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Notes de lecture 2014, Revues

Note de lecture : TINA – 5 (Revue)

Un beau numéro 5 avec plusieurs fictions précieuses et un excellent dossier « Territoires ».

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TINA 5

Publié en janvier 2010, le cinquième numéro de la revue TINA (d’après « There Is No Alternative », le fameux slogan thatchérien instrumentalisé en tant de circonstances depuis lors), aux éditions ère, poursuivait la belle formule, roborative en diable, associant nouvelles, extraits de romans, articles d’essai et critiques littéraires, dans une veine représentative du travail éditorial mené chez ère, formule inaugurée vingt-deux mois plus tôt avec l’excellent numéro un. réaffirmée en janvier 2009 avec un numéro deux tout à fait à la hauteur, continuée en avril 2009 avec un numéro trois qui était toutefois (légèrement) décevant, et réaffirmée en août 2009 avec un numéro quatre qui renouait avec l’excellente facture précédente.

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Ce numéro 5 attaque avec plusieurs excellentes fictions :  huit pages frappantes d’extrait du texte « Exposé des faits » de Vanessa Place (dont la version intégrale de 12à pages est parue chez ère en septembre 2010), fascinant et vertigineux agencement de compte-rendus légaux de diverses affaires judiciaires ; « LEMON Mix », de Lawrence Krauser, conte en six pages – pari absurde, fou et très réussi – l’histoire d’amour et de sexe entre un jeune homme et… un citron, incluant incompréhension des parents, acrobaties du sens commun et redéfinition des frontières de la raison et du sentiment ; onze pages d’extrait, traduit par Antonio Werli, de « Pyrotechnie – Essai inquiet de littérature ultraïste », de l’Argentine presque oubliée Hilda Mundy, donnent un appétissant aperçu de cette écriture iconoclaste, subtil mélange de théorie et de pratique littéraire ; enfin, sept pages somptueuses d’extrait du « Don Quichotte » de Kathy Acker (traduit et publié intégralement par Laurence Viallet en mars 2010), un livre vital sur le genre, la littérature, l’individualité, la formation de l’esprit et bien d’autres choses encore.

Exposé des faits 2

En comparaison de ces quatre pièces majeures, « Les archives web-sex de Karl Marx », de Stewart Home, jolie variation uchronique sur un philosophe devenu porno-littérateur expérimental contemporain, semble un peu pâle, tandis que l’extrait du roman algérien « Les bavardages du seul », de Mustapha Benfodil, m’a hélas semblé bien peu convaincant.

Je m’adresse à quelque chose posé sur mes genoux.
Tu as un citron posé sur tes genoux. Tu parles à un citron. C’est une chose.
Un citron est un citron est un citron. Coupé par les humains en rondelles ou en quartiers, disposé ou pressé dans plats et boissons divers, il rehausse le goût d’une manière universellement appréciée et constitue souvent lui-même l’ingrédient vedette :
Tarte, hot toddy, hollandaise,
Marinade, crème et mayonnaise,
Scones, meringues, braisé, brandy,
Marmelade, humus, grog et bœuf shandy
Épluchure sans peau blanche égale zeste. Le zeste, chéri par l’humanité tout entière pour sa teneur en huile essentielle et sa valeur ornementale. Ainsi, en spirale le long d’un verre, le zeste constitue un plus attractif au moment de servir n’importe quel type de rafraîchissement. Des tests ADN démontrent que les termites sont une espèce à part sans lien aucun avec les blattes, alors que champignons et humains sont proches parents.
– Un granita, monsieur ?
– Oui, un double.
Ouvrir un livre.
– Gremolata ?
– Plus tard, peut-être.
Lire. Quelque chose de tranquille.
Avec votre caviar ?
La bibliothèque du poète.
– Imari ?
– Non, de Toscane.
– Détends-toi, trésor.
Pour certains, les livres incarnent le foyer. Pour d’autres, une source d’encombrement difficilement justifiable à l’heure du virtuel. S’asseoir avec Thoreau sous une lampe de lecture tamisée. Ou cette simple ampoule nue. Lire les mots apaisés d’une âme méditative :
Shall I not have intelligence with the earth ?
Am I not partly leaves and vegetable mold myself ?
Le trayajet d’une larme le long de la courbe d’un citron est difficile à décrire. Tendez un fil entre deux points sur ce trajet et vous obtiendrez une carte qui ne mène nulle part.
(Lawrence Krauser, « LEMON Mix »)

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Côté dossier théorique, ce numéro 5 réjouit le lecteur grâce à plusieurs excellents textes autour de la notion de « territoires » : « Noir – Méditations pessimistes », de Bruce Bégout, met en évidence en quelques pages la force du lien existant désormais entre la perpétuelle prophétie de malheur, sa justification objective, et la modification en profondeur effectuée sur le sens à accorder au mot « territoire » depuis une trentaine d’années ; « L’échec inévitable du plan de relance américain », de David Harvey, montre avec brio, en s’appuyant sur les résumés d’analyses plus fouillées, bien entendu, que les mesurettes keynésiennes américaines ne peuvent endiguer l’accroissement de leur dette, l’essoufflement de leur modèle et la perte de leur hégémonie à un horizon relativement proche, dans la mesure où leur idéologie politique dominante (néo-libéralisme ayant contaminé une part importante de ses anciens opposants – NDLR : cela ne concerne pas que les États-Unis…) leur interdit, faute de redistribution, une solution viable et équilibrée ; « Étude des représentations de l’ancrage et de la mobilité des hommes », de Bruno Latour, ponctuée de représentations statistico-graphiques des quatre grands types d’espaces tracées par Clotilde Viannay, rappelle avec bonheur à quel point la cartographie classique ne peut plus rendre compte du « territoire de sûreté » de chaque individu, notion aussi psychologique que géographique, que la mondialisation et l’inégalité croissantes ont fait voler en éclats ; « Culs et cubes blancs », d’Élisabeth Lebovici, retrace, à partir du travail effectué entre 1976 et 1981 par Brian O’Doherty sur le « White Cube », espace blanc immaculé tout entier dévoué à l’œuvre d’art, devenu la norme en muséographie d’art contemporain, les choix idéologiques sous-jacents à cette notion prétendûment non-idéologique ; Philippe Terrier-Hermann, enfin, avec « The World Of… », série de cartes du monde adaptant la surface géographique aux données statistiques concernant la présence locale, successivement, d’artistes contemporains reconnus, de milliardaires, de suicidés, d’hôtels de luxe ou encore de magasins de luxe, dresse une toute autre cartographie territoriale que celle couramment pratiquée.

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Cette définition n’a pas directement de rapport avec la projection cartographique sur un segment d’espace euclidien entouré de frontière précise et inséré dans un jeu d’autres espaces représentant des échelles emboîtées. Par exemple, un financier de la City de Londres peut recevoir ses revenus de sa banque (c’est ce dont il dépend pour sa subsistance), circuler en jet privé jusqu’à sa villa de Dordogne et de là visiter ses collègues de Wall Street (c’est un réseau qu’il parcourt en toute familiarité) et insérer dans son contrat un parachute doré qui l’assure contre tout licenciement arbitraire (c’est la sécurité de ses frontières fixes). Inversement, un chômeur de Jaligny-sur-Besbre dans l’Allier à qui l’on propose un travail à Moulins mais qui s’est vu retirer son permis de conduire, se trouvera déchiré entre des territoires incommensurables et devenus hostiles alors même qu’ils sont, aux yeux d’un témoin extérieur qui consulte une carte, séparés de moins de 30 kilomètres : il ne peut recevoir de salaire d’un lieu qu’il ne peut atteindre facilement, situation qui lui enlève toute assurance et toute frontière.
Il est évident aujourd’hui que les dimensions de subsistance, de familiarité, de sécurité, bien qu’elles soient des dimensions faisant l’objet d’une quantification au moins implicite, ne peuvent plus se confondre avec la seule métrique de la cartographie inventée à l’âge classique.
(Bruno Latour & Clotilde Viannay, « Étude des représentations de l’ancrage et de la mobilité des hommes »)

En marge du dossier central, on trouve aussi un excellent entretien avec Laurence Viallet, conduit par Emily King, Émilie Notéris et Jean Perrier, à propos de sa maison d’édition et de ses auteurs, ainsi qu’un bel article de Sebastian Veg sur les limites du « politiquement incorrect » (au sens propre du terme, et non au sens frelaté et galvaudé désormais d’usage en Occident) dans la littérature chinoise, avec « Compromis et vérités dans deux romans chinois récents : Brothers de Yu Hua et Beijing Coma de Ma Jian ».

La partie finale, « Veille », en plus d’une précieuse triple page sur Raymond Federman, propose un bel entretien avec Jean-Jacques Schuhl conduit par Chloé Delaume, et comme à l’habitude des critiques ou notes brèves, éclectiques et souvent fort bienvenues, parmi lesquelles on notera en vrac, celles portant sur « L’art et ses agents, une théorie anthropologique » d’Alfred Gell, sur « Chronologie lacunaire du skateboard (1779-2009) » de Raphaël Zarka, ou encore (à propos de textes en version originale), sur « Ever » et « Scorch Atlas » de Blake Butler.

Il est bien entendu toujours possible et souhaitable de commander cet ouvrage auprès de votre librairie préférée (par exemple, Charybde, ici). Il peut aussi être commandé directement sur le site des éditions ère, , pour contribuer davantage à aider cet éditeur captivant à sortir des difficultés financières où il se débat rudement depuis une grosse année déjà.

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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