraîne ce soldat dans un assaut classique (« Sous pression », « En clair, ceci est un roman »), dans une opération commando (« Pour l’éternité »), dans l’échange de cadavres entre adversaires lors d’une trêve occasionnelle (« L’horreur, c’est notre truc »), dans les affres des tempêtes intérieures (« Au service de neuropsychiatrie », « Kaléidoscope de souvenirs »), dans d’étranges rituels obsessionnels (« Obus couleur de lune »), dans d’improbables poussées de poésie guerrière (« Kalachnikov »), dans la retraite sans gloire (« Mauvais plan »), dans les bagarres effrénées de l’arrière ou  de l’après-démobilisation (« Du crépuscule à l’aube », « Le corps est le nid du serpent », « Les guerriers de l’enfer », « Cartes postales de la planète Mars »), ou encore – fidèle à la terrible réalité – dans la simple attente (« Il y a cette histoire », « La poule noire »).

Le Chauve note les effectifs dans son calepin. Formation de guerre : neuf hommes plus le gratte-papier. Absences justifiées : un, à la caserne (le gratte-papier). Blessés : deux combattants. Morts : un. Au repos pour raisons médicales : un, en neuropsychiatrie (la recrue). Sur place : cinq combattants. On boit des coups de gnôle et on fume sans rien dire. Dehors, le brouillard conquiert le territoire. Les statistiques règnent. Elles manient les déficits et les excédents avec un aplomb imperturbable. Mesurent le moral, pèsent les hommes comme du bétail. Écart type plus ou moins ∞. (« Pour l’éternité »)

Dans les interstices laissés libres par le sang, la violence et la rage résignée, Faruk Šehić laisse s’infiltrer une étrange poésie qui doit sans doute beaucoup à Apollinaire, plusieurs fois cité ou présent en filigrane, une poésie qui, bien loin des fantasmes de « rêveur casqué », tente de et parvient à retrouver la personne qui se terre, apeurée, sous le masque du soldat – et qui tente de donner un sens de fortune à ce qu’il vit, à ce que toutes et tous vivent, sous les shrapnels et les barrages d’artillerie, sous les tirs des snipers et les désolations quotidiennes. De cet équilibre ô combien instable et fragmenté naît un étrange et beau livre.

Quand elle tourne au ralenti, la machine de guerre gonfle de sang les muscles des officiers supérieurs et débride l’imagination des civils. La peur s’estompe et la guerre s’incruste dans le corps comme un appendice boursouflé. (« Kaléidoscope de souvenirs »)

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