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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Aujourd’hui l’Abîme » (Jérôme Baccelli)

Science physique, art, finance : la passion du vide en une vertigineuse traversée transatlantique.

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Publié en mars 2014 au Nouvel Attila, le troisième roman de Jérôme Baccelli nous convie à une vertigineuse fuite en voilier, dans laquelle le narrateur, spécialiste informatique des programmes de finance les plus sophistiqués, au fur et à mesure qu’il avale les milles marins de sa traversée atlantique et s’éloigne de l’Europe, remonte la piste mentale et mystique de son patron, John Edward Forese, l’un des hommes les plus riches du monde, et tente de décrypter le sens – s’il y en a un – de sa quête obsessionnelle du vide, dans l’histoire de la science physique, dans l’histoire de l’art et dans la finance dominatrice et insatiable.

Convoquant dans cette traque, comme son patron l’aurait fait avant lui, tous les chemins de traverse jadis empruntés par le philosophe géomètre Anaxagore, par le proto-astronome Ptolémée, par Philippe d’Oponte, père spirituel de ce cinquième élément qui s’appellera souvent l’éther, par Galilée surtout, précurseur et explorateur de tant de directions cachées, par James Bradley et son sens de l’observation détectant les aberrations optiques et intellectuelles, par Evangelista Torricelli, à la fois inventeur du vide et de la mécanique des fluides (qu’il est si tentant d’appliquer aux marchés et à leurs prétendues mains invisibles), par Vincent Van Gogh qui trace le contour du vide au sein de la lumière du ciel, diurne ou nocturne, par Edwin Hubble, qui y parvient physiquement, par Yves Klein qui propose une première vraie résolution de l’équation financière de l’art et fait vibrer le bleu de l’éther, précisément, par Fritz Zwicky et Walter Baade, enfin, mettant à jour à la fois lumière fatiguée, supernovae et hypothèse de la matière noire, possible retour triomphal de l’éther ancien.

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« Par moments, je crois pouvoir me mettre dans la peau d’Anaxagore, ou bien, mieux encore, dans la peau rugueuse des iguanes du Mexique. Dans celle de John Edward Forese, pas encore. Il me faudra beaucoup plus de temps, et de persévérance. Pour comprendre certains esprits il faut échapper à l’orbite trop circulaire de la logique, parce que les pensées délétères qui les animent dépassent la simple intelligence. Pour l’instant je n’ai à son égard qu’un effroyable soupçon. Dans sa résidence de Lampsaque, Anaxagore jeûnait. Moins il consommait, moins il possédait, plus il se sentait vivre. »

« On naît expatrié comme on naît gaucher. Un écart, un décalage avec les autres, tous les autres. Il y a des gens comme ça qui naissent mal alignés, comme deux calques mal superposés. On essaie de se réaligner toute la vie. On part, ailleurs, dans une autre ville, un autre pays, on change de femme, d’homme, ou on les accumule, on se sent mieux pendant un moment, un an, dix ans, et le décalage s’installe à nouveau. Un jour on réalise que l’on s’est déraciné pour rien, qu’on fait partie de la noble et triste race des nomades. On repart. Toute l’existence, comme cela. Les iguanes, ces créatures décalées, anachroniques, sont trahis par leur physionomie : ils font partie du passé, ou peut-être du futur, mais sûrement pas du présent. »

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« J’ai douze ans, je me trouve chez mes grands-parents, à Orange. Mon grand-père, qui est ébéniste, nous montre dans son atelier une commode en chêne, une table en acajou qu’il est en train de fabriquer. On se promène en ville, il indique une porte ciselée, une barrière en pin, et lâche : « Tiens, celle-là, c’est moi qui l’ai faite. » Pour ne pas être en reste, mon père, qui a fait toute sa carrière chez Peugeot, ne peut résister quand passe une vieille 505 le long de la rue : « Les portières, le mécanisme d’ouverture, c’est moi ! » En douze ans chez Maxa j’ai gagné plus d’argent qu’eux deux réunis pendant toute leur vie. À leur détriment d’ailleurs, puisque nos algorithmes étaient en grande partie façonnés pour sucer petit à petit le capital des spéculateurs traditionnels. J’ai longtemps cherché à mon tour un repère galiléen, quelque chose de tangible, un souvenir à me mettre sous la dent, un objet ou au moins une preuve que je puisse brandir en disant : « C’est moi. J’en étais. » Mais la finance, mon logiciel de HFT et le groupe Maxa sont des aberrations de Bradley. Grâce à nos outils de placement boursier, l’argent des contribuables ne se trouve jamais là où l’État croit l’avoir placé : une minute dans le zinc, la suivante dans l’assurance maladie. L’astuce de nos logiciels est de prétendre vouloir acheter des millions d’actions et de se défausser soudainement juste au moment où le cours monte, réalisant un gain dans le minuscule écart créé par ce jeu de dupes. C’est ainsi que JEF a bâti sa fortune, en coupant l’herbe sous le pied des boursicoteurs et des petits fonds de pension. Combien de faillites, combien de familles ruinées à cause de nous ? Ranney Frey a un jour avancé le nombre de plusieurs millions de victimes. Aberrant, n’est-ce pas. Mystique, avait commenté mon collègue trader. »

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Il est certainement possible de lire le récit de cette quête mystique du vide comme celui d’une authentique aspiration humaine, recherche du sublime et de l’immatériel lorsque tous les appétits sont satisfaits ou asséchés de leur sens. Il est encore plus intéressant, exploitant les indices disséminés de ci de là par l’auteur et par son narrateur (évanescence de Saint-John Perse résistant à sa convocation, tentative d’effraction de Steve Jobs en philosophe post-moderne du design et de l’art de vivre, ou encore quasi-ricanement en sous-main de Larry Page et de Sergueï Brin face aux envolées de leur mécène putatif, par exemple), d’y tracer le chemin d’auto-justification désespérée du cynisme marchand, qui cherche du mieux qu’il peut à se draper dans l’absolu esthétique et intellectuel, le moment (tardif) venu. Ou la vibration synchrone de l’éther comme ultime masque de l’avidité sans but.

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Un très beau roman, capable d’insuffler une étrange poésie technique et maritime dans sa spirale vertigineuse de quête morbide de signification, là où in fine vont les iguanes.

Une lecture qui se complètera certainement astucieusement par le « Das Kapital » de Viken Berberian et par le « 6 » de Ervin Karp et Donald Pratt.

Il faut absolument lire la magnifique critique de Lucie Eple dans La Voie des Indés sur Médiapart : Le grand frisson.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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