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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Gueules » (Andréas Becker)

La langue brisée des gueules cassées, entre horreurs et médailles.

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Gueules

Publié en mars 2015 aux éditions d’En Bas, le troisième texte d’Andréas Becker, après « L’effrayable » (2012) et « Nébuleuses » (2013), surprend, désarçonne, effraie même, avant d’engendrer la sidération et de démontrer à quel point cet auteur est un très rare inventeur de langage.

« L’effrayable » avait su exhumer les mots décousus et rapiécés, malmenés et tordus d’une schizophrénie née du viol physique et moral d’une génération sacrifiée par le nazisme. « Gueules », en s’appuyant sur une incroyable – et fort dérangeante, en elle-même – collection de photographies de 1916 découverte et proposée par l’artiste Françoise Hoffmann et sur les dessins d’Andréas Becker, invente ici la langue brisée, éclatée et meurtrie des victimes de blessures au visage lors de la première grande boucherie mondiale.

À la commémo qu’on avait ration – et pas qu’un peu – Jacques Panache toujours au premier rang – pas tellement pour son âge c’était surtout de la médaille qu’il avait – des cloches qu’on lui collait dessus, des étoiles, des blasons, des trompettes et des croix, tout ce qu’elle avait en stock la nation, c’était légion – à lui faire courber l’échine – qu’on voie pas trop le cratère de ce qu’avait été un visage – avec des traits comme rails rouillés, lignes abandonnées, pour aller du nez jusqu’à la bouche prenez l’automitrailleuse, c’est l’expédition dans l’inconnu – même nous, ça dérangeait, faut pas croire – alors les caméras avec les potilitiques à côté, les fraîchement élus, au début, y’avait de la peine…

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Aristocrate jurassien décati, mobilisé en 1914, Georges de Blanchemarie végète à l’hôpital, depuis qu’une mine allemande a croisé son chemin, et surtout celui de son son visage, en compagnie d’autres grands blessés, dont il nous parle successivement : Pierre Panache, instituteur déchiqueté au contact profond des barbelés, Jacques Panache, son cousin touché par un obus de mortier et crucifié ensuite au lance-flammes, Max Strücklein, l’adversaire allemand adopté en douce par les mutilés français après avoir lui aussi rencontré une mine, de nuit dans le no man’s land, Gabriel Malange, récidiviste rafistolé tant bien que mal après une première mine pour aller s’en offrir une deuxième quelques mois plus tard, Alain Rapigaud, le boucher habitué des carcasses au petit matin, massacré par une grêle d’éclats, Albert L’Enfant, moins amoché et reparti trop vite, en conséquence, pour mourir sur une nouvelle mine, François Valendraud, le volontaire, authentique héros de guerre et futur politicien, Jean Dufour, aimé du narrateur et le trahissant ensuite, Gustave Beaucharmeur, enterré durant deux jours dans un trou d’obus avant d’être ramené parmi les « vivants », futur anarchiste, ou enfin Charles de Blanchemarie, le frère, peut-être le plus défiguré de tous les pensionnaires.

Et pouis qu’il nous est resté – fallait pas piper aux comiteux que c’était un des autres – on en avait rien à cirer comment qu’il pelotait pas le farançais – nous non plus on donnait pas dans la prononciassiation avec nos dents dans la thoraxerie – Max, sa gueule en abîmé était comme les nôtres – qu’il souffrait autrement en allemanesque ça non plus on pouvait pas l’affirmater – on finassait par se ressembler entre nous à viande vive – on accrochait pas de médailles sur la chair brute…
Dans des circonstances assez nébuleuses qu’il avait sauté, qu’il bafouillait de son farançais bien à lui – qu’il prétextendait dans ses grands jours que lui aussi que ç’avait été mission spéciale – c’était concurrencement avalanché entre eux avec Jacques – qu’il avait été envoyé par les boches la nuit – il se gênait pas lui de dire les boches – de gueuler sales boches dans tous les recoins de l’asile – boche qu’il était après tout un peu plus que moi, Georges de Blanchemarie, d’Jura moimien…

Capture d’écran 2015-03-27 à 09.47.21

Là où le « Au revoir là-haut » de Pierre Lemaître s’arrêtait, là où seul jusqu’ici le dessin torturé de Jacques Tardi avait su s’aventurer, Andréas Becker a taillé dans le vif, brassant cicatrices et balafres, gouffres béants tenant désormais lieu de visages, ici ou là, traçant les contours nécessairement torturés et heurtés d’un autre humour du désastre, d’un acharnement indispensable à vivre, entre réconforts câlins et sexuels prodigués par l’infirmière compatissante, décorations et médailles prodiguées à foison en guise de cautères sur ces visages de bois, hypocrisies commémoratives largement irresponsables, et mortelles ironies gardées secrètement sous cape.

Si les photographies font – nécessairement – très mal à la lectrice ou au lecteur, c’est cependant l’étroite association de leurs dérivés créatifs, dessins et textes, qui opère ici le miracle : de ce langage brisé, involontairement lorsque la mâchoire et la langue ne peuvent plus produire le sens commun, volontairement aussi lorsque les gueules cassées ne veulent plus demeurer complices d’une boucherie dont il faudrait continuer à partager les mots traîtres, surgit une étrange lumière, naissant de ces associations contre nature de vocables impitoyablement valisés pour porter le fer à leur tour, en un tardif et juste retour des choses, à l’encontre d’une institution se préparant déjà à exhiber ses plaies pour justifier l’injustifiable.

Une lumière paradoxale, avançant cahin-caha, un terrible sourire tordu au coin de ce qui tiendra désormais lieu de lèvres, refusant toute rédemption, et lançant calmement, ultime défi, une imprécation sanguinolente et couturée à la face de ces responsables toujours préservés : c’est ainsi qu’Andréas Becker, avec ce troisième texte, s’affirme avec éclat (et pas uniquement d’obus) comme l’un des très grands magiciens contemporains du verbe, inventant à nouveau la grammaire et les mots nécessaires aux chairs meurtries pour convoquer les coupables se refusant à assumer.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

Andreas Becker

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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