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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Boyd – The Fighter Pilot Who Changed the Art of War » (Robert Coram)

La première biographie complète du pilote de chasse, ingénieur, pourfendeur des idioties du Pentagone et stratège souvent éclairé que fut John Boyd.

NOTE DE LECTURE A PARTIR DE LA VERSION ORIGINALE EN ANGLAIS

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Boyd Coram

Publiée en 2002 chez Back Bay Books (une maison d’édition du groupe Little Brown / Hachette), la première biographie exhaustive de l’extraordinaire personnage que fut John Boyd intervenait donc cinq ans après son décès d’un cancer en 1997, à soixante-dix ans.

Journaliste plutôt conservateur et grand reporter, avec un talent particulier pour les sujets concernant l’aviation et la guerre, devenu à partir de cette première réussite un écrivain de biographies plutôt demandé, Robert Coram utilise sa vaste expérience de l’écriture de commande et des sujets impliqués ici pour donner vie, de manière passionnante, à la carrière tumultueuse et pour tout dire unique de ce pilote de chasse américain ô combien atypique.

N’échappant pas tout à fait aux travers habituels des grandes biographies « à l’américaine », l’auteur commence par un assez long récit de l’enfance de John Boyd, récit qui pourrait être fastidieux (et l’est parfois), mais qui révèle par la suite son importance, tant le contexte familial (famille pauvre, père tôt disparu, imposante fratrie aux importants soucis de santé,  élevée par une mère solitaire et exigeante) tint un rôle réel dans la manière dont le futur colonel développa sa volonté de fer, son caractère profondément obsessionnel, et sa foi dans les amitiés indéfectibles nouées contre le reste du monde.

Engagé dans l’armée américaine à 19 ans, il rejoint sa première affectation quelques semaines après la capitulation du Japon, où il demeure jusqu’en 1947, profitant alors du G.I. Bill pour rejoindre l’université, où il obtient un diplôme d’économie, avant de se réengager en 1951, de rejoindre l’US Air Force, et de devenir rapidement un talentueux pilote de chasse, conduisant une vingtaine de missions sur F-86 Sabre dans les derniers mois de la guerre de Corée.

F-86 Sabre..USAF...Koksijde 2008 (1)

F-86 Sabre ( © Wings Over Europe)

« Des pilotes fiers de leur finesse, ne déviant jamais de plus de 50 pieds de leur altitude assignée, de plus de 10 nœuds de la vitesse spécifiée, ou n’exécutant des manœuvres que strictement conformes au manuel, auraient dit de Boyd qu’il avait « la main lourde ». Et ils auraient eu raison. Mais il n’y a pas beaucoup de finesse dans le combat aérien. De nombreux civils, et ceux qui n’ont jamais regardé un avion ennemi à travers un viseur, certainement influencés par les livres et les films sur la première guerre mondiale, ont une perception romantique des pilotes comme chevaliers du ciel, saluant leurs adversaires avant de s’engager dans un duel équitable. Ils imaginent des règles élaborées de courtoisie, et rêvent d’une bataille éthérée en altitude, différente, plus glorieuse et plus gracieuse que celle prenant place dans la boue, à terre. Totale absurdité. Le combat aérien, d’après ceux qui l’ont pratiqué, est une forme de combat rudimentaire et primitive, qui se trouve seulement avoir lieu dans le ciel. Les pilotes de chasse – en tout cas, ceux qui survivent – ne sont pas des gentlemen ; ce sont des assassins qui frappent dans le dos. Ils surgissent du soleil et frappent l’adversaire au moment où il est aveugle. Ils se glissent derrière lui, sous lui, lui tombent dessus par surprise pour arriver derrière sa queue (ses « six heures ») et le descendre avant même qu’il sache qu’ils sont là. C’est pour cela que les pilotes de chasse bougent sans arrêt comme des mouches prises de folie dans une bouteille. Ils ne tiennent jamais une position plus de quelques secondes. Le combat aérien est brutalement sans pitié. Arriver second, c’est mourir, et en général d’une manière plutôt spectaculaire. La plupart de ceux qui sont touchés ne savent même pas qu’ils sont des cibles avant d’être déjà arrosés de balles, couverts de flammes, et lancés pour faire un gros trou dans le sol. Ceux qui voudraient s’engager dans le combat romantique et équitable du type « première guerre mondiale » auraient une carrière très courte. Le combat aérien favorise ainsi ceux suffisamment décidés à utiliser leur avion pour ce qu’il est vraiment : une plate-forme de tir. Il n’y a rien de sophistiqué à se glisser derrière quelqu’un et à le tuer. Le combat aérien est une affaire sanglante, un coup de couteau dans le noir. Les gagnants vivent et les perdants meurent. Boyd savait cela d’instinct, et son style, dès le début, était celui d’un vrai pilote de chasse. » (Traduction libre de l’original)

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F-100 D Super Sabre

C’est au retour aux États-Unis qu’il va devenir une légende vivante, à vingt-sept ans, en devenant d’abord stagiaire doué puis instructeur phénoménal à la légendaire Fighter Weapons School de Nellis AFB, l’école supérieure de l’aviation de chasse américaine. Sur F-100 Super Sabre, avion réputé particulièrement difficile à piloter dans certaines circonstances, il devient « Forty Second Boyd », le pilote capable d’abattre tous les autres, en combat tournoyant (« dogfight »), en moins de quarante secondes. C’est également là qu’il développe, en grande partie sur son temps personnel, sa toute première étude « théorique » (en réalité éminemment pratique) sur l’attaque aérienne (« Aerial Attack Study »), savant mélange d’intuition, de compréhension de ce qui se passe « réellement » au cœur du combat tournoyant et de réflexion physique théorique (encore embryonnaire à ce stade), longtemps secrète, avant de devenir une véritable bible qui révolutionne la manière de concevoir et de conduire le combat aérien d’abord dans l’US Air Force, puis dans toutes les armées de l’air du monde.

Valiant Shield gas station

F-15 Eagle

Après avoir obtenu un master d’engineering à Georgia Tech dans le cadre du programme de formation continue de l’US Air Force, c’est durant son affectation à Eglin AFB, principale base américaine de test des munitions aériennes, qu’il développe par lui-même, avec l’aide précieuse de Thomas P. Christie, qui dès lors protégera de son mieux l’impétueux et iconoclaste Boyd au sein des méandres bureaucratiques et carriéristes de l’USAF et du Pentagone, piratant du précieux temps d’ordinateur par tous les moyens imaginables, sa célèbre théorie de la maniabilité énergétique, qui révolutionne en quelques années, contre toutes les pratiques alors en vigueur, la manière de concevoir un avion de combat. Auréolé par ce succès, malgré son caractère bouillant et résolument rebelle à la hiérarchie aveugle des rapports humains au sein des institutions militaires, il se voit confier successivement un rôle essentiel dans le « sauvetage » du programme F-15, menacé de disparaître après le fiasco du F-111 et l’exemple peu glorieux du F-14 de la Navy, mission dont ils s’acquitte tout en regrettant amèrement les nombreux compromis qu’il aura dû avaler, conduisant in fine à un avion beaucoup plus cher et nettement moins performant que ce qu’il aurait pu être. Il aura ensuite sa revanche finale, peu avant de prendre sa retraite officielle, en dirigeant en sous-main le programme F-16, pour le succès phénoménal que l’on connaît, changeant drastiquement au passage, avec ses amis de la « Fighter Mafia », dont l’incroyable Pierre Sprey, les méthodes de test et d’évaluation des programmes militaires, jusqu’alors profondément corrompues par les industriels de défense et leurs complices au sein des forces armées.

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Une fois retraité, John Boyd entame pour vingt ans une véritable « deuxième carrière » de consultant, théoricien militaire et inlassable prosélyte, à partir d’un travail d’autodidacte proprement impressionnant, en développant notamment la théorie cognitive appliquée de la « boucle OODA », qui aura une longue postérité dans les théories contemporaines du management, par exemple, et surtout, dans une monstrueuse présentation-fleuve de six à neuf heures appelée « Patterns of Conflict », de conduire une formidable tentative de réhabiliation de la manœuvre (par opposition à la tentation blafarde et coûteuse de l’attrition) dans la conduite de la guerre et dans la stratégie contemporaine, réhabilitation qui culminera, quelques années avant son décès, par son étroite association officieuse à la conception décisive de l’opération « Desert Storm » au Koweit et en Irak, et par la refonte intégrale de la doctrine de l’US Marine Corps très largement selon les préceptes de ce colonel de l’armée de l’air.

Une fois débarrassé en pensée d’une profusion de détails parfois inutiles et de nombreuses répétitions, ce texte reste le portrait magistral d’un être hors normes, à la fois force de la nature, dévoué aux tâches qu’il se fixait avec un caractère obsessionnel confondant, penseur résolument original, rebelle indiscipliné mais extrêmement habile à faire triompher ses vues, honni par sa hiérarchie et par les industriels qu’il méprisait volontiers pour leur avidité irresponsable, mais ayant presque toujours su trouver quelque part dans l’institution des « protecteurs » indispensables.

Au long du parcours, Robert Coram nous donne aussi, et pas seulement incidemment, une précieuse description des guerres internes du Pentagone des années 1965-1985, de la corruption du complexe militaro-industriel américain et de ses innombrables gabegies (avec par moments de curieux échos du Kim Stanley Robinson de « La côte dorée »), une très fine analyse « à chaud » de la manière dont peut s’élaborer une théorie stratégique ancrée dans l’histoire comme dans le réel dûment constaté, et une étrange leçon organisationnelle sur l’art et la manière de défendre les « chiens fous » au sein d’une institution, pour le plus grand bénéfice collectif, face à la meute de ceux qui voudraient les réduire au silence pour préserver leurs acquis, leurs habitudes et leurs intérêts personnels.

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Robert Coram

Robert Coram (Photo : Jeff Von Hoene)

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