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Notes de lecture 2014, Revues

Note de lecture : TINA – 2 (Revue)

Le deuxième numéro de TINA, début 2009, sur la captivante lancée du premier.

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TINA 2

Publié en janvier 2009, le deuxième numéro de la revue TINA (d’après « There Is No Alternative », le fameux slogan thatchérien instrumentalisé en tant de circonstances depuis lors), aux éditions ère, poursuivait la captivante formule, roborative en diable, associant nouvelles, extraits de romans, articles d’essai et critiques littéraires, dans une veine représentative du travail éditorial mené chez ère, formule inaugurée cinq mois plus tôt avec l’excellent numéro un.

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Côté fiction, tout d’abord, avec un beau texte de Gaëlle Obiégly, onirique, tendre et décidé, dans lequel l’abandon d’un couteau à la sécurité de l’aéroport déclenche un flot surprenant de souvenirs et de sensations, une nouvelle dérangeante à souhait de Philippe Joanny, aveu intérieur d’un réceptionniste d’hôtel à l’innocence toute glaçante, et une magnifique rêverie sur un nom et ce qu’il évoque, signée Maryline Desbiolles.

« Chantier en portugais ou en italien : Polia est aussi un village de Calabre décrit sur un prospectus comme le nombril du monde, l’ombelico del mondo, je le crois volontiers, comme le nom est écrit entre une coupe de grenades et des figues de barbarie, et qu’il appartient à la Grande Grèce où Poséidon a sans doute poussé Ulysse.
Oh oui : transmettre un mouvement.
Un été, en Italie, le ventre de la serveuse se dévoile et son petit escargot secret. Comment l’appelle-t-on en italien ? Ombelico, dit-elle en rougissant.
Madeleine Polia, j’aime votre nom qui bondit à mon pouls, et donne de la voix au battements, Polia, Polia, Polia, j’aime votre nom, qu’il soit portugais ou italien, et je le fais mien alors que vous n’avez pas consenti.
Vous n’avez consenti à rien, mais votre nom, je l’enlève, je me vante de le ravir, corsaire à la cape voyante, emportant presto presto le trésor, et chantant son exploit sur le bastingage, alors que votre nom n’est pas à vous, pas plus que mon nom n’est à moi. Si je le porte sans sursauter quand on m’appelle, sans craindre qu’il ne m’assigne et me cloue, c’est qu’il désigne aussi bien l’arbre gracile, le bouleau à l’écorce blanche, tous les bouleaux du monde, et le bois qui flambe dans la forêt obscure. Transmettre le nom quelle imposture, à peine le léger mouvement du vent dans la ramure. » (Maryline Desbiolles, « Le nombril du monde »)

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Vito Acconci, Step Piece. 1970. © Kathy Dillon

À mi-chemin entre la fiction, l’essai artistique et la performance commentée, TINA nous propose aussi de parcourir quelques textes singuliers de l’artiste new-yorkais Vito Acconci, créant ses installations et ses projets à la frontière permanente de la fiction littéraire.

« Le travail que nous avons engagé prend désormais les orientations suivantes : 1) une architecture qui n’aurait pas pu être construite, pas pu être conçue, pas pu être imaginée avant le XXIème siècle ; 2) une pensée non pas pour l’ordinateur, mais avec l’ordinateur ; 3) des modèles topologiques pour l’architecture ; 4) enfler, aspirer, déborder, couler ; 5) pousser et tirer, étirer, séparer, diviser ; 6) une architecture de bandes et d’axes, une architecture de trous ; 7) une surface qui se courbe, se plie, se tisse, s’entrelace et se noue pour devenir structure ; 8) une architecture de la torsion, de l’ondulation et du morphing ; 9) une architecture qui vient s’accrocher comme un parasite, comme un virus ; 10) l’émergence, la croissance, l’architecture de bas en haut, l’architecture de l’intérieur vers l’extérieur ; 11) le mélange, le fourmillement, la multitude. »

« L’esquisse. Je suis un guérillero, pas un artiste. Ce n’est pas une exposition, mais une attaque éclair. Ce n’est pas une galerie : c’est une zone de combat… Je peux apprendre à connaître le terrain ici : comment entrer, où se cacher, comment s’enfuir… Maintenant, je suis à découvert, je vais rencontrer l’ennemi et disparaître… Le truc, c’est : continuer d’avancer, ne laisser aucun repos à l’ennemi… Je dois élargir mon territoire… Je dois établir une nouvelle base… Je dois m’emparer d’une autre position… (Non, écoutez, en fait je suis un type ordinaire… je prends ce que je peux… me dénicher une expo ici, une expo là… rester occupé… j’ai des problèmes comme tout le monde… je dois trouver ma place. C’est tout… que faire, où aller…). »

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Lydie Salvayre (Photo : Ulf Andersen)

Deux autres extraits de fiction sont proposés : des éléments du « Telector » d’Adeline Grais-Cernéa, jeu saisissant de réagencement de références télévisuelles et pop culturelles, et quelques pages du « Petit traité d’éducation lubrique » de Lydie Salvayre, qui établit le lien avec le passionnant entretien de neuf pages entre Lydie Salvayre et Chloé Delaume, proposé un peu plus loin dans la revue, dans la troisième partie (« Veille »).

« J’ai l’impression de nager entre la rive d’une littérature toute occupée du sens, cherchant à dire la violence du monde, cherchant à saisir les orties de la réalité (la formule est d’Arno Schmidt), et la rive d’une littérature de plus en plus marginale, de plus en plus releguée, de plus en plus chétive, qui, elle, cherche encore des formes.
Du point de vue de la forme, j’ai ce même sentiment. Celui de nager entre une rive hyperclassique (la rive du bien-dire français, du grand style, du grand genre, des périodes de douze pieds, tatata tatata tatata tatata, des imparfaits du subjonctif que vous épatâtes le monde Monsieur, etc) et la rive comico-grotesque : blagues, énormités, allusions sexuelles de mauvais goût, charges politiques à coups de trique, etc.
J’ai dit « entre ». J’ai dit nager entre. Entre deux rives. Je n’ai pas dit : au milieu. Je n’ai pas dit : dans la moyenne. Je n’ai pas dit : écrit en langue moyenne.
Le recours, pour moi, au classicisme, à l’absolu bien-dire du classicisme, à sa perfection, à son excessive perfection est, précisément, l’une des façons de rompre avec cette langue moyenne dont nous sommes abreuvés et que j’abhorre. Idem pour le recours au grotesque, à l’exagération, au vulgaire, au mal-dire, à la poétique du « trop » (dont j’ai parlé pour Antonio Lobo Antunes) : autre façon de rompre avec cette modération et ce sens de la mesure qui sont devenues des marques françaises (à quelques exceptions près).
(…)
De plus, avec l’avènement au 17ème de la langue classique, la veine littéraire issue du Moyen-Âge et que certains théoriciens ont appelé grotesque (avec son gros rire, ses farces, ses outrances) va être mise au ban.
Désormais, on ne rira plus. Rabelais nous fera honte (trop excessif, trop grossier, trop comique), on écrira du sujet-verbe-complément, des phrases propres et se gardant de toute démesure et de toute malséance. »

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Martin Le Chevalier, « L’audit », 2008.

Le dossier de ce deuxième numéro est consacré à la mécanisation et à l’industrialisation, aux sens larges, de la littérature, et, sans aller jusqu’à l’abîme fictionnel de l’ « Exemplaire de démonstration » de Philippe Vasset, se demande néanmoins, en tant que collectif TINA, si l’agent littéraire est le sauveur ou le fossoyeur de l’édition, dans un entretien avec la personne chargée d’ouvrir en 2009 le bureau français d’un grand agent canadien, fournit quelques mails très drôles reflétant d’hypothétiques échanges avec des auteurs angoissés par le devenir techno-économique du métier, examine, avec le chercheur québecois Bertrand Gervais, les principes esthétiques du cyberespace, propose un beau collage de critiques littéraires issues des « grands journaux » pour développer une méthode de « management de la littérature durable », classe huit romans couronnés par les prix littéraires 2008 sur des graphiques d’analyse issus du management et de la publicité, et va au bout du raisonnement en présentant les travaux d’un cabinet – redoutablement crédible – de conseil en stratégie ayant répondu, après une réticence initiale, à la demande d’un artiste déjà installé, Martin Le Chevalier, souhaitant bénéficier de ses lumières pour développer sa carrière. Dans un registre voisin, la conclusion de ce dossier est apportée par un bref mais incisif billet de l’enseignant-chercheur Vincent Bourdeau, à propos de la suprématie de la publication, de la citation et du classement à tout crin des revues dans l’évaluation, de plus en plus automatisée, de la recherche.

Dans la troisième et dernière partie (« Veille ») du numéro, on trouvera notamment, en plus de l’entretien avec Lydie Salvayre mentionné ci-dessus, des critique détaillées de « Contre-Jour » de Thomas Pynchon, de « Pourquoi êtes-vous pauvres ? » de William T. Vollmann et de « La conduite de la guerre » de William Langewiesche, et des critiques brèves de « Lacrimosa » de Régis Jauffret, de « Suis-je encore vivante ? » de Grisélidis Réal, de « Écrits poétiques » de Christophe Tarkos, de « Nymphormation » et de « Pixel Juice » de Jeff Noon, ou encore de « Les bandits » d’Eric J. Hobsbawm.

Au total, un bien beau deuxième numéro d’une revue passionnante dont je poursuis de ce pas, avec joie, la découverte, en attendant, peut-être, sa résurrection sous une forme ou une autre ? À se procurer sans hésiter auprès de votre libraire favori (par exemple, Charybde), ou directement chez l’éditeur, une fois n’est pas coutume, en ces temps de vaches très maigres pour ce genre d’initiatives pourtant si indispensables.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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