☀︎
Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Ma maison de guerre » (Seyhmus Dagtekin)

Une poésie à la fois subtile et combattante, entre Kurdistan et Occident, jetant sa langue aux faces des dominations multiformes.

x

ma-maison-de-guerre-325x475

Auteur ces dernières semaines d’un aussi bref que remarquable manifeste, « Sortir de l’abîme », publié au Castor Astral, appelant chacune et chacun à user de création en général et de poésie en particulier pour reconquérir et émanciper les cadres de vie et de pensée confisqués de nos jours par diverses dominations, le poète kurde Seyhmus Dagtekin, écrivant depuis longtemps principalement en français, nous enchante depuis 1997 de recueils acérés, qui chantent le pouvoir du langage, quel que soit l’ancrage choisi en chaque occasion. Avec ce « Ma maison de guerre », paru en 2011, toujours au Castor Astral, le poète construit une série de métaphores à la fois puissamment lyriques et redoutablement combattantes (car les cibles et les adversaires ne manquent pas ici, ni les terrains sur lesquels exercer la résolution de la langue).

J’aurais voulu habiter la statue de la liberté, la jungle qui est dans sa tête
Les tortues, les léopards, les éléphants qui sont sur l’herbe au-dessus de sa tête
En vrai, la statue de la liberté est un dragon
Un dragon caméléon qui pousse sur toutes les balles perdues
Moi, je suis une balle perdue qui n’arrive pas à se retrouver parmi les autres
Une balle perdue qui se couvre de ton ombre
Moi, je suis une balle perdue qui frappe la joue diablement belle de la dragonne,
Une balle de rumeur dans un bol de riz que je tiens sous ton nez
Une balle perdue qui me prend pour ton oeil; me presse contre ton cou
comme un dé à rejouer entre tes seins
Une balle dans les prés, dans les jungles de ta statue

Les inspirations multiples sont subtiles et les ressorts déployés, nettement multivoques. Le poète, s’il maîtrise à la perfection les sources parcourant les montagnes kurdes qu’il quitta en 1987, et s’il refuse sans ambiguïtés le sort assigné par la puissance turque à sa principale minorité ethnique, ne se contente pas de ce combat-là, et ne se croit pas obligé de souscrire au nivellement consumériste à quoi voudrait si souvent se résumer un certain Occident conquérant (même lorsqu’il se fait appeler libérateur). Chacune des citadelles de Seyhmus Dagtekin, pour se constituer imprenable, sait manier aussi bien la ruse que l’assaut, le sous-entendu que la formule tranchante, le verbe clair comme la pensée occultée. Et à la fin, la langue l’emporte, et son soupçon performatif importe.

Je me sabote le portrait en direct
face à la police nationale
dans une pénurie de transe
qui ne peut même pas me cacher
avec ses képis de paille
un serpent à travers mes alphabets
pour me tailler l’image
l’agrafer comme une sentence dans le regard
qui ne peut sortir d’aucune tête
mais peut vider de leurs cases
oiseau de proie, mouche et moucheron
qui provoqueront une envolée de béquilles
sous les ailes de dieu
pour que pousse un tort
à mon prochain
qui puisse me dessiner une voix
au moins, le bas de son profil
pour que je perde trois fois de temps
dans trois fois de langues
et me rabattre sur la prochaine abstinence
dans cette symétrie déficiente
dans cette atroce dépendance
de mon verbe à ma tête
de ma tête au trou
par où sort votre verbe
une serpente noire, fille de proie
passe-front, passe-muraille
ce qui va droit au cœur
les parvis de la charité
qui se doublent d’un chasseur d’eau trouble
pour descendre de l’orée de ces failles vers les gueules que j’aboie
une ligne qui se brise dans l’avidité de la gueule prochaine
mon dieu défigurant
une bouche, une promesse
à l’abri des regards

x

640_photo_e_tatlipinar

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :