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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Les grands arrières – Rois du monde 2.2 » (Jean-Philippe Jaworski)

Dans les replis d’une captivité, et d’une confession dans la confession, des vérités jusqu’alors soigneusement tues se font jour dans la grande saga gauloise celtique.

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Avec n’importe qui d’autre que mon frère, j’aurais refusé la reddition. Je me serais fait tuer. Même avec Ségovèse, je n’ai pas vraiment eu conscience de me rendre. J’ai plutôt fait la paix avec lui. Ou disons une trêve, pour partager le poids du deuil. Mais derrières Segillos, il y avait pour le moins trois cents héros hostiles ; et parmi eux, nombreux étaient ceux qui avaient perdu un ami ou un parent dans les combats de la veille. Autant de dire que ceux-là, ils n’ont pas pactisé avec moi. Les plus féroces ont vu dans ma capture l’occasion de me supplicier avec des raffinements de cruauté. La plupart désiraient tout simplement ma mort, le plus vite possible, pour se lancer ensuite dans la traque de mon oncle.
Ce matin-là, ma capture a donc bien failli sceller mon destin.
Des années durant, je me suis gardé de raconter cet épisode de mon existence. Cela s’accordait plutôt mal avec l’autorité que j’avais acquise ; un héros tue ou est tué. Mais se rend-il ? Comment peut-il accepter le joug ? Comment concilier le roi d’aujourd’hui avec le captif d’hier ? J’ai tout fait pour étouffer ce souvenir. Dans leurs éloges, mes bardes font l’ellipse sur cette période. Non qu’ils mentent par omission : ils ignorent ce qui m’est réellement arrivé. Je n’ai laissé filtrer que quelques allusions à propos de ma rencontre avec Prittuse ; la flagornerie et l’imagination s’en sont emparées et l’ont travestie en un duel entre le guerrier et la magicienne. Ce conte a fini par participer à ma gloire. Il prépare en quelque sorte l’autre légende, bien plus véridique, celle qui raconte comment j’ai terrassé l’invocateur de foudre, Avile Amthura. Et dans un sens, c’est vrai, j’ai affronté Prittuse et je l’ai vaincue, après avoir été très près de me perdre… Mais les péripéties qui sont chantées pendant mes banquets ne sont que sottises. J’aurais été bien en peine de défier l’enchanteresse les armes à la main, parce que je me trouvais doublement lié : j’étais son prisonnier et je demeurais sous le coup de l’interdit qui m’empêchait de faire violence aux femmes.

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Épona, déesse gauloise des voyageurs et des cavaliers, entre autres.

Si cinq ans s’étaient écoulés entre les récits principaux (n’oublions pas que l’ensemble en est orchestré depuis un avenir relativement lointain, lorsque le héros Bellovèse – extrait d’un bref passage de Tite-Live par Jean-Philippe Jaworski, nourri d’un imposant appareil documentaire s’appuyant sur les plus récentes recherches archéologiques à propos de la Gaule des VIème et Vème siècles avant J.C., et développé en pivot d’une extraordinaire saga celtique gauloise – entreprend de raconter sa vie à un confident grec) de « Même pas mort » et de « De meute à mort », celui du troisième tome (étiqueté II.2 comme pour souligner en apparence son lien étroit avec le volume précédent), même s’il est toujours livré depuis ce lointain point de vue rétrospectif, commence quelques minutes après la fin de « De meute à mort », sous les murs de la capitale carnute d’Autricon (Chartres). Après le temps de la bataille féroce, qui s’inscrivait dans les contours heurtés et sauvages d’une véritable géopolitique de la Gaule d’alors, d’une investigation rusée des rapports de force entre tribus, et d’un approfondissement du complexe lien entretenu avec la religion, c’est maintenant celui de la confession. Et l’aveu initial de Bellovèse, ci-dessus, nous rappelle d’emblée à quel point celui-ci est, depuis l’origine, un formidable narrateur non fiable, pouvant prendre place aux côtés des plus grands de la littérature.

Dès lors, tu dois te demander pourquoi je te parle, à toi, de ma captivité. Peut-être parce que tu es un étranger : cela me rend les choses moins difficiles. Sans doute parce qu’avec les ans, j’ai fini par acquérir un vernis de sagesse. On n’est pas seulement un héros les armes à la main. Pour forger une bonne lame, il faut la fondre et puis il faut la tremper. Cela la rend deux fois plus solide, parce que cela rajoute la souplesse à la dureté. Après le feu, il me faut donc raconter l’eau. Ma captivité a été une trempe. J’aurais pu m’y noyer ; j’en suis sorti, non pas plus fort, mais plus complet. Je suis resté un homme, dans la défaite comme dans la victoire. J’ai su faire ce que mon père avait refusé d’accomplir.
Dans un certain sens, je finis par l’admettre, c’est l’esclave qui a fait le roi.

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Pour travailler au corps et au cœur ce passage obligé des meilleurs maîtres de jeu de rôle qu’est l’emprisonnement des héros, Jean-Philippe Jaworski bénéficie désormais d’une écriture encore plus affûtée qu’auparavant. Il joue ici en véritable maître des résonances entre une nature omniprésente (et la lectrice ou le lecteur ne peut que s’émerveiller de voir ainsi des paysages anciens de l’Auxerrois, du Berry ou de la Bourgogne devenir les lieux théâtraux d’une intense fantasy, à la fois épique et intime) et une magie toujours dissimulée mais percolant de plus en plus la réalité vécue du récit de Bellovèse. Il joue aussi à la perfection, sans affèterie, de ce qui se dissimule, volontairement comme involontairement, dans les replis de la confession orchestrée à l’intérieur de la confession. Certaines zones d’ombre, que l’on aurait pu croire vicieusement abandonnées au bord du chemin des deux premiers tomes, surgissent tout à coup (mais très logiquement !) non pas en pleine lumière, loin s’en faut, mais en tout cas dans une formidable zone grise des non-dits, des quasi-omissions, des suggestions et des implications comme par défaut. Un art du conteur rusé – et prévoyant à l’extrême – qui prend toute sa plénitude avec ce troisième volume, publié aux Moutons Électriques en 2017.

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