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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « L’intuitionniste » (Colson Whitehead)

Une industrie imaginaire des ascenseurs, en 1930, en métaphore noire et joueuse d’une course au progrès et à l’argent à la relation non résolue.

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L’ascenseur est neuf, il vient d’être installé, il ne devrait pas dégringoler à cette vitesse.

Une ville qui pourrait aisément être New York, disons quelque part dans les années 1930 : trafic congestionné, gratte-ciels (encore un peu timides peut-être – on le verra), chapeaux mous et borsalinos pour les hommes, robes fleuries à la longueur fort décente pour les femmes, cigares, whiskies et cabarets. Un syndicat professionnel et une administration municipale travaillent la main dans la main, au service du Progrès et de la Sécurité : ceux des ascensoristes, ou plutôt du Transport Vertical, lancés ensemble à la conquête du ciel et de la modernité, sous l’œil attentif et volontiers corrupteur des industriels du secteur et de diverses mafias friandes de juteux contrats de maintenance.

Lila Mae sait de quoi il s’agit. Dans le fond noir et poussiéreux de la gaine, le trio d’amortisseurs hélicoïdaux s’éloigne d’elle, dix étages plus bas. Inutile de poursuivre. Juste avant d’ouvrir les yeux, elle essaie d’imaginer l’expression du gardien. Elle tombe très loin du compte, sauf pour l’arc de la bouche, mais il ne compte pas dans la mesure où elle l’a déjà vu quand il lui a ouvert la porte de l’immeuble. Les yeux du gardien sont deux fentes noires indistinctes qui se fondent dans son regard indéchiffrable. Il retrousse les lèvres si haut qu’on a l’impression qu’elles vont être aspirées par ses narines. « Je vais être obligée de vous sanctionner pour défaut de limiteur de vitesse », dit Lila Mae. La porte s’ouvre doucement sur son rail. À cette hauteur et si près du local machinerie, la vibration du moteur au ralenti est stable . Totale.
« Mais vous y avez même pas jeté un coup d’œil. Vous l’avez même pas regardé », s’insurge le gardien. Il n’en revient pas, et la stupéfaction pique ses joues de minuscules taches de sang.
« Je vais être obligée de vous sanctionner pour défaut de limiteur de vitesse », répète Lila Mae en retirant les petites vis de la plaque de verre qui protège le tableau d’inspection sur la paroi antérieure gauche de l’ascenseur. Sur le manche de son tournevis, on peut lire : PROPRIÉTÉ DU SERVICE DES INSPECTEURS DES ASCENSEURS. « Il accroche à peu près tous les six mètres. » Elle retire la fiche d’inspection qui se trouve sous la vitre. « Je peux aller chercher mon manuel dans la voiture si vous voulez. Vous pourrez vérifier la réglementation par vous-même, conclut-elle.
– J’ai pas envie de regarder dans le foutu manuel », s’énerve le gardien. Il se frotte les doigts avec le pouce tandis que Lila Ma signe la fiche et la replace sous la plaque de verre. « Je sais ce que dit le manuel. Je veux juste que vous alliez voir ce putain de truc vous-même. Il marche au poil. Vous êtes pas montée là-haut.
– Ça ne changerait rien », dit Lila Mae qui ouvre le registre des inspections et inscrit ses initiales au bas de la colonne identité. (…)
« Me dites pas que vous êtes un de ces inspecteurs vaudous ? À ce qui paraît vous auriez pas besoin de voir les ascenseurs pour savoir ce qu’ils ont ? (…) « 

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ColinWhitehead_TheIntuitionist

Alors qu’approchent les élections à la tête de la guilde des inspecteurs du Transport Vertical, pour laquelle s’affrontent deux factions (les classiques et conservateurs Empiriques, pour qui le métier suppose le contact technique et visuel avec la mécanique et la machine, et les révolutionnaires Intuitionnistes, qui semblent « parler » silencieusement aux ascenseurs, sans contact autre que par la pensée – volontiers taxés de charlatans par les autres, mais obtenant en moyenne 10 % de fiabilité supplémentaire dans leurs inspections -), un terrible accident frappe, heureusement sans mort d’homme, un immeuble lors de son inauguration par le maire : l’ascenseur incriminé avait pourtant été inspecté la veille, sans rien révéler, par Lila Mae Watson, l’une des rarissimes jeunes femmes du service de contrôle (noire qui plus est, ce qui, même dans ce Nord des États-Unis réputé davantage libéral, en fait une exception unique), qui se trouve faire partie des Intuitionnistes.

« D’ici quelques jours, vous recevrez par courrier un exemplaire officiel de la contravention mentionnant le montant de l’amende. Elle inscrit un 333 en face du rapport d’inspection du 125 Walker.
Le gardien claque sa grosse paluche sur la porte du 12-A. « Mais je viens juste de vous filer soixante dollars ! C’est le maximum qu’on m’ait jamais tapé. » Il a du mal à contrôler le tremblement de ses bras contre sa poitrine. Ah, si seulement il pouvait lui flanquer une beigne.
« C’est vous qui avez mis soixante dollars dans ma poche, lui dit Lila Mae. Je ne pense pas avoir fait quoi que ce soit qui puisse suggérer que je souhaitais être achetée. Je n’ai rien dit ni rien fait qui aurait pu vous laisser penser que je modifierais mon rapport si vous me donniez de l’argent. Je n’ai pas tendu la main, que je sache. Si vous tenez à distribuer ce que vous avez durement gagné », Lila Mae fait un geste en direction d’une concentration de graffiti, « je trouve ça curieux comme manie mais, dans le cas qui nous occupe, je ne vois pas en quoi ça me concerne. Ni moi ni mon travail.  » Lila Mae commence à descendre l’escalier. Après avoir passé la journée dans les ascenseurs, c’est un vrai plaisir. « Si vous voulez reprendre vos soixante dollars dans ma poche, libre à vous, et si vous souhaitez faire vérifier mes conclusions sur le limiteur de vitesse par quelqu’un d’autre, vous en avez parfaitement le droit. Mais je sais ce que je dis », dit Lila Mae. Elle abandonne le gardien et le Smooth-Glide Arbo sur le palier du douzième étage. Le gardien jure. Elle a raison à propos du limiteur de vitesse. Elle ne se trompe jamais.
Elle ne sait pas encore.

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La démonstration d’E.G. Otis à l’Exposition universelle de 1853

Sur ces prémisses qui mêlent avec grâce et rouerie le roman noir à la saveur hard-boiled pure et dure et le décor science-fictif qui effleurerait aussi bien le steampunk d’école que les explorations hybrides et passionnantes de Christopher Priest (« Le prestige », 1995) ou de Xavier Mauméjean (« La société des faux visages », 2017), Colson Whitehead a bâti, dans ce premier roman de 1999, traduit en français en 2003 par Catherine Gibert chez Gallimard, une impressionnante métaphore ouvrant discrètement sur quelques béances philosophiques et politiques, et à plus d’un détour du chemin, sur les liens étroits que sait entretenir le capitalisme avec le crime – on songera certainement au roboratif « Chicago-Ballade » de Hans Magnus Enzensberger, dans « Politique et crime » en 1964 – et avec l’entretien de citoyens de seconde zone : le sous-texte de Colson Whitehead, à propos de la condition historique des Afro-Américains, comme soigneusement noté par la critique de Kirkus à l’époque (ici), constitue une véritable lecture inversée de « L’homme invisible » de Ralph Ellison (dont il faudrait vraiment que je trouve le temps de vous parler ici prochainement).

À partir de l’authentique et spectaculaire démonstration de Elishah Graves Otis, lors de l’Exposition universelle de 1853 au Crystal Palace de New York, véritable coup d’envoi de l’envol, non de la locomotive sacrée, mais de l’ascenseur conquérant, permettant désormais aux villes de s’affranchir de la limite de facto des six étages, Colson Whitehead a minutieusement construit un univers emblématique, un monde en petit qui a tout d’un grand, sous l’égide de la figure tutélaire que constitue le mythique et imaginaire James Fulton, ancien président révéré de la Guilde, auteur des célébrissimes « Ascenseurs théoriques, 1 et 2 », père spirituel de l’Intuitionnisme et rédacteur de mystérieux carnets intimes disparus à sa mort, qui contiendraient le secret de l’ascenseur parfait. Tirant un merveilleux parti aussi bien de sa capacité à imaginer et décrire une industrie (on songera peut-être aussi au Richard Powers de « Gains », paru en 1998) que de son talent pour s’approprier la ville (dont témoignera notamment aussi, quatre ans plus tard, son semi-documentaire, « Le colosse de New York »), il nous offre un roman joueur et sérieux, minutieux et vertigineux, ironique et pénétrant, et nous rappelle avec tranchant que la course au progrès doit sans cesse s’imposer de penser son rapport avec la course à l’argent et avec l’oppression.

« Fanny Briggs était une esclave qui a appris à lire toute seule. » (…)
Les temps changent. Dans une ville où la population de couleur s’exprime de plus en plus (et ne peut s’empêcher d’organiser des manifestations assommantes pour le compte de journaux à sensation ou de jeter des légumes pourris sur les orateurs de meetings trop policés), il était logique de baptiser le nouveau bâtiment municipal du nom d’une des héroïnes de la communauté noire. Le maire n’est pas un imbécile. On ne devient pas le patron d’une ville aussi grande et aussi démente quand on est un crétin. Le maire sait que, ici, on n’est pas dans une ville du Sud, ni dans une ville de nouveaux riches ni dans une ville d’anciens riches, mais dans la ville la plus célèbre du monde, et que les règles y sont différentes. Le nouvel édifice municipal fut baptisé le Fanny Briggs Memorial Building, et ce choix suscita peu de protestations et encore moins de jets de tomates pourries.

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