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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « De la bête et de la nuit » (Seyhmus Dagtekin)

Une colère poétique froide se fait jour lorsqu’aux frontières sauvagement imposées aux hommes s’ajoute tant et plus de mépris face au reste du vivant.

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Quelque chose de connu peut finir dans notre panse et nous devenir inconnu
Sans que cela ne gêne le vide de notre tête et le plein de notre panse
Quand nous aurons fini d’ingurgiter la terre, nous reprendrons les déjections
Et la folie de l’âge aura le même goût de l’inachevé dans notre bouche

Depuis 1997, dix recueils de poésie, un roman (« À la source, la nuit », en 2004) et un manifeste (« Sortir de l’abîme », en 2018), que ce soit directement en français ou depuis le turc ou le kurde, témoignent année après année de la ferveur – n’excluant jamais une forme de rage refondatrice ni une variante de tendresse légèrement désespérée – avec laquelle Seyhmus Dagtekin lutte de tout son être face à ce qui déchire les êtres humains, que la lame coupable surgisse des histoires familiales maltraitées ou des injustices collectives orchestrées par des nations avides – dont rendaient compte par exemple les flots terribles de « Ma maison de guerre » en 2011 ou de « À l’ouest des ombres » en 2016.

Avec ce onzième recueil, ou plutôt ce long poème en quatre parties, qu’est « De la bête et de la nuit », publié début 2021, toujours au Castor Astral, c’est néanmoins peut-être la première fois que l’on sent sourdre à ce point, chez le natif de Harun (Kurdistan turc), vivant en France depuis 1987, une colère nimbée de férocité, en constatant que, à la guerre de l’Homme contre l’Homme qui le hante depuis si longtemps, s’ajoute chaque jour davantage, malgré les constats et les appels toujours plus urgents, une guerre menée au vivant, avec une immense désinvolture, au mieux, et de cyniques combats retardateurs, dans bien trop de situations.

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Corps devant portes sans provenance, avec si peu de matière
On n’en sait l’âge ni la frontière qu’ils tracent entre leur densité et les portes
Ni quelles images ils projettent vers les intérieurs qui les gardent à distance
En compagnie d’anges déplumés, chevaux décatis
Et ne bougent ni ne parlent

Je peux imbiber ma langue du sang des autres
et sauter par-dessus murs et dépouilles
pour montrer mon agilité
ma propension à aller de l’avant
chercher le miracle à l’intérieur des moelles
moi aussi je peux passer d’un nez à l’autre
avec abris et nuages jonchés de feuilles
où chaque feuille est un lit
où nous nous allongeons
du repos à l’agonie
nous nous enduisons de terre
pour écouler vagues et puits
hors de l’eau et des lits
où tu voudrais nous garder captifs
pour que nous n’ayons pas à ébaucher
le mot de la fin
/
Quelles ténèbres voudrais-tu chasser de ta voix
Chargée de dépouilles dans l’eau où s’étiole la surface des pupilles

Je n’aurai pas la question qu’il faut dans la peau qu’il faut pour disparaître au fil de la discussion
Sans qu’on ne puisse remonter aux premiers frétillements des sens dans le son

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Alors même qu’une lutte constante de la part du poète et de tout ce qu’il inspire et dont il s’inspire tente depuis longtemps de corriger, d’affaiblir et de gommer les frontières artificielles instaurées entre les peuples et les nations, entre les ici et les là-bas, la métaphore se fait ici pour ainsi dire plus cruelle lorsqu’il faut rendre compte du mépris ne ralentissant guère vis-à-vis de ce qui est vivant et qui ne serait pas « nous ». La putréfaction se faufile dans la poésie, de « Exit la terre » à « Tout aussi gras que tu ruines », en pensant par « À chacun son dû, à chacun sa part », au fur et à mesure que notre avidité dégrade, assèche et tue, fort loin des avertissements déjà anciens d’une Rachel Carson ou des efforts diplomatiques plus récents d’un Baptiste Morizot, pour ne citer qu’eux. Une amertume décisive se construit sous nos yeux dans l’écriture de Seyhmus Dagtekin, que même la dernière partie, « Lola au clair de lune », ne parvient pas à effacer, alors que gronde une colère sans pareille, qui appelle moins que jamais la résignation.

À ce moment précis de l’histoire, tu tombes de ta branche, moi de ma chaise
Nous dégringolons dans le vide
Qui peut être eau. Qui peut être sang
Qui peut être le putride
/
À ce moment précis de l’histoire, tu es risible dans ma bouche
Je suis ridicule sur ma branche
La route tourne, les phalènes se brûlent
Les étoiles se cachent, la lune se voile
/
Personne pour me dire ce qu’est la folie
Ni comment lui échapper
À ta folie qui se voit bec
Dans le sang
/
À ce moment précis de l’histoire, un antique braiement se fit entendre
Un âne se mit debout dans le mot pour dire qu’à ce moment précis de la nuit
Notre parole était plus ignoble que son braiement

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