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Revues

Note de lecture : TINA – 6 (Revue)

Avril 2010 : le sixième TINA, sans doute le plus directement politique jusqu’alors.

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TINA 6

Publié en avril 2010, le sixième numéro de la revue TINA (d’après « There Is No Alternative », le fameux slogan thatchérien instrumentalisé en tant de circonstances depuis lors), aux éditions ère, poursuivait la belle formule, roborative en diable, associant nouvelles, extraits de romans, articles d’essai et critiques littéraires, dans une veine représentative du travail éditorial mené chez ère, formule inaugurée vingt-six mois plus tôt avec l’excellent numéro un. réaffirmée en janvier 2009 avec un numéro deux tout à fait à la hauteur, continuée en avril 2009 avec un numéro trois qui était toutefois (légèrement) décevant, et réaffirmée en août 2009 avec un numéro quatre qui renouait avec l’excellente facture précédente, puis en janvier 2010 avec un numéro cinq du même (beau) tonneau.

L’éditorial, comme à son habitude désormais, nous gratifie de plusieurs belles formules choc en commentaire d’un air du temps potentiellement désespérant, parmi lesquelles j’ai envie de citer celle-ci :

En attendant, les pays les plus fragilisés de la zone euro sont affublés de l’acronyme très classe de PIGS (Portugal, Italy, Greece, Spain) par les traders aglo-saxons, désormais les PORCS ne sont plus ceux qui se goinfrent. Welcome to Animal Farm version 2010.

Côté fictions, ce numéro 6 nous réjouit avec « Candidats », trois superbes pages de Pierre Escot dont l’étonnant « Planning » reste un véritable must, et avec le sublime « Le livre des morts hawaïen » de Frédéric Moulin, étonnant collage de neuf pages peut-être écrites à la gloire du surf et de sa culture, plus vraisemblablement à sa démythification comme horizon ensoleillé et glissant de l’humanité, nous intéresse sans hésitation avec « L’eau froide » de Xavier Lapeyroux, récit bref, intense et décapant de maçonnerie et de plomberie dans le cadre familial, « Consolation » de Masha Tupitsyn, audacieuse tentative de preuve par la liste et par l’absurde de l’existence de l’amour, et « Vus à la télé » de Jean-Michel Espitallier, belle énumération d’un ensemble de personnages simplement mentionnés et brièvement qualifiés, attrapés qu’ils sont, au passage, au fil d’un intense et nécessairement vide zapping télévisuel (ces deux derniers textes pourraient d’ailleurs aisément trouver une place de choix dans le « Vertige de la liste » d’Umberto Eco), et nous convainc beaucoup moins toutefois avec « Encore ce mort le kangourou » de Caroline Dubois, sans doute d’apparence trop ésotérique et trop gratuite pour moi.

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Pierre Escot

Mort soudaine d’un homme, double mort dans un voyage au loin, chute dans un départ, mort par la tête, par accident, vous laissera comme une œuvre, un travail. Au loin, dans un voyage à l’étranger, un navire sombrera, chute et mort de l’un de vos amis, c’est pourtant un homme de science, c’était un mercenaire, un mort, oui, mort, un homme de goût, raffiné, un économiste. Vous assistez à des morts, vous assistez les morts dans un voyage au loin. Une trouée, pactole au long cours, hommes muets, courtois. 17 Février, 17 Mars, 21 Avril, 22 Mars, 4 Avril, un navire, une automobile, une chute en arrière, un voyage, des dépôts, vous tiendrez le compte, vous inscrirez leurs noms. Mort par la tête, par le cœur, mort des membres, mort par addition d’air, mort de choix dans un voyage. Vous irez les toucher, leur lécher les mains, odeur est supportable, oui, regardez, regardez bien, mort par souffle, mort par appétit, mort, mort, pas autant, si, pas plus tard qu’hier, ta gueule. Forêts, landes, plaines, champ de courses, réfectoires, ronds-points, une avalanche des morts. (Pierre Escot, « Candidats »)

Le dossier, « Capitalismes – Rapport d’activités » est fort intéressant, mais bien inégal.

Le texte de Samir Amin (« Dans quelle mesure le capitalisme global remet-il ou non en question l’opposition centre/périphérie ? »), quelque peu laborieux, voire caricatural ou inexact, fait craindre un moment le pire, avant de se reprendre paradoxalement en se faisant prophétique :

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Samir Amin

Que sera le monde « après la crise » ? Impossible de le dire. N’oublions pas que la première longue crise, amorcée dans les années 1870, auquel le capital de l’époque avait répondu également par la monopolisation, la mondialisation (coloniale) et la financiarisation, a débouché – après l’efflorescence courte de la première « belle époque » (1894-1914), sur 1914-1945, c’est-à-dire : la première guerre mondiale, la révolution russe, la crise de 1929, le nazisme, la seconde guerre mondiale, la révolution chinoise. Ce sont ces « événements » – difficiles à qualifier de mineurs – qui ont façonné le monde « d’après la crise », c’est-à-dire la combinaison, durant les trente glorieuses, de la social-démocratie en Occident, des socialismes réellement existants à l’Est et des nationalismes populaires de l’ère Bandoung (1955-1980) au Sud. La seconde crise appellera des transformations d’ampleur comparable (même si elles seront « différentes »). Le conflit centre / périphérie et le conflit capitalisme / perspectives exigeant d’aller au-delà de celui-ci sont indissociables.

Le texte de François Chesnais (« Quelle est la place du capitalisme financier dans le capitalisme global ? ») est solide et plutôt percutant, comme la plupart de ses productions, malgré quelques approximations hélas classiques (et notamment une confusion entre différentes sortes de « funds » qui n’ont rien à voir les uns avec les autres…).

Le texte de Fabrice Flipo (« En quoi le capitalisme global se nourrit-il du catastrophisme ? ») souffre sans doute de la brièveté de ses quatre pages, qui le confinent trop à la caricature, mais ouvre de jolies perspectives en résonance par exemple avec les travaux des romanciers Viken Berberian (« Das Kapital », 2007) ou Jérôme Baccelli (« Aujourd’hui l’abîme », 2014).

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Saskia Sassen

Le très bref texte de Saskia Sassen (« Dans quelle mesure le capitalisme global ménage-t-il un espace aux niveaux local et régional ? »), tout en ne relevant pas la gageure de traiter son sujet en trois pages, propose une incisive écharde comme un écho à ses propres travaux d’ampleur, ou à ceux de Mike Davis, sur la ville globale contemporaine.

Les deux derniers textes du dossier, aux sujets extrêmement prometteurs (« Quels rapports établissez-vous entre capitalisme cognitif et capitalisme mafieux » ? de Didier Lebert et Carlo Vercellone, « Quel rapport faites-vous entre capitalisme cognitif et capitalisme global ? » de Yann Moulier-Boutang), sans doute trop contraints par le format très court de l’exercice proposé, se noient hélas dans un charabia largement approximatif, parcouru de raccourcis incompréhensibles, et fort peu convaincant au total.

Le « benchmarking TINA » prend cette fois-ci la forme surprenante mais bien agréable d’un portfolio de couvertures de livres qu’un je-ne-sais-quoi de pertinent relie indéniablement, qui invite fort à une lecture comblant les interstices éventuels, puisqu’on y trouve, dans l’ordre : « Microserfs » de Douglas Coupland, « Temps machine » de François Bon, « La loi des rendements décroissants » de Jérôme Mauche, « Storytelling » de Sandy Amerio, « Lettres de non-motivation » de Julien Prévieux, « Les choses » de Georges Perec, « Super-Cannes » de J.G. Ballard, « Zone de combat » de Hugues Jallon, « Empire » de Michael Hardt et Antonio Negri, « La France invisible » de Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard, « C’est toi le business » de Caroline Dubois, « Le Génie du communisme » d’Arnaud Viviant« , « Bolo’ bolo » de P.M., « Client zéro » de Patrick Bouvet, « La domination masculine » de Pierre Bourdieu, « Jusqu’à quand ? » de Frédéric Lordon, « L’établi » de Robert Linhart, « Le stade Dubaï du capitalisme » de Mike Davis« Le nouvel esprit du capitalisme » de Luc Boltanski et Eve Chiapello, « Petites natures mortes au travail » d’Yves Pagès, « Propaganda » d’Edward Bernays, « Amour, gloire et CAC 40 » de Jean-Charles Massera, « La stratégie du choc » de Naomi Klein, « La société du spectacle » de Guy Debord, « Mille plateaux » de Gilles Deleuze et Felix Guattari, « L’argent, l’urgence » de Louise Desbrusses, « La Centrale » d’Elisabeth Filhol, « TAZ » d’Hakim Bey, et enfin « Carte muette » de Philippe Vasset. Beau programme, non ?

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Howard Zinn

Dans la partie finale, « Veille », le trop bref extrait de « Offshore » d’Alain Deneault (La Fabrique, 2010) ne permettait guère de se faire une idée de la qualité de cet essai, mais l’interview de Christian Salmon à propos de son « Kate Moss Machine » était en revanche passionnante. D’intéressantes critiques brèves de « La tour » d’Hélène Bessette, de « Les centenaires » de Philippe Adam, de « L’argent, mode d’emploi » de Paul Jorion, de « La saison des flèches » de Samuel Stento et Guillaume Trouillard, notamment, ainsi qu’une belle note de Jim Cohen sur la figure tutélaire d’Howard Zinn, venant alors de décéder, complètent agréablement ce sixième numéro.

Il est bien entendu toujours possible et souhaitable de commander cet ouvrage auprès de votre librairie préférée (par exemple, Charybde, ici). Il peut aussi être commandé directement sur le site des éditions ère, , pour contribuer davantage à aider cet éditeur captivant à sortir des difficultés financières où il se débat rudement depuis une grosse année déjà.

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : TINA – 7 (Revue) | Charybde 2 : le Blog - 28 février 2015

  2. Pingback: Note de lecture : TINA – 8 (Revue) | Charybde 27 : le Blog - 29 juin 2015

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