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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La sorcière » (Marie Ndiaye)

Un jeu cruel et rusé avec la notion même de « fantastique au quotidien ».

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RELECTURE

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Quand mes filles eurent atteint l’âge de douze ans, je les initiai aux mystérieux pouvoirs. Non pas tant, mystérieux, parce qu’elles en ignoraient l’existence, que je les leur avais dissimulés (avec elles, je ne me cachais de rien puisque nous étions de même sexe), mais plutôt que, ayant grandi dans la connaissance vague et indifférente de cette réalité, elles ne comprenaient pas plus la nécessité de s’en soucier ni d’avoir, tout d’un coup, à la maîtriser d’une quelconque façon, qu’elles ne voyaient l’intérêt pour elles d’apprendre à confectionner les plats que je leur servais et qui relevaient d’un domaine tout aussi lointain et peu palpitant. Elles ne songèrent pourtant pas à se rebeller contre cet ennuyeux enseignement. Elles ne tentèrent même pas, certains après-midi ensoleillés, d’y couper sous quelque prétexte. Je me plaisais à croire que, cette docilité chez mes filles peu dociles, mes jumelles fulminantes et impulsives, je la devais à la conscience qu’elles avaient peut-être, malgré tout, là, d’une obligation sacrée.
Nous nous installions à l’abri des regards de leur père, au sous-sol. Dans cette grande pièce froide et basse, aux murs de parpaings, fierté de mon mari pour son inutilité même (vieux pots de peinture dans un coin, c’était tout), je tâchais de leur transmettre l’indispensable mais imparfaite puissance dont étaient dotées depuis toujours les femmes de ma lignée. Les jours d’été, les cris et les rires des petits voisins nous parvenaient de leur pelouse toute proche, la lumière tombant du soupirail en rais obliques sur le ciment où nous étions assises semblait s’évertuer à vouloir tirer Maud et Lise d’une application dont elles ne pouvaient comprendre le but, et elles s’acharnaient cependant, sourcils obstinément froncés, leurs petits visages, semblablement studieux et butés dans l’effort, tendus vers moi avec un touchant désir de venir à bout de l’énigme, une patience confiante – certaines qu’elles étaient, depuis leur très jeune âge, que leur tour viendrait de posséder mes dons, certaines et s’en moquant. Lorsque, la séance finie, j’essuyais le sang sur mes joues, épuisée, elles s’approchaient parfois de la petite fenêtre à barreaux pour crier aux copains d’à côté : Ouais, ouais, on vient !, puis elles filaient, identiques et toutes brunes dans leur short, leur maillot de rugby à rayures, après un baiser désinvolte et tendrement condescendant sur mon front en sueur. Rien de ce que je venais de leur apprendre, je le savais, ne serait dévoilé aux petits congénères. Le secret de leurs pouvoirs était jugé par mes filles strictement intime en même temps que fondamentalement inintéressant. En d’autres temps, elles en auraient éprouvé une légère honte. Mais, pratiques, sereines, volontaires, intensément décontractées, avides et, envers l’existence, revendicatrices en toute innocence, elles n’avaient que très peu de pudeur, étaient rarement gênées par quoi que ce fût. Ces intelligentes petites barbares, mes filles, en cela me stupéfiaient.

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Publié en 1996 chez Minuit, le sixième roman de Marie Ndiaye est certainement l’un de ses plus puissants, et demeure aujourd’hui ma préférée parmi ses œuvres. Ces 180 pages de récit en forme de confession inopinée – et parfois comme involontaire – d’une sorcière peu douée, coincée dans une vie pavillonnaire brinquebalante dans la province française (on y entend souvent les échos par anticipation de l’atroce et excellent « Les états et empires du lotissement Grand Siècle » de Fanny Taillandier, tout particulièrement avec le faux personnage secondaire d’Isabelle), écrasée fort benoîtement entre une mère infiniment plus douée qu’elle, deux filles jumelles qui ne le sont pas moins, et un mari d’une indifférence teintée de gêne et d’hostilité à l’égard de son art, si elles s’appuient sur les sources vives qui sont aussi celles, par exemple, du « Cœur cousu » de Carole Martinez, infligent au mythe fantastique de la sorcière un traitement savamment et cruellement décapant, une confrontation de choc avec la société de consommation libérale et capitaliste dans ses aspects les plus sordides : « il faut imaginer Samantha vaincue par une conjuration de nouveaux lave-vaisselles », en quelque sorte.

Mon mari rentrait du Garden-Club, situé à trente kilomètres de chez nous, où il passait la journée à tenter de convaincre des couples aisés et respectables d’acheter pour l’éternité une semaine de vacances annuelle en des lieux aussi variés qu’idylliques du monde entier, une toute petite semaine par an, certes, mais dont Pierrot se chargeait de montrer qu’elle serait inoubliable et de faire comprendre qu’elle s’ajouterait à d’autres semaines inoubliables au cours des années, ce qui, au bout du compte, offrait aux clients quelques centaines de journées merveilleuses pour une somme, assenait alors Pierrot, presque indignement dérisoire. Au Garden-Club, la stratégie de conquête était soigneusement minutée. Invités par un courrier flatteur quinze jours auparavant, les clients potentiels arrivaient pour le déjeuner, dans le grand parc artificiel du Garden-Club, ceint de hautes grilles, en pleine campagne. Ils étaient reçus par Pierrot, qui leur faisait les honneurs du vaste buffet de charcuterie et de salades exotiques, en profitait pour glisser déjà quelques mots de son affaire, puis les conduisait à la piscine, au sauna, au salon de massage, attendant toujours non loin, toujours à portée de vue dans son costume gris clair à l’écusson du Garden-Club, et avançant toujours un peu davantage, chaque demi-heure, dans l’exposé des inconcevables privilèges que donnait l’achat pour la vie entière d’une semaine de prélassement à Bora Bora, à Miami, à Trouville, presque partout où la fantaisie la plus retorse pouvait dicter d’aller. Ensuite, il dînait de façon intime avec ses proies, dont la peau était toute rosie et odorante, l’âme toute reconnaissante qu’on les eût si bien traitées, qu’un personnage important comme Pierrot, avec son costume parfait, un peu large, son visage coupant et sévère, ne les eût pas lâchées d’une semelle, et la fin du repas devait le persuader d’avoir emporté le morceau, ou bien c’était manqué, il le savait par expérience. Voilà ce que faisait Pierrot, il était payé à chaque contrat signé. Comme il était, jusqu’à présent, le seul vendeur du Garden-Club qui avait su convaincre plus d’un couple sur deux, il avait acquis au parc un agréable petit prestige, dont l’auréole ne ne quittait pas dès les grilles franchies mais l’enveloppait jusqu’à la maison, jusque chez nous, d’une vague atmosphère de réussite et de satisfaction générale, concrétisée par de bonnes rentrées d’argent. Sitôt qu’il avait passé une heure à la maison, sa morosité le reprenait, sa rancune diffuse et chagrinement entretenue.

 

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Marie Ndiaye a su dès cette époque déployer tout le talent nécessaire pour se garder de nous offrir « seulement » une fable métaphorique, un condensé squelettique d’histoire dont il aurait fallu se satisfaire quasiment faute de mieux : bien au contraire, son récit est d’une belle densité, multiplie les rebondissements (mais oui !) au milieu de ce mélange si détonant de fantastique quotidien et de banalité survitaminée, pousse les personnages à échapper à leurs vies pour en choisir d’autres qui ne valent guère mieux, manie les paradoxes en se jouant des référentiels que l’on croirait d’abord d’acier trempé, virevolte parmi les attendus pour y insuffler simultanément une bonne dose de désespoir et une bonne dose de poésie, non sans les arroser d’humour noir et grinçant dans les proportions nécessaires – créant ainsi ex nihilo une mécanique infernale de désenchantement, à l’exact opposé de celle évoquée subrepticement par le Frédéric Fiolof de « La magie dans les villes ». Et l’on se gardera donc bien d’évoquer le ou les éventuels dénouements de cette belle réussite, qui se relit avec une admiration et un plaisir intacts plus de vingt ans après sa parution.

Tout au long du dîner, par la suite, alors qu’il m’apparaissait de plus en plus clairement que cet homme n’avait rien que de très banal, et que d’agréables et décents petits messieurs dans son genre, Pierrot en rencontrait sans doute à la pelle au Garden-Club, monsieur Matin ne cessa d’inspirer à mon mari, puis même à Maud et Lise, une curiosité pleine de trouble et de respect, au point qu’il devint bientôt évident que d’avoir quitté sa femme et son petit garçon transformait monsieur Matin en héros pour mon mari, qui, sinon, ne se fût pas mépris sur cet individu ennuyeux.

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