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Notes de lecture 2023

Note de lecture : « Le Chien du Forgeron » (Camille Leboulanger)

La célèbre légende celtique irlandaise de Cuchulainn revisitée avec un formidable et décapant brio, renvoyant le mythe à sa triste signification profonde, politique et intime.

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Chien 1

« Vous parlez du Chien ? C’est difficile à croire, je sais, en regardant ma vieille allure de rien du tout, serré au fond de la taverne dans mon manteau miteux, mais j’ai connu le « Chien ». On pourrait même dire que je l’ai connu avant qu’il naisse.
Je sais ce que vous pensez. Vous vous dites : « Ce fou veut nous expliquer qu’il a connu Cuchulainn, le Chien du Forgeron, le plus grand guerrier du pays des Ulates, époux d’Emer et aimé de tant d’autres femmes, celui qui fut sacré maintes fois champion d’Ulaid et d’Eriu tout entier et qui a pénétré dans les sidhe plus de fois qu’on n’en peut compter sur les doigts de la main. Il va nous faire croire qu’il a connu le fils de Lug, celui qui a repoussé seul l’armée du Connacht et qui a accompli trop d’exploits encore pour les raconter tous. » Vous n’avez pas vraiment tort. C’est difficile à croire. Moi-même, je ne sais pas si le Chien du Forgeron a réellement accompli tout ce qu’on raconte sur lui. Vous protestez ? Vous ne doutez pas ? J’aimerais le croire comme vous.
Laissez-moi tout de même vous dire une chose. Je suis né la même année que le Chien, et au même endroit. J’ai grandi avec lui, et il a été un enfant, un vrai, un chiard et un morveux tout à la fois, comme chacun de nous. Aussi vrai que cette bière est mauvaise, j’étais là. Je n’ai pas tout vu, je n’ai pas tout retenu, mais on m’en a raconté une bonne part de bouche à oreille. Alors, je peux jurer devant tous les dieux de l’Autre Monde – et que mes lèvres se ferment à jamais si je mens ! -, je peux jurer que s’il reste un homme vivant en terre d’Ulaid qui connaît quelque chose à la vie du Chien, cet homme, c’est moi, et je peux jurer encore que tout ce que je raconte est vrai.
Je peux jurer que les Ulates ont quelque raison de vanter sa force et son courage. J’ai rencontré peu d’hommes aussi prompts au combat, au fer aussi vif que le Chien. On peut chanter la ríastrad, la furie de la bataille qui n’appartenait qu’à lui et a mis en fuite plus d’un adversaire. Moi qui l’ai connu, je sais que ces histoires ne sont que la surface de l’eau, et la rivière de la vie du Chien est bien plus profonde. Pardonnez-moi si je m’arrête un instant mais je me souviens soudain qu’il est parfois meilleur de ne pas troubler de rides la surface du fleuve. Qui sait quelles créatures vivent au fond de son lit ?
Dites-moi, alors. Dites-moi s’il faut que je parle ou si j’ai déjà assez parlé. Je ne vous promets pas un récit de fabuleux exploits. Je ne peux pas vous raconter les volontés des Enfants de Dana, qui ont peut-être joué un rôle dans la vie du Chien. Ces choses-là, je n’en sais rien. Moi je ne suis qu’un homme. Quand je mourrai – et cela arrivera bientôt -, il n’y aura personne pour se souvenir de mon nom, ni personne pour prétendre savoir mon histoire véritable. Le commerce que les dieux et les déesses font avec les grands parmi les mortels ne me concerne pas plus que celui des oiseaux entre eux. Je ne connais que les faits, tels que j’en ai été témoin ou qu’on me les a rapportés. Peut-être y a-t-il une leçon à tirer de la vie du Chien, mais je ne suis pas celui qui l’en tirera. Je ne suis pas homme à porter un gaeis, ou à faire des promesses. Pour toute force, je ne possède que les mots que mon cœur propose et dont ma langue dispose. Il n’y a rien de plus à attendre de moi.
Aussi, dites-moi. Si je dois m’arrêter de parler, je me tairai sans protestation. Les vieux s’accommodent bien du silence. Il est normal que de jeunes gens comme vous ne veuillent pas écouter ce que j’ai à dire. En cela, vous êtes comme le Chien, qui était comme tout le monde. Il n’a jamais fait grand cas de la parole de ses aînés.
Mais si vous choisissez de m’entendre, si vous désirez écouter la véritable histoire du Chien, je vous demanderai deux choses. Ou, plutôt, trois. La première est de ne jamais m’interrompre. Avec les saisons, le fil de ma mémoire est devenu fragile. Un mauvais souffle de vent suffit à le briser. La deuxième est d’écouter l’histoire jusqu’à sa fin. Certains moments, sans doute, vous ennuieront ou vous dégoûteront. Cela se comprend aisément. Peut-être la fatigue aura-t-elle raison de vous et vos yeux se fermeront pendant quelques instants. Toutes ces choses sont communes, mais ne bougez pas. Ne quittez pas la pièce tant que l’histoire n’est pas finie, car les personnages des récits inachevés cessent de vivre et ne meurent jamais. Leur destin reste suspendu pour toujours, figé comme un fruit dans du miel, et il n’existe pas de sort pire que cela.
Avez-vous décidé ? Alors vous faites le choix d’écouter l’histoire véritable du Chien. Parfait. Laissez-moi juste quelque temps pour en rassembler les mots dans ma bouche. Comment ? Et la troisième chose ? Oui, j’allais oublier. La troisième chose est simple. Je vous demande de garder ma chope pleine tant que le conte ne sera pas achevé, tant qu’il restera un souffle de vie dans le corps du Chien, car la parole assèche vite la langue des vieux comme moi. D’ailleurs, deux gorgées m’aideront à mieux commencer.
L’histoire débute ainsi.

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Cuchulainn, le « Chien du Forgeron » est l’un des héros majeurs de la mythologie celtique irlandaise. Mythes du courage et de la bravoure, mythes de la susceptibilité exacerbée, de la rage meurtrière combattante et de l’honneur toujours à interpréter, aussi, les versions de l’histoire du protégé ambigu du dieu Lug varient autour de quelques points-clé structurants, mais s’accordent généralement sur un corpus principal pourtant sujet à interprétations multiples (comme il est de coutume pour des mythes puissants, même fortement inscrits dans un espace historique ancien). Dix ans après son tout premier roman, et quasiment au même moment que son rouge et science-fictif « Ru », – et plus d’un an avant son excellent « Eutopia », dont on vous parlera prochainement sur ce même blog – Camille Leboulanger nous offrait, avec ce « Chien du forgeron » publié en 2021 chez Argyll (et désormais disponible en poche chez J’Ai Lu), sa formidable réécriture personnelle de ce moment antique de gloire masculine éminemment discutable.

Chulainn ne possédait pas qu’un seul chien de garde, mais l’un d’entre eux était son favori. C’était une grosse bête noire comme les cheveux de son maître, avec deux minuscules yeux rouge et jaune. Il passait toutes ses nuits devant les portes des forges. Ce n’était pas un méchant animal. Seulement, des années de garde, d’aboiements et de grognements l’avaient rendu agressif envers les inconnus. Les chiens sont comme les hommes – ou bien est-ce l’inverse ? – : ils sont ce qu’ils font.
Alors les voilà, les deux personnages du drame. D’un côté, le garçon qui sent monter une furie qu’il ne peut contrôler et qui cherche un adversaire, peu importe qui, peu importe quoi. De l’autre, un chien à qui l’on a appris à aboyer et à montrer les crocs, dont seuls les yeux et les crocs sont visibles dans la nuit. La tente, le festin, les rois et les druides : rien de tout cela n’existe plus. Le garçon voit le molosse. En un instant, il a pris sa décision. Voilà un adversaire suffisant pour occuper la ríastrad. Le garçon se dévêt. Dans le noir, personne ne ferait la différence. Le chien de garde se met à grogner, il tire sur sa corde. Si celle-ci tient, il n’arrivera rien mais, bien sûr, la corde va rompre. Chaque histoire a besoin de tous les événements qui la rendent possible, et même des plus hasardeux. Alors, la corde rompt au moment où les yeux de Setanta se révulsent, à l’instant précis où le garçon laisse échapper un râle terrible. Le chien bondit, se jette sur le garçon et voilà, ils se battent, ils sont liés l’un à l’autre. Ces deux corps, le chien et le garçon, n’en font plus qu’un seul. Au premier coup d’œil, il est impossible de les différencier. Le garçon se mêle au chien et le chien prend part au garçon. Setanta, ses deux bras tendus, serre le cou du chien. Le chien claque des mâchoires à quelques centimètres de son visage. Leurs haleines se mélangent et leurs sueurs aussi. C’est à celui qui cédera le premier. Un instant, la bête semble avoir le dessus. Ses griffes marquent la peau du garçon, dont les bras faiblissent. Mais l’animal ne peut pas vaincre. Sinon, pas d’histoire, pas de Chien. Alors Setanta parvient à renverser la bête et il se retrouve au-dessus, dominant le ventre noir offert. Il raffermit sa prise et serre comme le chien se débat. La ríastrad l’a entièrement balayé. C’est elle qui serre, qui écrase la gorge. De la gueule surgit une langue fébrile. Setanta serre, serre, et il vainc, et il perd connaissance. Tout cela n’a rien de bien glorieux : ce n’est qu’un gamin nu étendu, bave aux lèvres, à côté d’un chien mort. Le reste de corde qui pend encore du collier paraît les lier tous deux ensemble.

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Si le fort combatif environnement irlandais pré-médiéval (superbement rendu par un juste dosage des idiomatismes en langue originale et des transfigurations françaises canoniques ou moins habituelles) pourrait faire songer au travail d’un Jean-Philippe Jaworski sur le monde gaulois, où il extrapole et crée une formidable geste, contée à la première personne, à partir de quelques bribes échappées de Tite-Live (dans sa saga « Rois du monde », commentée sur ce blog ici, ici, ici, ici et encore ), c’est en réalité davantage du côté de William T. Vollmann et de ses « Sept Rêves » (hélas seulement partiellement traduits en français) que nous entraîne Camille Leboulanger : pour traquer le noir potentiel politique gisant au cœur de l’Histoire des États-Unis, « La Tunique de glace », tout particulièrement, réécrivait malicieusement – et néanmoins tout à fait épiquement – les sagas norvégiennes, islandaises et groenlandaises pour dévoiler ce que nous dit, au fond, de très contemporain cette archéologie-là. En passant Cuchulainn au crible des impacts politiques historiques du masculinisme à outrance dans les cultures pré-médiévales européennes (l’Irlande prenant ici toute sa valeur emblématique au carrefour de la civilisation celte pré-chrétienne et du rouleau compresseur catholique du premier Moyen-Âge), en inscrivant habilement le récit dans la bouche d’un conteur supérieurement conscient du rôle de la narration dans la forge, précisément, des consciences – et de ce qui mettra plus d’un millénaire à devenir le storytelling contemporain -, en distillant dans les creux du récit la béance constituée par l’absence du féminisme et de tout progrès politique en soi, face à la tentation permanente de la reproduction par la force du même et du dominant, Camille Leboulanger, sous couvert d’un étrange et beau conte de fantasy médiévale, nous offre une vigoureuse leçon de politique du récit.

« Je suis certain, dit finalement Cathbad, que Sualtam de Muithemne sera heureux de remplacer l’animal perdu. »
Chulainn secoua la tête.
« Le chien n’a pas été perdu. Il a été tué. Il m’a été volé par l’idiotie de cet enfant.
– Sans doute te laissera-t-il choisir dans ses chenils l’animal qui saura remplacer un molosse tel que celui-ci.
– Le garçon est de mon sang, intervint Conchobar. Si tu ne trouves pas satisfaction dans les chenils de Muithemne, je t’ouvrirai ceux d’Emain Macha. »
Derrière les seigneurs, un murmure parcourut les témoins de la scène. C’était un grand geste d’apaisement que Conchobar venait de faire, un dont on parlerait longtemps. Mais Chulainn refusa encore.
« Ce chien était le petit du chien de mon père, lui-même l’enfant de l’animal qui gardait la porte de mon grand-père quand celui-ci ne possédait qu’une seule pierre et un seul marteau et forgeait seul. Il est d’une race aussi ancienne que la mienne. Il n’y a qu’un chien de la même lignée qui puisse le remplacer.
– Existe-t-il un tel chien ?
– Fort heureusement, oui. Avant de mourir aussi honteusement, il avait enfanté plusieurs petits qui viennent tout juste d’être sevrés.
– Eh bien, s’écria Conchobar, qu’un de ces petits le remplace, aussitôt qu’il sera convenablement dressé.
– Mais d’ici là, dois-je laisser ma porte sans garde ?
– N’importe quel chien peut bien faire ce travail en attendant ! s’impatienta le roi.
– Mais l’enfant doit tout de même être châtié. »
Le silence tomba entre les deux seigneurs. Cathbad laissa échapper un profond soupir. Puisque les hommes ne pouvaient se mettre d’accord, c’était à lui, ollam de tout l’Ulaid, de montrer le chemin de la justice. Les guerriers, même les plus sages d’entre eux, même son fils le roi, n’étaient que des enfants.
« Que tous les hommes présents m’écoutent et soient témoins de mon jugement ! »
Conchobar et Chulainn interrompirent leur dispute et se tournèrent vers le druide.
« Un chien de la même lignée sera dressé pour remplacer celui qui est mort. Le garçon qui s’est battu comme un chien le remplacera jusqu’à ce que la bête nouvelle en soit capable. »
Cathbad se pencha vers l’enfant.
« Setanta, fils de Sualtam de Muithemne, telle sera ta peine. Jusqu’à ce qu’un autre animal que toi puisse prendre ta place, tu garderas la porte des forges de Chulainn. De ce jour, personne ne s’adressera à toi autrement que comme Cuchulainn, le Chien du Forgeron. »
Dechtire haleta de détresse. Le châtiment était rude et exemplaire. Heureusement pour Sualtam, il n’était pas là pour en être témoin. La peine de voir son héritier réduit à la stature d’une bête aurait pu tuer le vieux seigneur. Personne ne protesta. Le jugement de Cathbad était bon en cela qu’il ne satisfaisait tout à fait personne et n’avantageait ni le coupable ni la victime. Un enfant ne pouvait pas réellement remplacer un molosse mais, en d’autres temps, le Forgeron aurait pu exiger le sang pour le sang. Cathbad, dans le secret de son cœur, espérait que la punition calmerait les ardeurs de l’enfant et mettrait un peu de fer dans son esprit.

Et on laissera néanmoins le mot de la fin, naturellement, à Shane McGowan et aux Pogues :

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