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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « De meute à mort – Rois du monde 2.1 » (Jean-Philippe Jaworski)

La grande saga gauloise celtique prend son envol, et révèle certains de ses ressorts machiavéliques.

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J’ai perdu mon frère.
Des années durant, j’ai vécu avec cette absence.
Je croyais m’en être accommodé. Mon existence était si remplie ! La tâche que j’avais été appelé à accomplir paraissait démesurée : prendre cette terre, la garder, nourrir mes clans ; édifier mes places fortes ; guerroyer contre les tribus ligures accrochées à la montagne, combattre la dodécapole dans les basses terres, crier mes défis jusque sous les murs de Felsina. Oui, j’ai passé des années sur la brèche… Ça occupe l’esprit. Ça comble le vide. C’est du moins ce que je croyais.
Bien sûr, il m’arrivait de penser à lui. Pendant la migration, son souvenir venait encore me seconder dans les moments difficiles. Il était avec moi dans les pierriers des Montagnes Blanches, comme les dieux grondaient des menaces sur les cimes gelées ; il était avec moi dans les profondeurs de la forêt Taurine, quand les ombres pesaient sur le cœur des héros ; il était avec moi sur les grandes plaines, au bord du fleuve, comme Avile Amthura refoulait mon armée avec ses flûtes, ses haches et ses serpents. Ce n’était plus qu’une ombre, déjà, mais Ségovèse m’épaulait encore de sa force et de son insouciance. Cela remonte à longtemps, cependant.
Par la suite, je me suis installé dans une autre existence, et Ségovèse, petit à petit, s’en est effacé. Il revient certes me visiter en rêve ; mais à mesure que je vieillis, le frère de mes songes semble rajeunir. J’oublie peu à peu le guerrier splendide. Le plus souvent, c’est le vaurien piaillard d’Attegia qui traverse mes nuits. Ces derniers temps, il suffit que je me réveille sous la charpente sculptée de ma halle, le bras d’une femme sur ma poitrine, la nuque appuyée sur l’accoudoir d’une banquette, pour que je mesure la distance qui se creuse entre lui et moi. Dans mon esprit, il n’a plus d’épouse, plus de fils, ni soldures, ni compagnons, ni ambacles. Toute cette foule, c’est mon lot, désormais. Il s’est réduit au chenapan insolent de jadis, morveux et libre, réfugié dans une enfance heureuse.
Puis tu es venu, ami ionien. Et pour chasser ce mépris que je devine niché au fond de ton oeil, derrière tes sourires et tes marchandages affables, j’ai entrepris de te raconter ma vie. La vie de Bellovèse, fils de Sacrovèse, l’ancien roi des Turons ; la vie de Bellovèse, prince turon, prince biturige, roi des Insubres. Au fil de mon récit, j’ai donc convoqué mon frère ; il s’est imposé à nous deux, tout au long de la nuit passée, comme je te racontais ma jeunesse. Et à l’improviste, comme il le faisait jadis avec tous ceux qu’il rencontrait, il est revenu occuper mon cœur.

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Un oppidum gaulois

Le récit en forme de confidence et d’épopée intime du gaulois celtique Bellovèse, conduit au soir de sa vie à l’adresse d’un ami grec encore mystérieux, composant un gigantesque flashback de ses aventures au VIème siècle avant J.C., reprend ici, après une brève mise en condition narrative que l’on devine désormais directement liée au bref extrait de Tite-Live d’où Jean-Philippe Jaworski a exhumé le prétexte de sa formidable saga celtique et gauloise, cinq ans après les événements racontés dans « Même pas mort », qui rassemblaient peu ou prou les souvenirs d’enfance et de jeunesse du personnage principal. Débutant par une chasse au cerf funeste, emplie d’augures, alors que la compagnie du Haut Roi se hâte vers le grand rassemblement organisé cette année-là chez les voisins carnutes pour célébrer l’une des plus importantes fêtes religieuses celtiques, celle du printemps, « De meute à mort », publié en 2015 aux Moutons Électriques, accentue encore la brutalité et la confrontation physique permanente qui habitaient déjà en force le tome précédent. Alors que les intrigues machiavéliques et les paranoïas rarement injustifiées s’entremêlent gaillardement dans un récit où la fiabilité toute relative du narrateur en chef commence à apparaître au grand jour, pour notre sombre joie de lectrice ou de lecteur, la religion et la superstition dévoilent aussi progressivement leurs atouts, et l’emprise surnaturelle qui est la leur, l’auteur restant habilement juste à la lisière, là où il demeure difficile de faire la part exacte de ce que l’homme a cru voir… Servi par une écriture dont la puissance semble croître au fil des pages, alliant le souffle continu des anciennes sagas aux circonvolutions retorses du récit intime à vocation historique et justificative, le travail de Jean-Philippe Jaworski capture une quintessence artistique de la fantasy, et y déploie son grand art tout personnel.

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Un nemeton gaulois

Le temps se fait court à présent. C’est pourquoi il faut que je te raconte la suite de mon histoire. C’est déjà la deuxième nuit ; certes, le soir vient à peine de gagner la plaine, mais il me reste un immense récit à dérouler, et nous n’aurons pas trop de ce festin, ni du suivant, pour que je t’entretienne de mes exploits, de mes peines et de mes périples. Prends tes aises ; mange, car ce sont des bêtes de trois ans, dans toute la succulence de la jeunesse, que j’ai fait abattre ; bois avec moi, bois sans retenue, mais à la mode de ton peuple, en coupant ton vin d’eau, car je veux que tu te souviennes de mes paroles.
Eh bien quoi ? Qu’as-tu donc, malgré tout, à faire grise mine ? Aurais-tu peur ? En ma présence, ce serait faire preuve de sagesse, mais je vois bien que ce n’est pas moi qui t’effraie. Tu regardes autour de toi ? Ce sont ces places vides, à tes côtés, qui te chagrinent ? Et ces banquettes autour de mon feu, hier occupées par mes compagnons, aujourd’hui désertées ? Serais-tu mal à l’aise de te retrouver en tête à tête avec moi, tandis que toute la halle, autour de nous, retentira bientôt du banquet ?  Rassure-toi. Seuls, nous ne le resterons guère. De vieux héros vont se joindre à nous. Je te demande juste un peu de patience, ils arrivent de fort loin. Il leur faudra quelque temps pour gagner Mediolanon, mais ils ne nous feront pas défaut. Chaque année, ils reviennent me visiter, ils font honneur à mon hospitalité. Quand tu sentiras un courant d’or froid couler depuis le seuil ; quand la lueur des feux tremblera en mon palais ; quand les chiens se dresseront sur leurs pattes et se mettront à gémir, alors, ils seront parmi nous. Mon portier ne les annoncera pas : c’est inutile, pour eux, je tiens table ouverte. Afin de te faire honneur, ces places à tes côtés, je les ai réservées à des visiteurs qui me sont chers. À ta droite, Albios le Champion, et j’espère bien qu’il touchera nos cœurs avec sa musique, bien qu’il ne chante plus que l’air de la tristesse ; à ta gauche, Sumarios, mon second père, et avec lui Cutio, son fidèle cocher, qui l’a accompagné par tous les chemins. Mais d’autres héros viendront compléter le cercle ! Bouos dévorera mes viandes à belles dents, et il brandira ses poings énormes devant quiconque lui disputera le morceau du héros. Assis en tailleur, Comargos boira, impassible, tout en force rentrée. Pour la dixième fois, Taruac nous racontera ses guerres contre la tribu de Mezukenn, en se prêtant des exploits déraisonnables. Tu te méfieras de Ségomar : il te considèrera avec morgue, il te provoquera car il aime faire couler le sang. Aussi brutaux, mais plus débonnaires, Orgete et Bebrux s’affronteront à la lutte. Ces deux-là remettent le combat chaque année. Et d’autres convives encore viendront se serrer avec nous ; Archaias le proscrit, qui naquit dans ta ville natale et en fut chassé pour ses crimes ; Labrios le bavard, dont le verbiage, après m’avoir tellement indisposé, a fini par me manquer quand il m’a quitté ; Comnertos le Sénon, le grand-père de mes filles, qui me détestait et qui m’a pourtant sauvé ; l’irrésistible Ciclovanos, qui aurait pu devenir roi à ma place ; Drucco le lancier, le meilleur compagnon d’armes et le pire homme qui fût… Tu verras aussi Oico, fils de Carerdo ; parce qu’il m’a retrouvé dans mon enfance, il se plaît à revenir me voir dès qu’il en a l’occasion. Et là-bas, dans l’ombre des poteaux, à la place réservée sous le massacre de cerf, tu devineras peut-être un grand sanglier ; à moins qu’il ne s’agisse d’un enfant tonsuré comme un druide, ou d’un vieillard plein de malice. Tu rencontreras alors le gutuater : lui aussi, il vient m’honorer de sa présence, parce que je suis le fils aîné de son ami Sacrovèse, roi des Turons.
Je te les présenterai et je te rapporterai leur histoire, car il s’agit aussi de la mienne.

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