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Général, Information Charybde

Janvier 2019 : Sorcières chez Ground Control et chez Charybde

Tremate, tremate, le streghe son tornade
Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour

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Comme celles et ceux qui suivent ce blog de près le savent sans doute déjà, la librairie Charybde est associée depuis février 2018 à Ground Control, ce lieu étonnant situé à deux pas de la gare de Lyon (au 81 rue du Charolais plus précisément, c’est-à-dire à environ 250 m de notre 129 rue de Charenton), où se mêlent bars, foodtrucks, tables d’hôte, conférences, concerts, dj sets et animations, pour proposer sur place un assortiment permanent d’ouvrages et, régulièrement, un assortiment spécifique en lien avec les grandes thématiques « du moment » de cette fabrique résolue de liberté et de curiosité, ouvrages relayés le plus souvent dans notre émission webradio du jeudi, le Ground Flore Café (à écouter ici). Du 16 au 25 janvier 2019, autour de la belle thématique « Nouvelles sorcières », nous avons souhaité vous présenter tout spécialement quatorze livres, qui resteront naturellement disponibles plusieurs semaines sur place et chez Charybde, titres de fond ou titres d’actualité qui résonnent quoi qu’il en soit puissamment avec des combats centenaires et pourtant toujours réactualisés. Construit autour de la stupéfiante collection « Sorcières » créée par Isabelle Cambourakis en 2015 chez l’éditeur éponyme (sous un nom qui provient du slogan militant italien de 1975 fournissant aussi le titre de cet article), il permettra à nos curieuses et à nos curieux, nous semble-t-il, de parcourir en accéléré une thématique d’une rare richesse politique et humaine.

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Dark Willow (Buffy the Vampire Slayer, 2001-2002)

Alors que la figure de la sorcière, sous des formes extrêmement variées, hante le folklore européen et mondial depuis des centaines d’années (la pratique de la sorcellerie elle-même figurant au sein de nombreux mythes fondateurs), c’est probablement à partir du fameux ouvrage de Jules Michelet, « La sorcière », en 1862, qu’elle devient un objet d’étude historique d’abord (même s’il sera démontré plus tard que ce petit texte constitue sans doute l’une des plus grandes falsifications de la science historique – et l’une des plus résistantes au dévoilement de la supercherie !), puis politique et sociale ensuite, jusqu’à la célèbre étude « Le sabbat des sorcières » de Carlo Ginzburg, en 1989, emblématique des travaux du courant dit micro-historique. Si la sorcière du placard à balais des « Contes de la rue de Broca », les innombrables variations sur le personnage effectuées par les studios Walt Disney au fil du temps, ou encore l’étonnante Samantha de « Bewitched » (« Ma sorcière bien-aimée », 1964-1972) ont largement colonisé les imaginaires, c’est beaucoup plus récemment que, à la fois par des travaux scientifiques comme ceux, mondialement connus, de Jeanne Favret-Saada (voir ci-dessous) et par l’émergence d’une véritable « école » traitant de la sorcellerie comme une métaphore ou une analogie plus ou moins appuyée des luttes féministes, dans laquelle on peut noter le caractère décisif des écrits de Starhawk (voir ci-dessous), par exemple, ou encore la transformation du thème en icône de pop culture beaucoup plus subtile qu’il n’y paraît dans la série télévisée « Buffy the Vampire Slayer », l’on peut désormais depuis quelques années parler à bon droit d’un retour des sorcières, bien décidée cette fois à ne plus se laisser faire. Et c’est ainsi que l’on peut lire avec délectation, en plus des titres proposés ci-dessous, des titres aussi stimulants, qu’ils soient études ou fictions, que « Graine de sorcière » (Margaret Atwood), « La sorcière et l’Occident » (Guy Bechtel), « Les sorcières de la République » (Chloé Delaume), « Sorcières, sages-femmes et infirmières » (Barbara Ehrenreich & Deirdre English), « Les putains du Diable – Procès des sorcières et construction de l’État moderne » (Armelle Le Bras-Chopard« Le dernier chasseur de sorcières » (James Morrow), voire l’envoûtant et si particulier « Frères sorcières » (Antoine Volodine).

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Par ordre alphabétique d’auteur (en l’espèce, plutôt d’autrice), les 14 titres que nous avons sélectionnés pour vous sont ainsi :

Mona Chollet, Sorcières, Zones, 2018 : la redoutable journaliste du Monde Diplomatique offre, à travers les figures et les destins de trois sorcières « historiques », une saisissante synthèse du sens contemporain de la sorcière, victime absolue et rebelle obstinée.

CIX / Ateliers de l’antémonde, Bâtir aussi, Cambourakis, 2018 : en forme d’hommage à la grande Ursula K. Le Guin et à son utopie ambiguë des « Dépossédés », une passionnante fiction collective explorant les voies de la démasculinisation du monde.

Maryse Condé, Moi Tituba, sorcière, Gallimard, 1986 : la grande romancière guadeloupéenne s’empare de l’épisode des sorcières de Salem, en 1692, et y tisse en toile serrée toute la trame de l’esclavagisme aux Antilles et en Amérique du Nord.

Camille Ducellier, Petit guide du féminisme divinatoire, Cambourakis, 2011 : sous forme de guide pratique, dosant un équilibre miraculeux entre le sérieux et le farceur, ce petit traité explore avec robustesse ce que les pratiques ésotériques de divers horizons peuvent apporter concrètement au féminisme contemporain.

Rachel Easterman-Ullmann, La langue des oiseaux, Cambourakis, 2016 : en transformant un certain nombre d’icônes de la pop culture ou du féminisme, et plusieurs lieux communs éventuellement piégeux en petits tests de personnalité à la fois humoristiques et diablement songeurs, la plasticienne et poétesse invente une langue à part, oscillant entre des mondes distincts et s’y frayant un chemin passionnant.

Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts, Gallimard, 1977 : le travail le plus connu de la grande ethnologue française, fruit de trois ans d’observation patiente et d’enquête acérée, au début des années 1970, dans le bocage mayennais, pour y traquer la réalité, l’actualité et la complexité des ensorcellements et désorcellements qui hantent, contre toute attente, aussi bien la mémoire que le présent paysan. Ouvrage scientifique de premier plan, il se lit pourtant presque comme un roman d’investigation.

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Jeanne Favret-Saada, Désorceler, L’Olivier, 2009 : trente ans après sa première grande incursion dans le bocage, l’autrice, depuis devenue également psychanalyste, revient sur ses travaux et examine la manière dont elle s’est laissée entraîner dans bien des cas à sortir de sa neutralité d’observatrice et d’enquêtrice, pour devenir une actrice à part entière, malgré elle, de certains processus étudiés.

bell hooks, Ne suis-je pas une femme ?, Cambourakis, 1981 : à partir de la célèbre interrogation lancée en 1851 par l’ancienne esclave Sojourner Truth, l’activiste américaine invente dans cet ouvrage fondateur une nouvelle voie, critique aussi bien du féminisme blanc que des mouvements de libération noirs, pour tenter de développer une approche spécifique des oppressions croisées.

Céline Minard, Bacchantes, Rivages, 2019 : mixant à Hong-Kong, avec fureur et sens de la farce, la légende mythologique des prêtresses de Dionysos avec la réalité contemporaine d’un bunker high tech dédié aux grands crus millésimés, l’autrice réinvente avec brio – et un brin de sorcellerie narrative sous-jacente – le roman de cambriolage, et bien d’autres choses à l’intérieur de celui-ci.

Marie Ndiaye, La sorcière, Minuit, 1996 : plus de dix ans avant « Trois femmes puissantes », la romancière explorait ici, de manière à la fois terrifiante et follement drôle, par le biais de la métaphore sorcière prise au pied de la lettre, dans un quotidien provincial engoncé, ce que provoque la puissance lorsqu’elle n’est encore que potentielle et maladroite.

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Séancière

Tommi Parish, Mensonges, Cambourakis, 2018 : seule bande dessinée de notre sélection, le travail graphique et scénaristique de l’Australienne vivant à Montréal impressionne par sa capacité à saisir les détails du quotidien pour leur rendre leur sens rebelle et crypté, et donc authentiquement magique.

Juliette Rousseau, Lutter ensemble, Cambourakis, 2018 : en sous-titrant « Pour de nouvelles complicités politiques » son minutieux travail d’enquête et de découverte de nouvelles formes d’organisation qui éviteraient de reproduire, totalement ou partiellement, au sein des collectifs de lutte, les travers dénoncés justement chez leurs cibles, en réinventant également – et il y a là une réflexion jouant en effet avec la sorcellerie – le rapport à la violence nécessaire dans le combat.

Starhawk, Rêver l’obscur : femmes, magie et politique, Cambourakis, 1982 : le deuxième texte publié de la grande néopaganiste et écoféministe est sans doute l’une des plus fortes influences qui soient sur les mouvements contemporains de résistance altermondialiste au quotidien, et parvient à faire réfléchir ses lectrices et lecteurs au sens des rituels dans l’action politique directe et non violente.

Ketty Steward, Confessions d’une séancière, Mü, 2018 : une exceptionnelle relecture contemporaine, féministe, politique, poétique et rusée, d’un corpus de contes martiniquais autour des envoûtements et de la quimboiserie.

À l’issue de cette (très) brève revue, il ne nous reste donc qu’à vous souhaiter à toutes et à tous de belles découvertes et des lectures passionnantes !

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Janvier 2019 : Sorcières chez Ground Control et chez Charybde

  1. La wishlist de rêve !!!

    Publié par ourdarkmaterials | 22 janvier 2019, 11:56

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