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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Une bouche sans personne » (Gilles Marchand)

Toutes les ressources de la tendresse et de la fantaisie absurde pour le dévoilement d’un secret trop lourd.

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J’ai un poème et une cicatrice.
De ma lèvre inférieure jusqu’au tréfonds de ma chemise, il y a cette empreinte de l’histoire, cette marque indélébile que je m’efforce de recouvrir de mon écharpe afin d’en épargner la vue à ceux qui croisent ma route. Quant au poème, il me hante comme une musique entêtante, ses mots rampent dans mon crâne d’où ils voudraient sortir pour dire leur douleur au monde. Poème et cicatrice font partie de moi au même titre que mes jambes, mes bras ou mes omoplates. Je ne me sens pas tenu de les examiner pour savoir qu’ils existent. J’ai seulement appris à essayer de les oublier.

Le visage dissimulé derrière une écharpe, dont il ne soulève qu’un coin pour boire ou pour manger, le personnage central d’«Une bouche sans personne» mène une vie routinière et essentiellement solitaire, pour ne pas exposer ses secrets ni sa cicatrice. Dans l’entreprise où il exerce le métier rassurant de comptable, il fuit la convivialité artificielle des relations entre collègues, et décourage toute amorce de relation en se réfugiant dans son petit bureau derrière des colonnes de chiffres.

Les rares femmes auxquelles il accorde de l’attention, sa boulangère et une dame du quartier qui promène son chien, sont toutes supplantées par Lisa, tenancière du bistrot qui lui tient lieu de petit paradis. Chaque soir depuis des années il retrouve ses amis au café autour de Lisa, pétillante reine du lieu, en compagnie de Sam le taciturne et de Thomas, doyen bavard et cultivé de ce petit groupe. Ils se posent, fument, jouent à la belote, discutent, ou simplement se taisent. Drôle de famille choisie, dont les membres partagent une amitié sans exigence de représentation, cimentée par leur amour partagé pour les Beatles, leur pudeur et leur simplicité. Le seul rappel aux manques et privations de son existence pour le comptable est l’affiche du film Forbidden Planet qui décore le bar, symbole de l’armoire cadenassée dans laquelle il a enfermé ses émotions, ses espérances d’amour et ses souvenirs.

forbidden_planet[1]La vie parfaitement réglée de cet homme et ses habitudes se fissurent, lorsqu’un soir l’absorption du café, exercice périlleux à cause de la cicatrice et de la manipulation de l’écharpe, se passe mal et que l’accident mineur du café renversé ouvre une brèche, et amène ses amis à le questionner.

Bon OK : tu es comptable, tu mesures autour d’un mètre quatre-vingt. Tu aimes les livres, les Beatles et la belote, et tu ne quittes jamais ton écharpe. C’est tout ce qu’on sait !

Suite à cet incident, il se lance et commence à raconter l’histoire de son grand-père Pierre-Jean, un homme qui parsemait son existence de bouffées d’absurdité fantaisiste et de grains de folie, en réaction à la violence de l’Histoire, pour protéger l’enfant à la cicatrice et ne pas basculer du côté des larmes.

Ce qui est certain, c’est qu’il avait une imagination débordante et que parfois, celle-ci prenait le pas sur la vie réelle. «La vie est trop courte pour s’accommoder de tout ce qui va de travers. Il ne faut pas hésiter à rêver, les rêves c’est pas fait pour les chiens. Et c’est gratuit.»

Les souvenirs du comptable se déploient, les années et le parcours aux côtés de Pierre-Jean, et soir après soir, un public initialement clairsemé de spectateurs s’étoffe. Tandis que le narrateur se rapproche du gouffre, raconter l’origine de sa cicatrice et le secret enfoui du poème, la fantaisie rêveuse et l’absurde foisonnent ; Sam reçoit des lettres quotidiennes de ses parents disparus, le quotidien se dérègle, animaux étranges et musiciens tziganes surgissent, inopinément. À cause d’une interminable grève des éboueurs, les sacs poubelles envahissent les rues et les cages d’escalier, mais une poésie aux accents chevillardiens, fantaisiste et persistante, germe au milieu de l’ordure.

zenoLa réalité est un concept bourgeois. Il va falloir que je m’en affranchisse si je veux renouer avec mon grand-père.

Au-delà de l’éloge de la différence et des amitiés improbables d’une émouvante tendresse qu’il partage avec le «Requiem des aberrations» d’Yves Gourvil, le premier roman de Gilles Marchand, paru en août 2016 aux Forges de Vulcain, après «Le roman de Bolaño» écrit à quatre mains avec Éric Bonnargent, évoque la mue d’une chenille en papillon, l’histoire d’un personnage gris muraille qui grâce à la fantaisie prend une teinte lumineuse, tout en dévoilant une histoire terriblement noire.

Confession émue et singulière, hantée la voix de Zeno du roman d’Italo Svevo, habitée des échos des œuvres de Boris Vian et de Romain Gary, «Une bouche sans personne» entre en résonance lointaine avec «Le théâtre des oiseaux» de Christophe Ségas, et bien sûr avec les nouvelles de Gilles Marchand découvertes avec bonheur dans les recueils des éditions Antidata, et orchestre une fable oxygénée par des bouffées de rêveries surréalistes, pour dire l’indicible de manière profonde et aérienne (ce qui vous le reconnaîtrez relève de la prouesse).

On en parle magnifiquement sur le blog Les débordements ici.

Gilles Marchand sera l’invité de la librairie Charybde le 6 octobre en soirée, pour fêter la parution de ce roman, et nous nous en réjouissons.

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Discussion

5 réflexions sur “Note de lecture : « Une bouche sans personne » (Gilles Marchand)

  1. Merci beaucoup pour le partage 😁
    Ce roman vaut vraiment le coup, le bouche à oreilles, parlons en parlons en.
    Et vous en parlez très bien 😊

    Publié par débordements | 29 août 2016, 18:02

Rétroliens/Pings

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