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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Un requin sous la lune » (Matt Ruff)

Sous le signe d’un éco-sabotage foisonnant et débridé, et de la vie matérielle, une farce sérieuse qui marquait une bien belle entrée en littérature il y a vingt-cinq ans.

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RELECTURE

Requin

Dans cette New York de 2023, des tours toujours plus hautes (la prochaine, en cours de construction, devrait culminer à 1 652 mètres !) s’élèvent chaque année, sous l’impulsion du milliardaire Harry Gant, surdoué improbable alliant une formidable imagination mercantile à la sincère joie enfantine de celui qui maîtrise tout son Lego ou tout son Meccano. Dans les égouts de la ville, des créatures de plus en plus cauchemardesques mutent à tour de bras, parfois en quelques heures, tant les composés biochimiques qui s’y déversent produisent désormais des effets inconcevables et hautement aléatoires. Tandis que l’argent-roi recyclé habilement en autant de lobbys que nécessaire pour que le business puisse prospérer, quelques activistes, héritiers de leurs illustres aînés des années 60, continuent pourtant à se battre et se débattre, ne désespérant pas, après tout, de faire adopter de-ci de-là des réglementations enfin un tant soit peu contraignantes pour les divers léviathans corporate perpétuellement à la manoeuvre. Quand trop de bizarreries s’accumulent, y aurait-il d’authentiques conspirations en route ? C’est ce à quoi Joan Fine, l’ex-femme de Harry Gant, Philo Dufresne, l’éco-activiste au sous-marin furtif, et leurs alliés de fortune et d’occasion vont devoir répondre, à leurs risques et périls.

Elle débrancha le câble de chargement et pressa son pouce contre la serrure digitale de la portière du conducteur.
– Je me suis fait tripoter par un porc, annonça Betsy tandis que sa propriétaire se glissait à l’intérieur.
Lexa avait demandé à Morris de donner à la voiture une personnalité féminine agréable, mais il lisait une réédition de « Revolution for the Hell of It » ce mois-là, si bien que Betsy Ross était en réalité une sorte d’Abbie Hoffman en jupons.
– Faiçal me dit que tu as reçu de la visite, répondit Lexa. Que voulait le type ?
– Me coller un mouchard sous le pare-chocs arrière. Tu aurais dû voir sauter ce fils de pute quand j’ai déclenché mon klaxon.
– Tu as une photo de lui ?
– Chérie, j’ai ses résultats SAT. (La boîte à gants s’ouvrit sur un fax en couleurs, qui sortie la photo d’un homme blond à l’air surpris) Ernest G. Vogelsang, promotion 2019 au Houston Community College, promotion 2021 à Quantico, travaille actuellement comme agent spécial du département Anti-activités anti-américaines du FBI. On dirait que les Fédéraux t’ont cataloguée dans les anti-Américaines.
– Ce n’est pas nouveau. Et ses SAT ?
– 340 en maths, 260 à l’oral. Ce type m’a tout l’air d’être un gros nul.
– Ouais. À ton avis, pourquoi les Fédéraux l’ont engagé ?
– Alors là, mystère, répondit Betsy. Mais tu sais quoi ? Le chef actuel du département Anti-activités anti-américaines s’appelle aussi Ernest Vogelsang. Senior. Si ce n’est pas une coïncidence…

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Matt Ruff n’a pas encore trente ans lorsqu’est publié son deuxième roman, en 1994 (traduit en 2001 au Masque par Guillaume Fournier, et disponible chez Folio SF depuis 2001). On regrettera sans doute que la version française n’ait pas conservé le facétieux titre américain d’origine, « Sewer, gas & electricity : The public works trilogy », au parfum bétonné de vie matérielle et d’infrastructure, pour s’attacher au figurant de luxe qu’est un certain carcharodon carcharias mutant et infatigable : on n’en boudera pas pour autant le moins du monde l’authentique plaisir de se plonger dans un récit parfaitement féroce et joliment burlesque, en forme de triple hommage dévoyé au John Brunner du « Troupeau aveugle », à l’Edward Abbey du « Gang de la clef à molette » et aux compères Robert Shea et Robert Anton Wilson de « The Illuminatus Trilogy », mêlant inextricablement et machiavéliquement pollution terminale, impavidité multinationale, résistance écologique et imagination conspirationniste ironique.

Clayton Brice prenait ses dîners à l’Invisible Hand Supper Club, un bar-grill de Wall Street réservé aux comptables créatifs et aux avocats d’affaires. Il offrait un cadre discret et bon enfant dans lequel se détendre, siroter des Mai Tais et peut-être échanger un ragot ou deux avec un collègue, après une rude journée passée à jongler avec les chiffres. Ce soir-là, tout en engraissant avec le plat de côtes Rendements Décroissants (à volonté), Clayton Brice échangeait des indiscrétions avec un étranger sympathique vêtu d’un impeccable costume gris.

Comme le Colson Whitehead de « L’intuitionniste » (1999) et de « Zone 1 » (2011), et bien que maniant des registres fondamentalement différents, Matt Ruff fait partie de ces écrivains précocement surdoués, maîtrisant à la perfection un corpus de littérature dite de genre (science-fiction, fantastique ou roman policier, au premier chef), pour mieux jouer à s’en extraire et à les faire dériver activement dans des directions inattendues. On admirera ainsi la manière dont les clins d’œil, les références et les échos s’intègrent en douceur raffinée au récit, sans jamais obérer la joyeuseté et la légèreté songeuse du déroulé narratif, du roman d’apprentissage foisonnant du Jim Dodge de « Stone Junction » (1990) à la mise en scène des pôles adversaires et néanmoins collaboratifs du marketing et des finances au sein de l’entreprise de Harry Gant, à la pandémie ciblée du Valerio Evangelisti de « Nicolas Eymerich, inquisiteur » (1994), ou au design faussement labyrinthique du Thomas Pynchon (grand admirateur de Matt Ruff) de « L’arc-en-ciel de la gravité » (1973), sans exclure les inspirations éventuelles qu’il aura lui-même engendrées (on songera peut-être à la comédie « L’amour sans préavis » de Marc Lawrence en 2002, avec Hugh Grant et Sandra Bullock, voire à certains choix de réalisation du « I, Robot » d’Alex Proyas en 2004). Farce de haute volée, ce « Requin sous la lune » (que l’on est en droit de continuer à appeler in petto cette « Trilogie des travaux publics ») contient aussi en germe, fort nettement, les noirceurs toujours joueuses des troisième (« Bad Monkeys », 2007) et cinquième (« Lovecraft Country », 2016) romans de l’auteur.

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Le jeune Philo et la communauté amish n’avaient guère développé d’atomes crochus. Après le décès de Gunther Lapp en 1994, Philo, alors âgé de 18 ans, s’était rendu à Philadephie où il avait succombé aux atouts physiques et à la séduction scientifique des cours d’informatique de l’université de Pennsylvanie. Ils avaient été nombreux dans son village à se réjouir d’apprendre qu’il ne reviendrait pas. Après tout, qui d’autre que le diable irait abandonner un bébé afro-américain dans un champ de blé mennonite ?
Il avait dérivé vers l’activisme écologique au début du siècle, motivé par un intérêt sincère pour la planète mais également – il essayait toujours de se montrer honnête sur ce point –  par un penchant antisocial qui avait rudement besoin d’un exutoire. Gunther Lapp l’avait élevé comme un pacifiste, et Philo aurait toujours la violence en horreur, mais une fois livré à lui-même, il avait découvert qu’il n’avait pas les mêmes scrupules vis-à-vis de la dégradation des biens d’autrui. Comme il l’avait appris en travaillant pour Earth First ! et la Ned Ludd Society, rien n’était plus satisfaisant qu’un acte de vandalisme moralement justifié.
Obligé de se cacher pour échapper à la pandémie, Philo avait passé les années suivantes à errer littéralement dans le désert, jusqu’au jour où il avait fait la connaissance d’un luddite juif du nom de Morris Kazenstein. Celui-ci, à peine sorti de l’adolescence, se décrivait comme « la réponse de Delancey Street à Thomas Edison ». Il prétendait avoir tracé les plans d’une centaine de gadgets utiles mais, pour des raisons personnelles, avait juré qu’aucune de ses inventions ne tomberait jamais entre les mains des militaires. Comme les armées du monde entier puisaient librement – quoique pas toujours gratuitement – dans l’industrie privée, Morris avait décidé que la seule manière honorable de s’adonner à son art consistait à devenir un hors-la-loi. Cela étant dit, Philo était-il disposé à écouter ses propositions concernant ce qu’il appelait une « écopiraterie pacifique » ?
Philo avait écouté, un pacte avait été passé. Le lendemain matin, ils avaient commencé à jeter les bases d’un plan qui mettrait plus de dix ans à porter ses fruits.
Et voilà comment, à l’âge de 47 ans, Philo se retrouvait pirate, peut-être le plus tristement célèbre pirate de toute l’histoire, en tout cas celui qui faisait le plus d’audience à la télévision. Morris était à la fois son second et son magicien technologique, avec des inventions qui ne se comptaient plus par centaines mais par milliers. Le Yabba-Dabba-Doo était rapidement devenu une légende.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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