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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Vivre sauvage dans les villes » (Anne-Sylvie Salzman)

Transmuter l’ordinaire comme le bizarre en inquiétude fondamentale, en sept nouvelles insidieuses et racées.

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Vivre-sauvage-dans-les-villes

Publié en juin 2014 au Visage Vert, le deuxième recueil de nouvelles d’Anne-Sylvie Salzman regroupe sept textes courts, dont cinq avaient déjà été publiés en revue, et qui tous se trouvaient, en anglais, dans le compendium « Darkscapes » consacré à Anne-Sylvie Salzman par Tartarus Press en 2013.

Peut-être encore plus affûtées que celles, déjà saisissantes, du précédent recueil, « Lamont » (2009), ces nouvelles réjouiront par leur étroite association, trop rare encore dans le champ fantastique contemporain, d’une parfaite maîtrise des codes littéraires du genre et des attentes associées, chez la lectrice ou le lecteur, permettant de les déjouer avec subtilité, et d’une écriture d’une élégance et d’une précision suggérant parfois quelque pacte mystérieux avec une entité surnaturelle.

Revisitant et tordant machiavéliquement une légende japonaise (« Fox into Lady »), ou transformant de paisibles paysages écossais pour en extraire la substance simplement inquiétante, déjà horrifique, ou même pré-apocalyptique (« Au pied du phare » et « Shioge »), détournant avec une malice onirique les imaginations adolescentes transformant les interdits parentaux (« Le chemin de halage ») ou les imaginaires de la fuite et du bout du monde sur une plage pourtant peut-être anodine (« La brèche »), introduisant une mutation potentiellement terrifiante dans la porcelaine d’un thème très XIXème siècle (« La main voyante »), ou proposant une glaçante expédition dans les significations possibles d’un retour forcé à la nature et à la sauvagerie qu’induisent les villes contemporaines et leurs horizons de couvercles (« Vivre sauvage dans les villes », un titre en soi d’une somptueuse beauté), Anne-Sylvie Salzman saisit les corps au moment où l’esprit – l’imagination -, pour le meilleur et pour le pire – pouvoir du rêve et du cauchemar s’inscrivant dans les chairs -, peut s’en saisir et les tordre à son idée et à sa sensation. Il faut une immense maîtrise d’écriture pour glisser dans le normal, en quelques mots, et sans effets spéciaux, le doute insidieux, profond et vital, – comme en témoignent d’ailleurs magnifiquement également, sans recours au fantastique cette fois (ou de manière totalement implicite), mais en pesant d’une menace permanente sur le lecteur, les deux romans « Au bord d’un lent fleuve noir » (1997) et « Dernières nouvelles d’Œsthrénie » (2014).

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Stepan Ueding, pour « Fox into Lady »

La sœur dort, la main droite sur la poitrine ; elle ronfle très légèrement ; ses lèvres esquissent de temps en temps un mouvement de succion. Keiko la regarde dormir ; la terreur s’empare de chacun de ses muscles jusqu’à anéantir ses forces. Elle s’imagine un instant n’être que peau tendue sur une immense, informe, palpitante amibe. La peau explose, Keiko retourne au désordre protozoaire. Ni les lendemains, ni les jours qui suivent, Keiko ne parle à sa sœur de la créature si inopinément venue au monde. La caisse est cachée dans un placard du vestibule que la sœur, se dit Keiko, jamais n’ouvrira. Du reste, Keiko ne parle à personne de cette naissance illégitime. L’envie ne lui manque pas  – mais les mots ? Le premier jour, étant partie sans même rendre visite à la bête en son enfance (« Pourvu qu’elle meure ! »), Keiko vers midi est saisie d’une épouvante sans nom. La sœur aura trouvé l’animal, l’aura porté chez le vétérinaire – aura ainsi rendu son apparition misérablement officielle. (« Fox into Lady »)

Les parents d’Ada lui interdisent d’emprunter le chemin qui, partant de la ville, parvient à l’autoroute et ce faisant longe des marinas improvisées le long de l’Ouse : les bateaux qui s’arriment là ne le font pas dans les règles. Y vivent des mariniers effrayants et silencieux dont les chiens sont galeux et les femmes moroses. Des filles se sont noyées là, corps et âme. Et lorsqu’elles ont survécu, elles se sont mariées sur le chemin de halage, un sort sans doute plus terrible que la mort. Le soir, elles se baignent nues dans la rivière brune et offrent leur poitrine aux mariniers cruels, qui les battent et les mordent et les font saigner et gémir – songe Ada. Car il y a des enfants au milieu de toute cette vermine, œuvres de la chair, bien sûr, et non pas de la boueuse rivière. (« Le chemin de halage »)

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Steoan Ueding, pour « Le chemin de halage »

Il alluma la télévision et se servit un whisky avec des glaçons qu’il fit machinalement tinter en regardant, sans les voir, deux jeunes femmes qui donnaient des cours de cuisine indienne. Juste au-dessus de la porte, une lucarne rectangulaire montrait le haut de la colline qui surplombait le lac. Le bleu-noir de la montagne fut traversé par un lent faisceau de lumière : une auto ? Il n’y avait pas de route carrossable là-haut. Un gosse sur une moto de cross ? Crane partit un peu avant minuit, avec, dans un petit sac à dos, la bouteille de whisky, une paire de jumelles, une lampe torche et sa couverture bleue. Il monta jusqu’au chemin du phare. Des agneaux, le cul jaune, bêlaient.
Le phare, la falaise ? La falaise l’emporta. Du sommet on verrait mieux venir les forces ennemies. Au phare, malgré l’heure tardive, il craignait de rencontrer Katie ou les locataires, sortis regarder les étoiles et fumer. Il faudrait leur parler : lui, Crane, n’avait plus rien à dire. Mieux encore, en descendant au lac, les cuisses douloureuses, il dut se rendre compte obscurément qu’il avait perdu jusqu’à sa voix intérieure, laquelle, fabrique à digressions, lui avait pourtant tenu compagnie depuis l’enfance. De l’autre côté du lac, la pente était rude. Il glissa dans un trou d’eau et se releva, trempé jusqu’aux genoux. S’il avait fait plein jour et grand soleil, il se serait déshabillté et se serait enduit le visage et le torse de boue – la nuit était fraîche et il n’y avait plus place dans son esprit pour ces jeux enfantins. (« Au pied du phare »)

Comme dans « Lamont », les illustrations de Stepan Ueding, passant soudainement d’un registre anodin à une horreur éclatante, magnifient et inquiètent encore davantage le texte.

Ce qu’en dit avec une belle justesse ma collègue et amie Charybde 7 est ici.

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Anne-Sylvie Salzman

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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