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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Doctor Sleep » (Stephen King)

Plus de trente ans après les événements de l’hôtel Overlook, une étonnante suite de « Shining », teintée d’ironie et de sentiments, donnant la part belle à l’alcoolisme et aux camping-cars.

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Le deuxième jour du mois de décembre d’une année où un planteur de cacahuètes de Géorgie était aux affaires à la Maison-Blanche, l’un des plus grands hôtels de villégiature du Colorado brûla de fond en comble. L’Overlook fut déclaré perte totale. Après enquête, le chef du service des incendies du comté de Jicarilla attribua la cause de l’incendie au mauvais fonctionnement d’une chaudière. L’hôtel était fermé pour l’hiver lorsque l’accident se produisit et seules quatre personnes étaient présentes sur les lieux. Trois d’entre elles en réchappèrent, John Torrance, le gardien de l’hôtel, trouva la mort en tentant vainement (et héroïquement) de faire tomber la pression de la vapeur qui avait atteint un niveau anormalement élevé dans la chaudière en raison d’une soupape de sécurité défectueuse.
Parmi les trois survivants, on comptait l’épouse du gardien et son jeune fils. Le troisième était le chef cuisinier de l’Overlook, Richard Hallorann. Ce dernier était revenu de Floride, où il faisait la saison d’hiver, pour voir comment se débrouillaient les Torrance car il avait eu « l’intuition fulgurante », comme il disait, que la famille était en difficulté. Les deux adultes survivants furent très grièvement blessés dans l’explosion. Seul l’enfant s’en sortit indemne.
Physiquement, du moins.

Stephen King n’avait jamais fait mystère de la petite frustration qu’il avait ressentie lorsque l’adaptation cinématographique de son troisième roman, « Shining » (1977), par Stanley Kubrick, adaptation dont il reconnaissait néanmoins sans ambiguïtés les immenses mérites, avait déporté le centre de gravité de sa narration vers les spécificités sanglantes de l’hôtel Overlook et les failles sinueuses de la personnalité de John (Jack) Torrance, plutôt que de garder à l’alcoolisme et au pouvoir spécial du jeune Danny le rôle absolument central qu’il leur avait assignés à l’origine. Évoquée concrètement pour la première fois en novembre 2009, l’idée d’une « suite » de « Shining » pouvant « recentrer » le phénomène prend corps le mois suivant lorsque l’auteur sonde son public sur son site officiel en lui demandant malicieusement s’il préfèrerait le voir travailler d’abord sur ce nouveau projet ou sur le huitième tome de « La Tour sombre ». Après une réponse des lectrices et des lecteurs en faveur de Danny Torrance, Stephen King se met au travail, pour aboutir à la publication de ce « Doctor Sleep » en septembre 2013, un mois avant la traduction française de Nadine Gassie chez Albin Michel.

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La plage se trouvait à un peu plus de trois kilomètres. Le parking était entouré des baraquements de bord de mer classiques – stands de beignets et de hot-dogs, boutiques de souvenirs – mais on était en fin de saison et aucune affaire ne marchait très fort. Dick et Danny avaient quasiment la plage entière pour eux. Pendant tout le trajet depuis l’appartement, Danny avait tenu son cadeau sur ses genoux : un paquet de forme rectangulaire, assez lourd, enveloppé dans du papier argenté.
« Tu pourras l’ouvrir après, quand nous aurons un peu parlé », avait proposé Dick.
Ils marchaient au bord des vagues, là où le sable est dur et luisant. Danny marchait lentement, parce que Dick était vieux, quand même. Un jour, il allait mourir. Peut-être même dans pas longtemps.
« Je suis encore d’attaque pour quelques années, le rassura Dick. T’en fais pas pour ça. Maintenant, raconte-moi ce qui s’est passé la nuit dernière. N’oublie aucun détail. »
Il ne lui fallut pas longtemps. Le plus dur aurait été de trouver des mots pour expliquer la terreur qu’il ressentait à présent et comment cette peur était mêlée à un sentiment de certitude suffocant : maintenant que la femme l’avait retrouvé, elle le lâcherait plus jamais. Mais c’était Dick, et ils n’avaient pas besoin de mots. Il en trouva quand même quelques-uns.
« Elle reviendra. J’en suis sûr. Elle reviendra encore et encore jusqu’à ce qu’elle m’attrape.
– Tu te rappelles quand on s’est rencontrés ? »
Surpris du changement de sujet, Danny hocha la tête. C’était Dick Hallorann qui les avait accompagnés, lui et ses parents, pour la visite guidée de l’Overlook, le tout premier jour. Ça semblait remonter à très très loin.
« Et tu te rappelles la première fois que j’ai parlé dans ta tête ?
– Ah, ça oui.
– Et qu’est-ce que je t’ai dit ?
– Tu m’as demandé si je voulais aller en Floride avec toi.
– Exact. Et ça t’a fait quoi, de savoir que t’étais plus tout seul ? Que t’étais pas le seul ?
– C’était génial. Super génial.
– Ouais, fit Hallorann. J’te crois, bonhomme. »
Ils marchèrent un moment en silence. Des petits oiseaux – des pioupious comme les appelait sa mère – entraient dans les vagues et en ressortaient en courant à toute vitesse.
« T’as jamais trouvé drôle que je débarque juste quand t’avais besoin de moi ? » Le vieil homme regarda Danny et sourit. « Ben non, pourquoi t’aurais trouvé ça drôle ? T’étais qu’un p’tit mouflet, mais t’es un peu plus grand maintenant. T’es même beaucoup plus grand par certains côtés. Écoute-moi bien, Danny. Les choses trouvent toujours leur équilibre dans ce monde, c’est ce que je crois. Et je vais te dire un proverbe : quand l’élève est prêt, le maître apparaît. J’étais ton maître.
– T’étais beaucoup plus que ça », protesta Danny. Il prit la main de Dick. « T’étais mon ami. Tu nous as sauvés. »
Dick n’en tint pas compte… ou feignit de ne pas en tenir compte. « Ma grand-mère aussi avait le Don… Tu te souviens que je te l’avais dit ?
– Ouais. Tu m’as dit que tu pouvais avoir de longues conversations avec elle sans même ouvrir la bouche.
– C’est vrai. C’est elle qui m’a appris. Et elle, c’était son arrière-grand-mère qui lui avait appris, au temps lointain de l’esclavage. Un jour, Danny, ton tour viendra d’être le maître. Ton élève se présentera.
– Si Mrs. Massey m’attrape pas avant », grogna Danny.
Ils arrivèrent en vue d’un banc, et Dick s’assit. « J’préfère pas pousser plus loin, des fois que j’aie plus la force de revenir. Assieds-toi à côté de moi. Je vais te raconter une histoire.
– J’ai pas envie d’histoires, ronchonna Danny. Elle va revenir ! Tu comprends pas ? Elle va revenir encore et encore et encore.
– Ferme ton bec et écoute-moi. Instruis-toi un peu. » Et Dick lui décocha un grand sourire, dévoilant son dentier neuf étincelant. « J’pense que tu vas piger, mon gars. T’es loin d’être un imbécile, petit. »

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Un peu plus de trente ans après les événements de « Shining » et de l’hôtel Overlook, Stephen King consacrant les premières dizaines de pages à réécrire légèrement l’épilogue de l’époque, impliquant sa mère Wendy Torrance et son futur mentor Dick Hallorann, Danny est longtemps devenu une épave alcoolisée poursuivie par son passé et par certains effets secondaires de son pouvoir, avant de trouver enfin, presque miraculeusement, à se stabiliser sous le double effet des Alcooliques Anonymes et d’un usage particulièrement bienveillant de son talent psychique qui lui vaut, à l’hospice où il est employé et sous le manteau, le surnom affectueux et mystérieux de « Docteur Sleep ». Jusqu’au jour où un appel silencieux surgi du néant avec au moins la puissance du sien lorsque, jadis, il réclamait le secours de Dick Hallorann du Colorado jusqu’en Floride, il réalise cruellement qu’il n’est pas du tout seul dans son cas – ce qu’il savait toutefois, en théorie – mais que certains êtres maléfiques, dotés de pouvoirs voisins du sien ou carrément bien différents, hantent les États-Unis pour se repaître des talents psychiques dont ils peuvent torturer et tuer les détenteurs. Un formidable road-movie de combat s’engage alors, d’abord à distance puis de plus en plus proche, riche en pièges et en contre-pièges, sous le signe ambigu des camping-cars apparemment si inoffensifs, composante fondamentale du paysage routier et touristique nord-américain.

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Le même jour, la tribu du Nœud Vrai, qui avait hiverné dans un camping KOA en Arizona, plia bagage et entama le sinueux périple du retour vers la côte Est. Les quatorze camping-cars forment leur convoi habituel, certains tractant des voitures individuelles, d’autres chargés de bicyclettes et de chaises longues arrimées à l’arrière, se dirigeaient vers Show Low par la route 77. Il y avait là des Southwind et des Winnebago, des Monaco et des Bounder. L’Earthcruiser de Rose – sept cent mille dollars d’acier sur roues importé, le plus luxueux poids-lourd tout-terrain aménagé qui se puisse acheter de nos jours – menait la parade. Mais lentement, sans jamais excéder la vitesse maximale autorisée.
Ils n’étaient pas pressés. Ils avaient tout leur temps. Les réjouissances n’étaient pas prévues avant plusieurs mois.

Âgé de 66 ans au moment de la parution de « Doctor Sleep », et y accomplissant donc en virtuose surentraîné la production d’un thriller fantastique qui ne manque ni d’une sombre beauté ni d’une réelle ironie, Stephen King n’est peut-être toutefois jamais allé aussi loin, dans son œuvre, en direction de la compréhension et de la conjuration du démon de l’addiction alcoolique qui a hanté une bonne partie de sa propre vie – ce dont le rôle bien particulier confié ici aux Alcooliques Anonymes, traités avec humour et attachement, témoigne de plus d’une manière. Malgré quelques facilités narratives, joliment enrobées d’ironie toutefois, l’exploration profonde du thème de la culpabilité que pratique l’auteur à travers plusieurs personnages (Danny étant concerné au tout premier chef) est impressionnante, ce que le film à succès concocté par Mike Flanagan en 2019 reflète largement à son tour (même si le réalisateur a choisi d’y accentuer.énormément la dimension de suite directe er de résonance avec le film « Shining » de Kubrick).

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