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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Farémido – Le cinquième voyage de Gulliver » (Frigyes Karinthy)

Une expérience de pensée science-fictive et swiftienne en 1916, également stimulante et décevante.

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Une fois n’est pas coutume, je dois avouer avoir été quelque peu déçu à la lecture de ce « Cinquième voyage de Gulliver », pourtant fort intelligemment mis en avant par Brian Aldiss dans son article du volume critique « The Mechanical God ». Publié en 1916 par le brillant touche-à-tout littéraire et humoriste hongrois Frigyes Karinthy, traduit en français en 2013 par Judith et Pierre Karinthy chez Cambourakis, ce court roman de 70 pages ne pêche pourtant pas par la qualité de son « expérience de pensée » (on y reviendra), mais souffre sans doute (pour moi, en tout cas) de certains des maux classiques de la « proto-science-fiction » – ce qui souligne au passage la brillance d’un Karel Čapek, dont le « R.U.R. » de 1920 comme « La guerre des salamandres » de 1936 échappent totalement à ces travers potentiels, pour demeurer de véritables chefs-d’œuvre intemporels – : hésitant un peu trop entre la parodie swiftienne (on sait par ailleurs que Frigyes Karinthy excellait dans l’exercice du pastiche) et entre l’authentique réécriture de conte philosophique voltairien à la « Micromégas », lançant des touches d’humour (sur l’Angleterre victorienne) qui tombent un peu à plat dans le contexte, et s’enlisant dans des descriptions pseudo-bucoliques que « Le magicien d’Oz » de L. Frank Baum rendait déjà caduques seize ans plus tôt (comme le rappelle si brillamment Claro dans son « CosmoZ »), « Farémido » s’enlise trop fréquemment (surtout compte tenu de sa minceur relative) dans de laborieux chemins de traverse narratifs, et peine à ne pas s’auto-parodier dans la glose répétitive.

Je ne sais pas pourquoi mais toute cette mécanique, malgré sa complexité, donnait une impression de grande simplicité et d’évidente nécessité, on sentait que tout était à sa place et fonctionnait dans une merveilleuse harmonie, mais par-dessus tout, elle inspirait aussi dès le premier instant une sorte d’inexprimable sentiment agréable, sans rapport avec l’impression que la machine était indubitablement un chef-d’œuvre économe et parfait de mécanique. Mais l’objet avait un rayonnement propre : je suis incapable de m’exprimer autrement qu’en utilisant un terme approché, disant que cette machine était belle, entendant par ce mot non seulement ce qu’il exprime mais bien plus, comme nous l’utiliserions par exemple à propos d’une peinture, ou mieux encore d’une femme. Je ne suis qu’un simple chirurgien, je ne suis pas rompu à l’art du langage, mais je me souviens que des épithètes dithyrambiques me vinrent alors à l’esprit, telles que de jeunes amoureux ont coutume de trouver dans les moments d’extase. Peut-être n’étais-je pas encore dans mon état normal, d’abord je gardais dans l’oreille le tintement des accords précédents, et aussi la machine elle-même semblait générer une puissance, un état intermédiaire entre la chaleur et le courant électrique, un faisceau invisible d’électricité thermique qui tenait tous mes nerfs dans un engourdissement tendu. Un bourdonnement constant et agréable émanait de son intérieur, les ailes se replièrent lentement. Je ressentis un chatouillement sur mon visage, et levant les yeux je vis deux lentilles de verre qui me fixaient. Au même moment un des bras se souleva jusqu’à me toucher puis se retira. Pendant que j’essayais de deviner qui pouvait être l’homme qui manipulait cette mécanique de l’intérieur, un clapet remua sur le haut du fuselage et la musique que j’avais entendue auparavant retentit de nouveau avec une douceur indicible, mais non cette fois dans les notes fa-ré-mi-do mais plutôt en une mélodie hélicoïdale selon les notes de la gamme chromatique que je ne connais pas suffisamment mais que je noterais à peu près comme ceci :  sol, la, la, sol#, sol, sol#.

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Il n’en est pas moins vrai que, sous ce capot mécanique (si l’on ose dire en l’espèce) tournant quelque peu à vide, se dissimulent quelques passionnantes merveilles spéculatives. On pourra se plonger avec intérêt dans les échanges concernant le rôle culturel et psychologique du langage (anticipant sur les réussites bien ultérieures du « Babel 17 » de Samuel Delany ou de « L’enchâssement » de Ian Watson, par exemple), dans la discussion à bâtons rompus de mathématique musicale (en ne négligeant donc pas le clin d’œil possible ici à l’ « Orfeo » de Richard Powers), voire dans la tentative de méditation sur l’incommunicabilité radicale (tâche que poursuivront de manière ô combien spectaculaire le « Solaris » de Stanislas Lem ou par exemple, encore plus près de nous, le « Vision aveugle » de Peter Watts). Quant au vocabulaire « naturellement » appliqué par l’intelligence supérieure machinique (« Farémido » n’est en rien une anticipation d’intelligence artificielle, toutefois) à l’espèce humaine, elle provoquera vraisemblablement chez la lectrice ou le lecteur l’évocation glaçante et ironique de l’agent Smith de « Matrix ».

Jusqu’à arriver à un stade où non seulement les machines soutenaient l’homme dans ses activités, elles multipliaient ses forces, mais elles finirent par exécuter d’elles-mêmes le travail avec infiniment plus de perfection que cela aurait pu l’être par notre faillible corps humain. Il en va de même pour les arts : tableaux, sculptures, œuvres écrites ou musicales exprimaient avec une telle perfection les manifestations et aspects de la vie, forme, couleur, récit, sentiment que la réalité de la vie est restée loin derrière quant aux finesses, à la beauté et à la force d’expression.
Qu’en est-il résulté ? Machines et œuvres ont surpassé l’homme : elles sont devenues plus achevées, et bientôt quand l’homme voulut être parfait, il fut contraint d’imiter les machines et les œuvres qui jadis ne faisaient que l’imiter lui-même. C’est notre civilisation, les œuvres de la littérature épique, dramatique ou autres qui ont exercé la plus grande influence sur la formation de notre caractère. C’est l’art qui a dicté nos formes. Un jour, me promenant à Budapest, j’ai vu une confiserie qui se faisait appeler « automate », en haut on mettait une pièce dans une fente et cela faisait sortir un bonbon. À l’intérieur de cet automate un homme était assis, c’est lui qui recevait la pièce dans sa main, et c’est lui qui faisait sortir le bonbon par un orifice. Cet homme avait spontanément compris que ses congénères avaient davantage confiance dans la machine que les uns dans les autres, et par une ruse il voulait faire croire qu’il était une machine.
Les hommes en sont arrivés à débourser dix mille fois plus pour un tableau représentant une femme que pour la femme qui avait servi de modèle au peintre ; on n’accordait plus le même respect à la femme que celui qu’on accordait à son imitation, sa copie reconstruite. Je me souviens de la sincère révolte éveillée en moi, peu avant mon départ pour Farémido, quand les barbares Allemands se mirent à bombarder la cathédrale de Reims, alors qu’au même moment je n’ai que superficiellement pris note du nombre de victimes de cette même bataille.

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