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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « L’ange gardien de Montevideo » (Felipe Polleri)

Être ou non dans la tête du concierge suppléant, angélique et idiot.

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L'ange gardien de Montevideo

Publié en 2012, traduit en français en 2013 par Christophe Lucquin aux éditions du même nom, qu’il anime, le onzième texte de l’Uruguayen Felipe Polleri (et son premier ouvrage traduit en français) a tout pour intriguer, déranger et séduire.

En un saisissant monologue, lancinant, répétitif et obsessionnel, le fils d’une femme de ménage nous raconte ce qu’il voit, pense et entend autour de lui, considéré comme un simple d’esprit par les habitants de l’immeuble dont il est « concierge adjoint », poste purement décoratif concédé par pitié pour le dévouement de sa mère, et mal vu d’une bonne partie des locataires. Se voyant lui-même comme appartenant à l’espèce mystérieuse, brave et sacrificielle des Ordinateurs, il se rêve ange, chargé de missions spéciales auprès des habitants de Montevideo, tandis que son discours est fréquemment interrompu, parasité, détourné ou contrefait par un autre habitant de l’immeuble, « l’écrivain du 101 », et que des bribes d’une réalité bien différente, rythmée des concours sanglants et dépravés d’une télé-réalité apocalyptique, orchestrés par de prestigieux Ogres, s’infiltrent dans le récit sans que l’on sache réellement à qui ou à quoi est due cette dérive terrifiante et pourtant présentée comme parfaitement banale, jusqu’à une éventuelle apothéose.

Court texte (80 pages), agrémenté des dessins du principal protagoniste, gribouillages d’enfant ou éclairs d’art brut, « L’ange gardien de Montevideo » détone soigneusement en lançant ses flèches amères et ses bouffées d’absurde filoguidé dans le quotidien d’un immeuble si ordinaire d’apparence.

los sillones marchitos

« Premier trimestre
12 février
J’ai trouvé un travail convenable. Nous autres les Ordinateurs, nous devons nous cacher derrière des emplois humbles, voire méprisables. Je suis gardien, concierge pour être exact. Un travail très facile. J’ai un fauteuil vert confortable et une radio… La radio appartient au vrai concierge qui fait la sieste de deux à six heures pendant que moi, j’ouvre et ferme la porte donnant sur la rue (une grande porte en verre) et aide à porter les sacs et paquets remplis de choses improbables, épouvantables. Ces paquets aux formes obscènes, aussi obscènes et mesquines que les propriétaires de l’immeuble.
13 février
J’ai l’impression que le fauteuil, le fauteuil vert, est plein de puces et d’autres choses. On les a mis là… Ils y mettent des punaises, des aiguilles, des clous, et cætera. Je suis le jouet des propriétaires, de leurs plus jeunes enfants. Leur petit jouet. Leur marionnette en bois. Une sorte de Pinocchio. (Un Pinocchio idiot, ça c’est sûr.) »

« 18 avril
Il a peur des chiens, des chats, des arbres, des plantes, des grands concierges, des propriétaires, des enfants des propriétaires, des mouches, des mites, des moustiques, des parapluies, des paquets, des poux, des oiseaux… Et, bien sûr, il pleure. Il pleure et il urine sur notre fauteuil. Rosa ne devrait pas l’amener ici. On la paie, et très bien, pour qu’elle nettoie. Ce n’est pas une école, ou une garderie pour retardés mentaux. Je pense que nous en avons fait plus qu’assez. Il faudrait renvoyer la vieille et son avorton. On ne peut pas demander plus à un bon chrétien. Et puis, le malade a déjà vingt ans et des poussières ; et un de ces jours, il pourrait faire une sottise avec les adolescentes de l’immeuble. Les tripoter ou pire. Elles l’ont déjà vu la main dans la poche, en train de se toucher la chose. On ne sait pas de quelle barbarie est capable un détraqué pareil. Après, quand ce sera trop tard et qu’une fille aura été violée, on va venir me voir en pleurnichant. Qu’on ne vienne pas me dire que je ne les avais pas prévenus. »

« 28 avril
Nous les Ordinateurs nous vivons dans de petites maisons insignifiantes, misérables. (à presque une heure en bus de l’immeuble.)
Dans mon abri, je garde tous les dossiers. Rosa n’a pas le droit d’y entrer. Toutes les portes de la Terre sont aux hommes, mais la porte de l’abri est à moi. Nous avons droit, nous les anges gardiens, à une porte. À une « porte étroite », selon les Écritures. Je sais que l’écrivain du 101 écrit dans mes « dossiers » que la seule chose que je fais c’est de dessiner des lettres inventées entre les lignes de mes petits carnets, des lettres majuscules qui n’existent pas, parce que « l’idiot ne sait ni lire ni écrire ». Peut-être que je ne sais pas écrire, comme il le dit, mais je sais ce que lui écrit et ce qu’écrivent (et pensent et rêvent) tous les habitants de l’immeuble, et je consigne tout cela dans mes dossiers.
Vers quatre heures du matin, j’ai refermé le dernier dossier et suis allé me coucher. J’ai encore rêvé de la valise noire qui se déforme et se transforme en cercueil. Les rêves récurrents, tout le monde le sait, même l’écrivain du 101, ne sont rien d’autre qu’un instrument divin. (On m’a encore avisé que la vie de Laura était entre mes mains.)
Ensuite, j’ai rêvé que « maman » était morte dans mon propre lit. Je l’ai secouée ; mais c’était « maman » qui me secouait.
— Il y a beaucoup de travail. Réveille-toi.
J’ai enfilé mes chaussures ridicules.
Sur le chemin du Travail j’ai vu un mannequin, grand et blond comme Laura ; il portait une minijupe et des chaussures rouges et des talons hauts. Des chaussures de pute. J’ai détourné mon regard ; je suis un Ordinateur et je dois me tenir à l’écart des tentations…
Au pâté de maison suivant, je me suis arrêté devant un magasin de jouets. J’ai regardé les poupées, et j’ai eu honte aussi. J’ai couru pour arriver à temps au Travail, devançant « maman » qui avait mal au dos.
— Il est tard, grogna Reyes.
— Non, j’ai dit.
— Rosa arrive à deux heures moins le quart. Elle est où, imbécile ? a-t-il crié, en me poussant comme si j’étais une poupée de chiffon. »

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Felipe Polleri

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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