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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le testament du Magicien Ténor » (César Aira)

Le legs d’un tour de magie suisse à un bouddha népalais comme métaphore déjantée d’une certaine mondialisation.

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Le testament du magicien ténor

Publié en 2013, traduit en français en 2014 chez Christian Bourgois par Marta Martínez Valls, le soixante-douzième (eh oui !) texte publié de l’Argentin César Aira est un nouveau court roman (140 pages), emblématique de son art si particulier, et confirmant sa réputation d’être l’un des plus grands jongleurs vivants en matière de joyeux et subtil mélange des genres littéraires.

Reprenant des personnages déjà utilisés ailleurs, sans qu’ils nécessitent toutefois de références à ces écrits antérieurs (le magicien, le Bouddha, notamment), César Aira, en quelques longues phrases ajustées, tantôt carrément aventureuses, tantôt froidement introspectives, toujours bizarrement poétiques, invente encore et toujours un monde à part entière en quelques pages nerveuses et ironiques.

Seul et oublié, à la retraite depuis déjà longtemps, le Magicien Ténor se mourait. Sans espoir ni panique, couché dans le lit où sa dernière attaque l’avait confiné, il attendait le dénouement. En fin de compte, tout s’était déroulé dans l’ordre, et sa sortie de scène ne faisait pas moins partie de l’intrigue que chacun des épisodes précédents : le regard perdu à travers la fenêtre, l’esprit vide, le silence englué dans l’immobilité de ces longues journées. Comme personnel de maison, il ne lui restait que la gouvernante. Ses pas feutrés, le tic-tac d’une montre et, à l’extérieur, le chant égaré d’un oiseau, voilà les seuls bruits qui parvenaient dans la chambre du Magicien. Depuis la cuisine, les pièces de service, l’escalier, les longs couloirs sinueux jadis élégants mais désormais en désuétude, le trajet qui menait jusqu’à lui était le seul que l’on pouvait emprunter dans toute la maison. Le reste était fermé et négligé, les salons étaient sombres, certaines portes et fenêtres ne s’ouvraient plus depuis des années, la poussière s’entassait dans l’indifférence. Enfouis dans leurs cadres dorés, les tableaux sur les murs des salons plongeaient leurs figures dans une pénombre qui se refermait sur elle-même. Si quelqu’un s’en était approché – et, à ce moment-là, seul un fantôme aurait pu le faire, il aurait vu des scènes de gesticulations dramatiques, le vernis aminci par le temps révélant le vrai visage de figures spectrales. Les miroirs s’étaient voilés, les tapis répétaient leurs labyrinthes paresseux. Sur l’estrade de la salle de musique, un piano avait créé le vide autour de lui et battait la mesure du silence. Au plafond, les caissons semblaient s’effondrer comme des bouches quadrillées. Les fauteuils se resserraient sur eux-mêmes, les ténèbres s’appropriaient les billards et les marbres.

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Lorsque le prestidigitateur Ténor lègue, au moment de mourir, le tout dernier des tours de la cession desquels il a vécu depuis sa retraite, il offre à son digne exécuteur testamentaire, avocat suisse au-dessus de tout soupçon, une belle leçon du fonctionnement de cet art, que n’aurait pas reniée le Christopher Priest du « Prestige », en même temps qu’il ouvre peut-être une bizarre opportunité à son légataire, divinité mineure appelée « Bouddha l’Éternel », dont les intérêts financiers et marketing sont confiés, comme ceux de beaucoup de ses semblables, à la multinationale familiale Brain Force.

« Ce qui est intéressant c’est qu’avec un matériel si local vous ayez réussi à vous globaliser. »
Cela allait de soi. On pouvait dire qu’il s’agissait d’un détail insignifiant. Les phénomènes religieux tendaient à l’universalité, de sorte que la globalisation était simplement venue s’insérer dans un cadre dessiné pour elle. Il était encore plus curieux que tant de choses universelles puissent cohabiter. Dans les portefeuilles de leurs clients, ils détenaient un millier de divinités de tous niveaux et de toutes catégories, et ils continuaient à en acquérir. De fait, ils y mettaient des restrictions, pour ne pas être débordés. L’idéal aurait été de se séparer des actifs improductifs, mais ils suivaient une politique de loyauté qui les portait à conserver des clients dont les comptes étaient en veille ou carrément morts. C’était le cas de Bouddha l’Éternel. De ce côté-là, arrivés à certaines extrémités, ils avaient créé des départements pour se développer dans d’autres directions : le pétrole, les télécommunications, les compagnies d’assurances, l’agrochimie… Ce n’était pas aussi incohérent que cela pouvait le paraître. Tout partait du même principe : face aux caprices bizarres de la culture populaire, face aux ésotérismes et aux mystères que son oncle avait dû affronter depuis son fauteuil roulant, le prince s’était dit ce que n’importe qui se serait dit : « Il faut bien que tout cela ait un sens ». Un minimum de confiance en la rationalité du monde vous obligeait à prononcer cette phrase, et à y croire, et à croire que, tôt ou tard, ce sens finirait par se manifester. Eh bien, cette manifestation, c’était l’argent.

Du bref voyage en Inde que doit entreprendre le jeune Jean Ball, assistant de Maître Hoffmann, pour remettre l’enveloppe contenant le secret du tour de magie à son nouveau propriétaire, on retiendra par exemple, parmi un foisonnement qui ne peut que surprendre, en si peu de pages, une rencontre à bord d’un navire de croisière dont on pourra se demander si elle était vraiment fortuite, une dynastie de maharajahs veillant sur leurs intérêts avec opiniâtreté, un capitalisme mondialisé habile et opportuniste, comme il se doit, et une fin époustouflante à base de deux documents « réels », extraits de la documentation d’une thèse en cours d’abandon et petit fascicule d’aventures illustrées, vendu une roupie et pouvant être aisément jeté après lecture.

Bouddha l’Éternel, éternellement distrait par ses séances de contemplation et ses illuminations, resta avec tous les éléments de cette histoire mélangés dans sa tête. Il pouvait suivre le fil de la narration, comme un panorama vu des hauteurs. Ce qu’il ne comprenait pas, c’était le rapport que pouvait entretenir cette histoire aux personnages multiples (qui se développait tout au long de leur vie moyennant des enchaînements et des entrecroisements subtils de causes et d’effets), avec l’instant discret, très bref par définition (puisque c’était un « clic »), où Mme Gohu mettait en marche la climatisation.

Un texte enlevé, intense et rusé, qui justifie pleinement ce que confiait César Aira à France Inter l’an dernier, avouant avoir aimé par-dessus tout « écrire un livre d’aventures que restitue l’émotion et  la fantaisie des livres que je lisais étant enfant, mais sans trahir tout ce que j’ai lu après. Écrire Jules Verne sans oublier que j’ai lu aussi Lautréamont.« 

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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© Ricardo Ceppi / DPA / MaxPPP

 

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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