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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « À l’ouest des ombres » (Seyhmus Dagtekin)

Un lyrisme subtil et combattant, une poésie plus que jamais précieuse en ces temps de replis et de barrières.

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Et le poète, l’artiste n’est pas là pour dire, regardez-moi, admirez-moi, c’est moi le voleur de feu ; il se confondrait alors avec des gourous de la pire espèce, mais il œuvre à une prise de conscience, à ce que chacun puisse voler de son propre feu.

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Écrivant en turc, en kurde ou en français, vivant en France depuis 1987, le kurde (de Turquie) Seyhmus Dagtekin est souvent considéré comme l’un des poètes francophones les plus novateurs de ces dernières décennies. Cette inventivité peut se manifester dans la forme et dans les hybridations techniques (le début de ce dixième recueil, publié en 2016 au Castor Astral, sait par exemple évoluer avec grâce entre l’essai et la harangue – ce qui donnera la matière du manifeste « Sortir de l’abîme » en 2018). Elle s’exprime plus fréquemment encore dans la quête honnête – et exemplaire – de mélanges rares de tonalités, n’hésitant pas à associer, comme on avait pu le constater, par exemple, dans le grand poème « Ma maison de guerre » en 2011, ou même dans le roman de 2004, « À la source la nuit », un lyrisme subtil à une authentique écriture de combat. Capable d’assembler, en une étincelle soudaine ou au contraire en une phrase ramifiée et patiemment travaillée, la violence de l’image guerrière et la douceur du songe enfantin, le paradoxe du comédien et la précision du chirurgien, l’imagination brute et la construction savante (mais toujours discrète), Seyhmus Dagtekin impressionne à nouveau, ici, par la variété redoutable de ses agencements, au service d’une escrime langagière qui atteint toujours sa cible.

Je replonge, l’eau se retire, le sable s’envole
On déverse alors le déclin qui n’attend plus rien de la vie
On déroule la peur des rêves dérangés
La faim des bouches édentées
Le chagrin des visages éreintés
La brume des terres
L’humidité des pores
La rage qui ne débordera pas
Les limites des corps
Moi aussi, je suis contre
Tout contre toi
Pour trouver dans ma salive les vents du nord et les poussières de l’Orient
D’où les traîtres, d’où les boucs, d’où les hyènes
Roubles et lards
Qui savaient où trouver les solides
Où trouver les mâchoires
Pour remplir tombes et orbites
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Nous aussi, le jour venu
nous nous fracasserons contre le peuple total
qui aura une faim d’avance sur le rêve

La grâce reste sur le bout de la langue mais ne se laisse pas nommer

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La poésie de « À l’ouest des ombres » arpente sans complaisance les terres de la culpabilité face au crime que l’on a laissé faire, d’une manière ou d’une autre, en un jeu de miroirs qui évoquera peut-être le grand Hans Magnus Enzensberger, mais aussi celles de l’endiguement nécessaire face au mal, et aux divers talents de bâtisseur infatigable que cette résistance suppose de mobiliser, malgré les discours abandonistes et les résignations plus ou moins directement intéressées. Plus que jamais nécessaire depuis 2016, alors que se déchaînent les tentations de murs, de barbelés et de rejets à la mer, la poésie de Seyhmus Dagtekin inspire et offre son précieux carburant à nos capacités combattantes, quelles que soient les manières dont elles choisissent de s’exprimer in fine.

C’est exactement ce que le corps manquera de dire à son reflet dans le miroir
En attendant que le visage guérisse de ses leurres
Pour ne rien dire de l’absence des cris et des liquides sur la page
À payer par les siècles d’oubli
La minute passée au soleil
Dans la géographie des absents

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Seyhmus-Dagtekin

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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