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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Autres cauchemars » (Yiğit Bener)

Seize nouvelles stupéfiantes, usant de créatures comme d’outils géniaux à traquer nos pulsions.

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Autres cauchemars

Publié en 2009, traduit en français en 2010 par Célin Vuraler chez Actes Sud, ce recueil de nouvelles du Turc Yiğit Bener offre une stimulante fenêtre pour pénétrer dans l’écriture fictionnelle de ce grand auteur, que j’ai découvert tout récemment par son récit autobiographique, passionnant, « Le revenant ».

Dans ces seize nouvelles, Yiğit Bener déploie un impressionnant arsenal langagier, mobilisant animaux et insectes pour développer une trame métaphorique labyrinthique, où les pires phobies purement psychologiques s’entremêlent aux considérations sociales et politiques, maniant en virtuose la langue pour perdre subtilement la lectrice ou le lecteur entre réel et cauchemar, ou exceptionnellement entre souvenir et rêve.

Scorpion (qui convoque automatiquement, en Turquie, le spectre bienveillant du poète Nâzim Hikmet), tortue, poisson de roche, sauterelle, grenouille, araignée, cafard, moustique, crevette, éphémère, ténia, fourmi, ver de terre, mouche, papillon, homme enfin (au prix d’une inversion de la « Métamorphose » kafkaïenne) : chaque créature vient ici contribuer à dresser un étrange et puissant tableau, clinique et poétique, des pulsions, vitales ou mortifères, qui animent nos esprits fiévreux, pour le meilleur et pour le pire.

On avait surnommé l’Invertébré celui qui avait la moustache pendante. À cause de son allure dégingandée, je crois. Sa lèche nous tapait sur les nerfs : un fayot qui nous regardait de haut. On ne s’est jamais entendus. En revanche, il m’était déjà arrivé de discuter avec son acolyte. Un gars plutôt sympa, pas méchant… En tout cas, c’est l’impression qu’il me donnait… Maintenant, est-ce lui qui avait changé, ou bien moi, ou alors l’un et l’autre, je ne sais pas trop… Mais une chose était sûre : nous n’avions plus rien à nous dire. Il était en colère contre le monde entier : contre tous ces États impérialistes occidentaux qui nous voulaient du mal… les voisins ennemis… le prétendu génocide… ceux qui bradaient nos intérêts à Chypre… Ces escrocs intégristes et affairistes… Le patronat à la solde de l’étranger… La presse collaboratrice… les soi-disant compatriotes qui s’évertuaient à parler cette langue dont on nous avait pourtant enseigné l’inexistence… Les gauchistes invétérés, qui n’avaient jamais réussi à surmonter l’humiliation de s’être fait botter les fesses… Et surtout ces intellectuels peu éclairés, tous aveugles, vénaux, et traîtres de surcroît ! (« L’expérience »)

Öteki Kâbuslar

Ce n’était qu’une simple grenouille, tout ce qu’il y a de plus ordinaire… Elle va mourir, et alors ? On ne va pas en faire tout un plat ! Elle n’était pas comme nous. Elle n’était pas évoluée, n’appartenait pas à une civilisation développée. Supposons que je tranche sa tête à la façon d’un taliban décapitant les infidèles… Serait-ce une grande perte pour la planète ? Un être aussi primaire : sans émotions, ni intelligence… (« L’expérience »)

Si, divine surprise, on croira parfois croiser, au détour d’une page, le Phoebus K. Dank de « L’univers de carton » ou l’Amédée Fleurissoire des « Caves du Vatican », c’est que Yiğit Bener nous offre bien seize fables, seize satires incroyablement rusées qui sont bien loin de ne parler « que » de Turquie, seize pièces jouant subtilement avec un fantastique diffus pour assembler le puzzle des racines de la haine de l’autre et du différent comme des sources de l’empathie et du vivre ensemble.

C’est mon sournois de voisin qui était le grand fautif : il arrosait son jardin matin et soir ! Et, bien sûr, il ne me ressemble pas. Un fainéant, quoi. Il reste dans son jardin, sous le soleil, toute la journée malgré la chaleur infernale… Il a une peau de buffle ! Il ne doit pas souvent se faire piquer, j’en mettrais ma main au feu. Il n’est pas dans la ligne de mire. Vous devriez voir son genre : avec ses longues jambes toutes maigrichonnes… son dos voûté… et des bras fluets si proches de son cou qu’on dirait qu’ils lui sortent des oreilles, des yeux globuleux et sa mâchoire en pointe… On aurait dit un… mon Dieu, ce n’est pas vrai…
Sa dernière invention : réunir à l’arrière de son jardin des seaux remplis d’eau. C’était une soi-disant prévention contre les feux de forêt. Mon œil, oui ! Au contraire, il attise les flammes. Un nid gorgé de larves. Il les fait se reproduire pour qu’ils viennent me piquer je le sais ! Juste pour me narguer. Combien de fois l’ai-je mis en garde, mais il ne me prend pas au sérieux. De quel droit venais-je fourrer mon nez dans son jardin  ? Oh mais j’en ai parfaitement le droit, s’il continue à élever des moustiques sur son terrain pour qu’ils viennent m’agresser dans ma maison, je ne me laisserai pas faire, c’est sûr. (« La fièvre »)

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Bener

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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