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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « L’affaire Vargas » (Fernando Pessoa)

Les fragments réagencés d’une nouvelle policière inachevée. Excitant mais décevant.

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– Fort bien. Laissons là l’affaire Vargas. Cela veut-il dire que vous êtes en possession de faits relatifs à cette affaire, et que vous venez nous convaincre de l’importance de ces faits parce que vous jugez que nous en avons besoin pour élucider quelque point de l’affaire, ou qui y ait trait ? Un point préliminaire : vos déclarations, ou plutôt les faits sur lesquelles elles se fondent concernent-ils indirectement Carlos Vargas, ou au contraire directement les plans de M. Pavia Mendes ? Commençons par là… Posons la question clairement. De quoi avez-vous été témoin, ou de quoi avez-vous eu connaissance, docteur ?
– Je n’ai été témoin de rien, mais j’ai connaissance de tout, répondit le docteur Quaresma. Ce que je viens vous apporter, ce ne sont pas des faits, mais des raisonnements ; par là je n’apporte pas seulement des éléments pour découvrir la vérité, mais la vérité elle-même. Si vous préférez qu’on le dise ainsi, monsieur le juge, c’est ainsi que je le dirai. Je viens apporter des arguments. Les faits sont des choses peu fiables. Contre des arguments, les faits ne sont rien.

Tout sa vie durant, Fernando Pessoa fut passionné par le genre policier. Lecteur assidu d’Edgar Poe et d’Arthur Conan Doyle, notamment, il commença plusieurs dizaines de nouvelles se rattachant au genre, imagina un héros à part entière, le docteur Quaresma, « déchiffreur », et envisagea – semble-t-il – d’écrire un traité littéraire théorique à ce propos. C’est ce que nous apprend entre autres la traductrice Michelle Giudicelli dans sa brève préface à cette « Affaire Vargas » (publiée en 2012 chez Gallimard, comme un extrait du recueil « Quaresma, déchiffreur », paru lui chez Christian Bourgois en 2010), la plus longue et la plus complète des nouvelles retrouvées sous formes de fragments et d’ébauches dans la prodigieuse malle aux trésors de l’auteur portugais décédé d’une cirrhose du foie en 1935, à quarante-sept ans.

Las, même si l’on tient compte de l’aspect fragmentaire du texte, et des nombreux « blancs » qui n’y ont pas été comblés (certains étant tout de même très déroutants – voire carrément pénibles), et de l’acharnement pas toujours très sain qu’il peut y avoir à vouloir éditer à toute force des textes restés inédits du vivant de l’auteur (après tout, toute l’œuvre enfouie de Fernando Pessoa n’a pas nécessairement la puissance du « Livre de l’intranquillité »), en se replaçant au sein du genre policier « historique » donc, il faut bien constater que « L’affaire Vargas » ne se présente pas comme une contribution majeure, et comporte même des aspects redoutablement fastidieux et des prétentions d’originalité quelque peu déplacées. Rédigée (partiellement, donc) dans les dernières années de sa vie (même s’il y pensait alors depuis plus de vingt ans, nous dit Michelle Giudicelli), cette nouvelle est d’abord bavarde et pontifiante, au point de faire passer tant Sherlock Holmes (apparu en 1887 chez Arthur Conan Doyle) et Hercule Poirot (né en 1917-1920 chez Agatha Christie) comme des modèles de modestie dans leur estime de soi et de sobriété dans leurs explications. Ensuite, en l’état, le « mystère » est bien modeste, les personnages caricaturaux (même pour l’époque : ils donnent par comparaison une surprenante épaisseur psychologique aux ectoplasmes de circonstance qu’affectionnaient aussi bien Maurice Leblanc que Gaston Leroux), et il semble surtout que l’auteur ait voulu à toute force (mais il était encore bien loin de l’étape de la publication de ce texte, lui – et c’est dommage, car pris individuellement, de nombreux passages en sont tout à fait réjouissants) insérer un essai de criminologie littéraire, pas encore tout à fait ficelé, à l’intérieur d’une nouvelle nettement récalcitrante.

Même s’il n’y a pas grand-chose à « spoiler », je me garderai bien toutefois d’en prendre le risque. « L’affaire Vargas » demeurera en tout cas pour moi davantage une curiosité d’exégète qu’une œuvre littéraire à part entière, et de qualité – et démontre incidemment qu’il ne suffit pas nécessairement d’aimer un genre littéraire pour parvenir à en produire de bons éléments (même avec le talent que l’on connaît par ailleurs à Fernando Pessoa).

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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