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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « La trilogie Sebastián Dun » (Ricardo Colautti)

L’étrange fuite en avant d’un mauvais garçon argentin, moitié follement rêvée, moitié terriblement réaliste. Hors des courants et magnifique.

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Ici, je me mets à enregistrer. La cour est petite, vingt mètres sur vingt mètres. Nous devons tous faire quelque chose. Si on est occupés, on nous réduit la peine pour bonne conduite, c’est pour ça que certains de mes compagnons tissent des paniers en osier, d’autres font des bonshommes en pâte à modeler, d’autres peignent. Moi, j’enregistre et accumule les bandes. On passe la journée entière ici. Le soir, on entre dans l’enceinte. Je dors dans l’enceinte avec les autres prisonniers ; je dors comme on dort ici, avec des interruptions, car la nuit de petits rires isolés se font entendre, ensuite commencent les éclats de rire, qui se généralisent. Un bruit de couverture de temps en temps et des ombres qui se glissent furtivement entre les lits… On est farceurs, mais personne ne nous dit rien, car on est prisonniers. La nuit, une barre de fer est posée sur la porte de l’extérieur et un gardien se poste en face.

Malgré cette entrée en matière carcérale, la trilogie qui constitue les « Œuvres complètes » du discret greffier, avocat et notaire argentin Ricardo Colautti n’a rien d’un roman de l’enfermement, ou alors – peut-être – de celui, ultime, qu’est la vie trop petite comme prison en soi, dont il s’agirait bien de perpétuellement s’échapper. « Sebastián Dun » (1971), « La conspiration des concierges » (1976) et « Imagineta » (1988) – tous trois réédités en 2007 en un seul volume, et traduits ainsi en français en 2017 par Guillaume Contré aux éditions de l’Ogre, sous le titre « La trilogie Sebastián Dun » – composent une étonnante ode décalée, usant de trois formes bien distinctes et pourtant curieusement cohérentes, à la vie qu’il s’agit de s’inventer en permanence, contre toutes les attentes qui la minent de l’intérieur.

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Nous louâmes un appartement meublé d’une seule pièce, une petite pièce. Ma vie se réduisit à écouter les pleurs d’Eugenia, qui ne s’habituait pas à vivre dans la pauvreté. Nous achetions des plats tout prêts. Eugenia ne cuisina qu’une seule fois et les tagliatelles restèrent définitivement collées à la casserole.
Je ne pouvais pas trouver de travail. Invariablement, on me demandait : « Que savez-vous faire ? » C’était la question sans issue. Venaient ensuite l’éternelle grimace et la fameuse phrase : « Je suis désolé, mais nous cherchons des gens avec de l’expérience. » Je retournais à l’appartement écouter les pleurs d’Eugenia.
Nous passâmes trois mois de la sorte. Un jour, Eugenia me dit que ses parents souhaitaient nous voir vivre avec eux et que le père allait me donner du travail. Le soir même, nous nous rendîmes à la maison de sa famille. Tandis que nous mangions, mon beau-père me dit : « Demain, allez voir mon fils Daniel, vous pourrez ainsi vous mettre d’accord sur le travail que vous exercerez et », souligna-t-il en riant, « sur votre salaire également ».

Ricardo Colautti déguise initialement son projet sous un air de roman d’apprentissage, celui de l’impulsif et fiévreux Sebastián, entrant dans la vie à corps et à cœur perdus, se jetant dans l’écartèlement obligatoire entre une jeune fille de bonne famille et une actrice de théâtre, pour mieux pouvoir le cas échéant éprouver la solidité de sa tête contre les murs métaphoriques. Mais comme le souligne Guillaume Contré dans son excellente préface, la narration est vite terriblement glissante, et navigue à toute allure (y compris lorsqu’elle affecte un faux flegme de circonstance) de la ville basse de Juan Carlos Onetti au quotidien disjoint de Cesar Aira, endommageant sauvagement au passage, d’un bricolage effréné, les quelques certitudes que la lectrice ou le lecteur auraient pu avoir en entrant dans le récit.

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Elle me rendait fou, principalement à cause de la lenteur avec laquelle elle exprimait ses idées. En plus, je remarquais avec effroi que son bégaiement était contagieux, que moi aussi je bégayais, et cela me désespérait car j’avais misé toute possibilité d’accomplissement et de succès sur les enregistrements ; j’avais espoir que ces discours que je jetais à toute vitesse sur l’enregistreur me rendraient célèbre. Par exemple : je marchais dans la rue et me demandais : « Que suis-je ? » Immédiatement, je me répondais : « Je suis un parasite, un inutile, un bon à rien, je vis avec ma femme au crochet des autres ; je suis né pour servir de laquais, pour exercer les tâches les plus viles : m’occuper de dames malades, jouer les entremetteurs de plage, faire le photographe extorqueur. Oui, c’est indéniable, je suis un bon à rien et n’ai d’autre remède que vivre d’une subvention que mon beau-frère m’allonge tous les mois. »
Mais lorsque de telles pensées me conduisaient à une prostration totale, tel un flambeau au milieu des ténèbres, l’enregistreur se présentait à moi ; alors l’appareil me rachetait de tout sentiment de culpabilité et je me disais à moi-même : « Tu n’es pas un parasite, tu es simplement un créateur qui parcourt le monde en quête d’expériences, et tous tes échecs, tu les a cherchés avec intelligence et préméditation pour les coucher ensuite sur bande magnétique. »
Mais le bégaiement d’Eugenia annulait ma seule possibilité de succès, je voyais mon vertigineux cerveau devenir chaque jour plus lent, il me fallait alors boire du whismaté pour lui redonner de l’élan. Je préparais un mélange de whisky et de maté que je passais au mixeur avant de le boire glacé avec une paille. Le whismaté me rendait hypersensible, me permettant de m’immerger en profondeur dans les grandes questions de la vie.

Avant d’entamer la mutation qui va le mener à « La conjuration des concierges » et à son réel de plus en plus fantasmagorique, le faux roman d’apprentissage de Sebastián Dun explore aussi les dessous de la soumission librement consentie, et effleure la « Glose » chère à Juan José Saer, balise les espaces de normalité proches de la désagrégation, et y multiplie de moins en moins subrepticement les accès de fièvre, qui conduiront assez naturellement à l’explosion et à la farce noire qui se profile à l’horizon du deuxième volume de la trilogie – dont on trouvera certains curieux échos, par exemple, dans l’excellent « L’ange gardien de Montevideo » (2012) de l’Uruguayen Felipe Polleri, ou dans certains accès de surréalisme magique du Jean-Marc Agrati de « Le chien a des choses à dire » (2004).

J’allais lui dire : « Vous allez voir, je vais me plaindre au concierge », mais à quoi bon, puisqu’elle savait déjà que j’allais le faire. M. Juan était mon confident et moi, j’étais son confident. Nous parlions des heures entières, devant la porte, dans sa loge, au sous-sol, dans la cave, dans la chaufferie. Tous les endroits étaient bons pour parler. Il avait quelque chose de magique. Lorsque se tenaient des réunions du syndic sur la terrasse, il les dirigeait juché sur le réservoir d’eau. Ces jours-là, il revêtait son uniforme violet et sa casquette violette à cordons dorés. Ses yeux aussi étaient violets, et derrière, le ciel, violet et rougeâtre. Depuis sa position, il mettait de l’ordre, les propriétaires se disputaient beaucoup. L’édifice se divisait en trois corps et il y avait toujours des motifs de disputes entre les gens des différents bâtiments : un ascenseur en panne ou une fuite dans la tuyauterie. Lorsque l’un des services ne fonctionnait pas, les copropriétaires ne voulaient pas payer les dépenses. Depuis son poste sur les hauteurs, M. Juan devait mettre de l’ordre. Depuis quelque temps, il était à la fois concierge et administrateur, car son prédécesseur détournait l’argent des charges à son profit et avait installé avec cet argent un élevage de poulets. Ce qu’il m’aura fallu courir dans tout le bâtiment, le registre du syndic en main, à la pêche aux signatures, pour que M. Juan soit élu ! Avec Monica, nous passions d’un appartement à l’autre. Le règlement de la copropriété exigeait une très importante majorité pour tout changement d’administrateur, quatre-vingts pour cent, je crois. M. Juan fut obligé d’en approcher certains avec de l’argent afin de leur soutirer une signature, et d’en punir d’autres en interdisant aux livreurs d’apporter des marchandises à leurs appartements ou en ne leur donnant pas la clé de la terrasse pour y faire sécher leur linge. C’était triste de voir certains copropriétaires se gratter, car les vêtements lorsqu’ils n’ont pas séché au soleil sont pleins de champignons, et les champignons donnent des boutons.

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Le ton adopté par Ricardo Colautti pour « La conjuration des concierges » est particulièrement décapant, mêlant en une recette secrète un redoutable cynisme, un sens de la folie ordinaire, une gestion minutieuse des incursions oniriques, et un je-ne-sais-quoi de joyeusement tordu dans le maniement des clichés (un peu comme si, mais oui, de la fumée d’une explosion des archives du cadastre surgissait non pas la momie de Rascar Capac, mais celle du général Alcazar, si les fidèles d’Hergé voient ici ce que je peux bien vouloir dire…). Il n’est donc pas surprenant, en suivant l’interprétation lumineuse qu’en donne à nouveau Guillaume Contré dans sa préface, qu’une telle course échevelée, avec ses climax à répétition, conduise à un troisième volume presque radicalement différent (on songera, dans un tout autre registre – quoique ? – à l’énorme contraste entre « Gormenghast » et « Titus errant » au sein de la trilogie de Mervyn Peake, par exemple). « Imagineta » est une chanson, un cri, une longue phrase bariolée et circulaire (on songera à raison au Pablo Katchadjian de « Quoi faire »), une réplique de théâtre qui englobe tout d’un seul élan, et fournit ainsi une conclusion endiablée et parfaite à cette trilogie hors du commun.

La scène était déjà emplie d’hommes sombres à barbe blanche qui se traînaient pesamment avec une canne ; tu n’avais qu’à les toucher de tes doigts fins pour qu’ils se transforment en boys athlétiques courant vêtus de petits pantalons très serrés et un regard te suffisait pour ouvrir une brèche parmi eux. Tous te regardaient. J’étais assis au paradis, presque sous le toit. Le serveur me dit que c’est toi qui lui avais donné l’ordre de m’installer là. Il me dit : « C’est parce qu’elle est la reine de la nuit portègne que nous lui obéissons. Grâce à elle le théâtre se remplit. Si vous voyiez comme l’imprésario est content. » « L’imprésario ? Qui est l’imprésario ? » demandai-je. « Comment ça, qui ? C’est le Léopard. » « Où est-il ? » « Il a son bureau en bas, la première porte à gauche. » Je descendis les marches en courant.

Sous les ressorts faussement décharnés d’une langue prétendument simple, Ricardo Colautti joue en catimini les artificiers de génie. Dynamitant sardoniquement et humblement les codes du récit linéaire comme ceux du foisonnement réaliste magique, il instille à chaque pas, dans des registres pourtant bien différents selon les moments de sa trilogie, une irréalité troublante qui reflète pourtant intimement, jusque dans ses cauchemars les plus endiablés, les choix radicaux et les faiblesses inhérentes à une existence emblématique, fût-ce celle d’un potentiel vaurien de (peut-être pas si) bas étage confronté aux palinodies des autres et aux siennes propres.

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